Le ministre de l’extrême centre

Souverainiste de la première heure, Raymond Bachand, responsable du développement économique du Québec, est devenu l’un des membres les plus importants du gouvernement Charest. Portrait d’un ministre discret.

Le mot est venu à quelques reprises au cours de l’interview, à son bureau de Québec. « Je suis pragmatique, dit Raymond Bachand. Je n’aime pas les idéologies. »

Le ministre du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation se définit aussi comme un « dealmaker », cherchant à bâtir les consensus et à concevoir les stratégies. Peu de ministres auront eu autant de pouvoir pour propulser l’économie du Québec. Car Raymond Bachand est également responsable de la région de Montréal au Conseil des ministres et ministre du Tourisme !

Pourtant, il passe sous le radar des chroniqueurs politiques. C’est que l’homme des consensus, plutôt petit et discret, n’est pas à l’aise avec les discours partisans et ne maîtrise pas l’art de la formule. On ne lui connaît pas d’autres ambitions que le développement économique du Québec.

Il me fait penser à Marcel Dionne, joueur de hockey des années 1970 et 1980. Sans avoir le charisme et la fougue de Maurice Richard ni la flamboyance de Guy Lafleur, Dionne a marqué près de 200 buts de plus que ces deux anciennes vedettes du Canadien, davantage de buts encore que Mario Lemieux.

Ni de gauche ni vraiment de droite, Raymond Bachand ne se laisse pas facilement catégoriser. Son parcours brouille toutes les pistes. Il a dirigé pendant trois ans Secor Conseil, la boîte à idées des grandes entreprises du Québec, mais il avait passé les sept années précédentes au Fonds de solidarité FTQ, dont quatre à la présidence. Oui, il a occupé des postes de direction chez Metro-Richelieu et Culinar, mais il a aussi été l’un des membres fondateurs d’Oxfam-Québec et il a siégé au conseil d’administration du Fonds de solidarité dès sa création, en 1983. Et il a été l’un des administrateurs du quotidien Le Devoir de 2002 jusqu’à son élection, en décembre 2005.

Son cheminement politique n’est pas plus simple. En 1967, alors étudiant en droit, il se joint au Mouvement souveraineté-association, que vient de créer René Lévesque, et il milite au Parti québécois dès sa fondation, l’année suivante. Après l’élection du PQ, il quitte un poste de professeur adjoint à HEC Montréal pour diriger le cabinet du ministre du Travail Pierre Marc Johnson, avant de passer à celui du premier ministre René Lévesque, où il travaillera à la préparation de la campagne référendaire de 1980. Quand il s’en va, en 1981, pour terminer son doctorat en administration des affaires à Harvard, à 34 ans, il prend l’engagement de revenir à la vie politique. « Lorsque j’approcherais de mon 60e anniversaire », dit-il. Promesse tenue : il se fait élire député d’Outremont en décembre 2005, à 58 ans. Sous l’étiquette libérale, toutefois.

« Le monde a complètement changé depuis 1976, explique-t-il. Le Québec était alors en quête de pouvoir et de reconnaissance. Les Québécois sont maintenant plus instruits et compétents et il n’y a plus de discrimination sur la base de la langue. » Il ajoute que l’environnement économique n’est plus le même avec le libre-échange et la mondialisation, et que l’appartenance au Canada constitue dans ce contexte « un atout plutôt qu’un handicap ».

Lui qui a travaillé avec René Lévesque et qui collabore aujourd’hui avec l’un des premiers ministres les moins aimés de l’histoire récente du Québec, comment perçoit-il ces deux leaders ? Il hésite, comme si la question ne lui avait jamais été posée. « J’ai beaucoup de plaisir avec Jean Charest, dit-il. Il a un grand sens de l’humour et il se préoccupe vraiment des gens. Je pense qu’il faut plutôt le comparer à Robert Bourassa, qui n’était pas toujours aimé, mais qui était très respecté par la population du Québec. »

Tout préparait Raymond Bachand à ses fonctions actuelles. Il avait connu la machine gouvernementale, fréquenté le milieu patronal et le monde syndical. Devenu ministre du Développement économique le 27 février 2006, il a annoncé sans attendre un plan d’action pour le secteur manufacturier, un programme d’intervention pour la forêt, des stratégies pour les industries de la mode et de l’aéronautique ainsi que pour la valorisation de la recherche et de l’innovation. Raymond Bachand pond des politiques aussi vite que Marcel Dionne marquait des buts !

Raymond Bachand a toujours été pressé. De 1977 à 1979, alors directeur de cabinet de Pierre Marc Johnson, il a contribué à faire adopter huit changements importants au Code du travail en 15 mois, dont la fameuse « loi anti-briseurs de grève » et celle créant la CSST.

Pressé et occupé. Il a siégé aux conseils d’administration d’une trentaine d’entreprises ou organismes et présidé quelques campagnes de financement, dont celle de Centraide du Grand Montréal. Ce que l’on sait moins, c’est que le ministre du Développement économique voue à la culture une véritable passion, héritée de ses parents.

À 90 ans, son père, André Bachand, fréquente encore les théâtres et les salles de concerts. Comme ses fils Jean-Claude et Raymond, il est avocat et titulaire d’une maîtrise en gestion. André Bachand a été professeur, directeur du Fonds de développement de l’Université de Montréal et cofondateur de l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française, l’AUPELF. Membre de l’Ordre du Canada et de l’Ordre de la Pléiade (pour sa contribution au rayonnement de la langue française), il a aussi été adjoint de Pierre Péladeau, fondateur de Quebecor.

Tel père, tel fils. Raymond Bachand réussira à concilier son implication dans le milieu des affaires avec le soutien des organismes culturels. Il présidera le conseil d’administration de la troupe de danse Carbone 14 et de l’Usine C pendant 10 ans, en plus de siéger aux conseils du Fonds de la culture et des communications, de l’École nationale de théâtre et du Fonds de dotation de l’Orchestre symphonique de Montréal.

Non seulement il se plaît à dire que la culture « fait partie de la beauté de la vie », mais il y voit un atout de développement économique. « La culture devient de plus en plus un important facteur dans la localisation d’une entreprise. Les dirigeants sont à la recherche de milieux attrayants où ils veulent vivre », dit-il. Il a pu appliquer ses principes en présidant le comité chargé d’élaborer une première politique culturelle pour la Ville de Montréal, en 2002-2003.

Raymond Bachand aime la politique et les politiques. Il parle d’une approche pragmatique, d’interventions ciblées et « structurantes ». Il s’oppose tout autant au laisser-faire, qu’il associe à l’ADQ, qu’à l’intervention musclée de l’État dans les grands dossiers économiques, que réclame le PQ. « Il ne faut pas “garrocher” l’argent du public dans des entreprises qui n’investissent pas. On perd notre temps et notre argent en prolongeant leur agonie », dit-il. Exemple de cette rigueur, le gouvernement a à peine entamé l’enveloppe de centaines de millions de dollars destinée aux entreprises du secteur forestier, car celles-ci n’investissent pas, tétanisées par une conjoncture pourrie.

Il se méfie tout autant de ceux qui préconisent le laisser-faire. « La non-intervention absolue est d’une naïveté absolue, ajoute-t-il. Il faut être “niaiseux” pour croire que les États-Unis et les pays européens n’interviennent pas pour attirer, soutenir ou garder des entreprises. »

Le gouvernement Charest ne lésine d’ailleurs pas quand vient le temps d’intervenir dans le développement économique : plus de 825 millions de dollars consacrés aux régions en cinq ans, 440 millions au secteur manufacturier en quatre ans, 888 millions à la recherche et à l’innovation en trois ans, un milliard à la forêt, 35 milliards qui seront investis en 10 ans dans la production d’énergie et 30 milliards en cinq ans dans les infrastructures. Sans compter les baisses d’impôts de 950 millions en vigueur depuis le 1er janvier.

Tous ces milliards contribuent à l’élan économique que connaît le Québec. Près de 110 000 nouveaux emplois ont été créés de novembre 2006 à novembre 2007 et le taux de chômage n’a jamais été aussi bas. Le portrait n’est pas pour autant tout rose. Le secteur forestier connaît des moments misérables. Le secteur manufacturier, déjà mis à mal par la hausse rapide du dollar canadien et la concurrence asiatique, pourrait-il résister à une récession aux États-Unis ?

« Le Québec a fait le bon choix en misant sur des secteurs où il va gagner », dit Raymond Bachand, en parlant notamment de l’aéronautique, des technologies de l’information et des sciences de la santé. Le ministre se réjouit. Même si le temps lui manque pour étancher sa soif de culture !

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