Le journalisme et l’attention à but lucratif

Avec les annonces de cette semaine, La Presse admet avoir perdu la guerre de l’attention. Mais elle aura l’occasion d’affirmer son indépendance et son rôle dans l’exercice du quatrième pouvoir.

Photo : L'actualité

Nous voulons tous consommer plus vert, mais ne sommes pas toujours prêts à ouvrir notre portefeuille. Nous désirons encourager les marchands locaux, mais le Walmart est si pratique. Aujourd’hui, La Presse dit que ses lecteurs aiment l’information de qualité, mais qu’ils ne sont pas prêts à payer pour y accéder.

Si vous ne payez pas pour un produit, c’est que c’est vous le produit. C’est cette idée qui a donné naissance, en 1833, au New York Sun, premier journal à un cent. Décrié par les concurrents vendus six fois plus cher, le nouveau venu démocratisait la presse imprimée autant qu’il formalisait la dépendance publicitaire de la presse écrite. Comme son prix de vente ne couvrait même pas la valeur du papier sur lequel il était imprimé, le New York Sun devait attirer un maximum de lecteurs et vendre des publicités. C’est la monétisation de l’attention.

Aujourd’hui, le lecteur-citoyen a accès à toute l’information de la terre dans la paume de sa main, et opte souvent pour des vidéos de chats et la grande enquête Quel mammifère marin êtes-vous ? Il est bombardé d’images, de publicités, d’alertes sur son mobile… il a accès à l’information d’ici et de partout, il est connecté en tout temps et carbure à la nouveauté. Le cycle des nouvelles s’est accéléré. Le multiplateforme donne plusieurs vies au même contenu. Elle est finalement arrivée, la satiété de l’information.

La Presse, comme les autres médias, demande des subventions pour accomplir sa mission.

Avec les annonces de cette semaine, La Presse admet avoir perdu cette guerre de l’attention. L’information de qualité n’a jamais été aussi indispensable, pourtant les dollars publicitaires coulent vers Facebook et Google.

Face aux difficultés financières de nombreux médias, plusieurs en sont venus à la conclusion que l’information de qualité doit formellement devenir un service public. Nous subventionnons nos industries musicale et cinématographique, pourquoi pas nos nouvelles ? La Presse, comme les autres médias, demande des subventions pour accomplir sa mission. Cependant, on comprend la réticence du contribuable à partager ses dollars imposés avec la famille Desmarais.

Résultat des courses : La Presse deviendra un organisme sans but lucratif qui pourra obtenir ce type d’aide et solliciter l’appui du public, mais qui a perdu son bailleur de fonds. Alors qu’on ignore la rentabilité réelle de La Presse, on devine que si Power Corporation est prête à investir 50 millions de dollars dans un fonds pour retirer le journal de ses états financiers, la situation ne doit pas être tout à fait rose.

Avec la déferlante de fake news, le scandale de Cambridge Analytica et la prise de conscience des effets pervers de la caisse de résonance en ligne, il y a un regain de confiance à l’endroit des professionnels et des experts. Dans le plus récent Baromètre de confiance Edelman, on voyait d’ailleurs la cote de confiance envers les journalistes grimper de 17 % en 2017. C’est un signe encourageant pour les médias… mais il faut encore convertir cette confiance et cette attention en dollars.

S’abonner à un journal, c’est bien, mais il y a une autre façon de soutenir les médias de qualité : en étant aussi discipliné avec notre attention que nous le sommes avec notre portefeuille.

La Presse ne devrait pas complètement tourner le dos à un modèle d’abonnement, alors qu’un nombre grandissant de lecteurs sont prêts à soutenir leur quotidien préféré. Au New York Times, par exemple, les abonnements sont en hausse et ont rapporté un milliard de dollars en 2017, comptant pour 60 % de l’ensemble des revenus. En plus, grâce à Netflix, Amazon Prime, les boîtes de repas et de nombreuses marques du commerce en ligne, le consommateur d’aujourd’hui a repris l’habitude de la formule par abonnement. C’est une occasion importante pour les médias qui veulent positionner un contenu exclusif.

La réussite du New York Times n’est sans doute pas étrangère au lancement de sa remarquée campagne « The Truth is Hard », qui rappelle l’importance du travail journalistique. De la même manière, La Presse aura l’occasion d’affirmer son indépendance et son rôle dans l’exercice du quatrième pouvoir.

S’abonner à un journal, c’est bien, mais il y a une autre façon de soutenir les médias de qualité : en étant aussi discipliné avec notre attention que nous le sommes avec notre portefeuille. Nous votons avec nos yeux et nos oreilles puisque notre attention sera revendue à un commanditaire heureux de s’associer à un contenu que nous apprécions. Les médias ont besoin de lecteurs et d’auditeurs pour justifier leurs tarifs aux annonceurs… et les annonceurs doivent être convaincus que ce n’est pas plus facile (et moins coûteux) de s’associer à un contenu proposé par l’influenceur du moment.

Stéphane Mailhiot est vice-président de la stratégie à Havas Montréal et chroniqueur médias et marques à Radio-Canada.

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4 commentaires
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On nous a imposé «LA PRESSE +» par la force. On nous l’a pratiquement rentré dans la gorge sans notre consentement. Votre article omet un aspect important à savoir «LA LIBERTÉ DE CHOIX». Journal électronique, journal papier, vidéo en ligne etc… on veut avoir la liberté de choisir. Si le lecteur moyen est assez intelligent pour être «DISCIPLINÉ AVEC SON ATTENTION» il doit l’être aussi pour décider intelligemment du véhicule journalistique de son choix sans qu’on le lui impose.

La Presse n’a pas dit que ses lecteurs ne sont pas prêts à payer pour y accéder. Ses responsables ont dit et redit que parmi les nouveaux modèles possibles longuement étudiés, celui qui a été retenu offrait les meilleures garanties de survie et de pérennité, sans qu’aucune ne soit absolue. Rigueur, rigueur, rigueur disait l’autre.

Quant à la comparaison avec le New York Times, il faudrait quand même comparer les bassins de payeurs et examiner les conséquences des revenus ainsi engendrés, du point de vue de l’objectif visé, avant de suggérer quelque conclusion que se soit.

« Avec les annonces de cette semaine, La Presse admet avoir perdu cette guerre de l’attention.. » En fait, non. C’est le journalisme qui a perdu cette guerre de l’attention. Et vous le dites vous-même dans le paragraphe précédent: le vidéo de chat attire plus l’attention que la meilleure des enquêtes journalistiques. Du coup, la conclusion est évidente: il faut faire rentrer de l’argent venu d’ailleurs que du lecteur, que cet argent soit sous la forme de subventions ou de philanthropie. CQFD.

La Presse et Power Corp. sont aussi en partie responsables de leurs déboires. Quand ils ont décidé de tout miser sur la PRESSE + qui imposait l’utilisation d’une tablette, ils m’ont perdu. Je n’ai pas de tablette et je n’ai pas l’intention d’en acheter une pour pouvoir lire La Presse. Je n’achetais alors que la Presse papier du samedi qui en passant devenait de moins en moins intéressante et qui de toute manière a fini pas disparaître elle aussi.
Alors, j’ai souscrit au Devoir, au Monde et au NY Times qui me permettent de m’informer adéquatement sur mon ordinateur.
Tant pis pour la Presse.