Le mobile, ça rapporte !

Des entreprises québécoises montent à l’assaut de l’industrie des logiciels pour appareils mobiles. Et elles ont du succès !

Le mobile, ça rapporte !
M. Lizée et A. Sakiz (photo : C. Blais)

C’est un petit bonhomme pas plus haut que trois pommes, mais qui a une attitude d’enfer. Il casse des caisses. Fait virevolter les méchants. Saute haut comme cinq fois sa taille. C’est Iro-San, le héros de Chop Chop Ninja, un des jeux sur iPhone les plus populaires auprès des jeunes. Et en dépit de leur style mangas japonais, les personnages de la série Chop Chop sont québécois.

« Iro-San est peut-être le Super Mario du iPhone », dit Alex Sakiz, président de Gamerizon, une petite boîte de Mont­réal qui compte une douzaine d’employés à peine et dont les jeux Chop Chop ont été télé­chargés plus de 13 millions de fois depuis décembre 2009. « De 0,5 % à 1 % de tous les jeux téléchargés sur la plateforme Apple sont des jeux Chop Chop, ce qui est énorme. »

Et c’est sans doute le seul jeu vidéo qui réunit toute la famille, selon Martin Lizée, cofon­dateur de Gamerizon. « Il y a des gens qui nous disaient : « Ma femme joue, mon petit gars de cinq ans joue et moi aussi ! » » raconte-t-il.

Voir la vidéo «Chop Chop et l’art de construire une marque dans l’univers du mobile» >>

La série Chop Chop, qui comprend actuellement une dizaine de titres, est en quelque sorte l’Angry Birds du Québec. Mais ce ne sont là que quelques-unes des applications dites « mobiles » (conçues pour des téléphones intelligents ou des tablettes numériques, telles que le iPad) créées par des entre­prises québécoises.

Vous avez peut-être joué à Où est Charlie ? (Where’s Waldo ?) sur un de ces appareils ? Le jeu a été mis au point par Ludia. Cette filiale montréalaise du géant allemand du divertissement Ber­telsmann produit également les versions mobiles en anglais de plusieurs quiz télé­visés américains (Who Wants to Be a Millionaire ?, The Price Is Right, etc.). Elle a annoncé en mai qu’elle avait atteint la barre des 10 millions de téléchargements en trois ans.

Ou peut-être partagez-vous vos photos sur le réseau Flickr au moyen de votre cellulaire et de l’application Windows Phone 7 ? Celle-ci a été mise au point par nVentive, une autre entreprise québécoise. Ou bien vous avez essayé le Scrabble sur iPad, une création de l’équipe québécoise d’Electronic Arts ?

Il existe près d’un million d’« applis » (néologisme désignant les logiciels pour appareils mobiles) dans différentes boutiques en ligne : jeux, applications de photo, de musique, d’information, de météo, etc. Impossible de savoir exactement combien ont été mises au point au Québec, puisque les deux leaders dans le domaine, Apple et Google, gardent jalousement leurs données. Mais il est certain que les entreprises québécoises participent activement à la ruée vers l’informatique mobile.

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Iro-San, le héros de Chop Chop Ninja. Les jeux Chop Chop
ont été téléchargés 13 millions de fois depuis la fin 2009.

En février dernier, une première étude sur ce nouveau secteur de l’économie était rendue publique. On y évaluait que 8 490 personnes travaillaient dans 67 entreprises de ce domaine. Six mois plus tard, Alliance Mobilité, qui avait commandé cette étude, estimait que le nombre d’entreprises actives en informatique mobile était passé à au moins 150. En octobre, un premier congrès, Mobiz, réunira toute la faune québécoise du mobile à Montréal.

Le milieu est en pleine effervescence et la popularité des appareils mobiles est indé­niable. En trois ans (2008-2011), près de 15 milliards d’applications ont été téléchargées sur environ 200 millions d’appareils Apple vendus dans le monde : l’équivalent de 158 applis à la seconde ! Impressionnants, ces chiffres ne tiennent pas compte des BlackBerry, de l’ontarienne Research In Motion, ni des appa­reils utilisant le système Android, qui accapare déjà plus de 50 % des parts de marché aux États-Unis.

Luc Vandal, d’Edovia, est l’un des pionniers dans le domaine au Québec. Il a programmé les deux premières applications québécoises offertes à l’ouverture de la boutique en ligne d’Apple, l’App Store, le 10 juillet 2008 : Steps, un podomètre, et Linguo, un traducteur. Quelques mois plus tard, il récidivait avec Warships, un jeu de bataille navale téléchargé plus d’un million de fois ! « Mais ce n’est pas notre plus grand succès », explique-t-il. Warships est gratuit et tire ses seuls revenus des publicités qui s’affichent à l’écran pendant le jeu. Ce n’est pas suffisant pour payer la poignée d’employés et de stagiaires de sa microentreprise.

Son grand succès, c’est Screens, une appli qui permet de se servir de son ordinateur à distance à partir d’un iPhone ou d’un iPad. Vendue 19,99 $, elle a été téléchargée assez souvent pour procurer à Edovia des revenus dans les six chiffres dès le premier mois de sa mise en ligne.

Edovia se compte chanceuse. Car il y a beaucoup d’appelés, mais bien peu d’élus dans le monde de l’informatique mobile. « Il n’y a pas d’autre industrie qui compte 400 000 compétiteurs », rappelle Alex Sakiz.

Cela s’explique notamment par le fait qu’Apple a rendu très facile la conception des applis. Pour 100 dollars, un programmeur en herbe peut s’inscrire en ligne à son programme de développement. Il reçoit le logiciel de conception officiel d’Apple, une documentation bien fournie et la possibilité de gérer lui-même la vente de son application dans l’App Store, tout en conservant 70 % du prix payé par les consommateurs.

Ce modèle a changé la vie d’Ian Cloutier. Il a lancé un des premiers succès québécois de l’App Store : STM Mobile, qui fournit les horaires des autobus de la Société de transport de Montréal. Ian était technicien à Télé-Québec le jour et programmeur dilettante la nuit ! Il a programmé à temps partiel plusieurs applis pour des clients, comme Tou.tv. Ce n’est que depuis juin 2011 qu’il est programmeur à temps plein, au quotidien La Presse.

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Luc Vandal, d’Edovia. Son grand succès : Screens, qui permet de
se servir de son ordinateur à partir d’un iPhone. (Photo : C. Blais)

Mais l’univers du mobile évolue trop vite, selon lui. En informatique classique, il faut se préoccuper de deux plateformes : les Mac et les PC avec Windows. « Dans le mobile, il faut aujour­d’hui créer pour quatre plate­formes. Ça devient complètement fou », dit-il.

Comme Ian Cloutier, Martin Dufort préfère travailler à forfait. Son entreprise, Wherecloud, conçoit des applications pour d’autres plutôt que de créer les siennes. « On vise les grands acteurs de ce monde, les Ikea, Bell, Bombardier. C’est difficile pour un concepteur indépendant de se démarquer et d’obtenir du succès coup sur coup. »

Wherecloud se distingue en mettant au point des applis très léchées. Martin Dufort et son équipe ont notamment conçu celles de l’Office national du film et des Pages Jaunes, toutes deux nommées « appli de la semaine » par Apple au moment de leur lancement.

L’industrie de la mobilité fait aussi saliver les milieux financiers. Pour démarrer Sava, une nouvelle boîte de jeux mobiles et sociaux, Alain Tascan a même eu le luxe de refuser du capital de risque ! « C’est une situation incroya­ble pour une start-up, dit l’ex-fondateur des studios mont­réalais d’Ubisoft, puis d’Electronic Arts. Beaucoup de personnes nous ont offert d’investir et on a dû fermer la porte à un certain moment, parce que c’était un peu trop… Je ne pense pas revivre cela de mon vivant », confie avec le sourire ce vétéran du jeu vidéo à Montréal.

En vidéo, Alain Tascan explique comment gagner sa vie avec des jeux mobiles et sociaux gratuits >>

John Stokes, de Real Ventures, fait partie de ceux dont Alain Tascan a décliné l’offre d’investissement. Il dirige entre autres un fonds de capital de risque qui a misé 3,5 millions de dollars sur 15 entreprises en démarrage spécialisées dans le Web et le mobile. En trois ans, ses poulains ont réussi à attirer d’autres investisseurs, qui ont injecté de 20 à 25 millions dans ces petites sociétés, lesquelles emploient aujourd’hui environ 300 per­sonnes. « Et les trois quarts de cet argent provient de l’extérieur du Canada. »

Récemment, John Stokes a participé à la création d’un incubateur d’entreprises d’un nouveau genre, appelé Founder Fuel. Pendant trois mois, d’août à novembre, huit équipes suivront un programme intensif de formation avec des mentors venus des quatre coins du monde pour les aider à mettre sur pied leur entreprise active dans le Web et la mobilité. Le programme doit se répéter deux fois l’an au cours des quatre ou cinq prochaines années. Stokes espère qu’au moins une vingtaine de micro­entreprises émergeront de ce laboratoire original.

Montréal semble donc bien en selle. Et Stokes, un Britannique marié à une Québécoise, croit que la métropole a toutes les chances de devenir un important pôle de l’industrie du mobile. « La ville a prouvé dans le passé qu’elle était très créative et le gouvernement du Québec a vraiment mis en place quelque chose de révolutionnaire. »

Il fait allusion au programme de crédits d’impôt pour titres multimédias, créé en 1996 pour attirer Ubisoft. Ce programme permet aux entrepreneurs de déduire de leur revenu imposable l’équivalent de jusqu’à 37,5 % du salaire de leurs employés qui travaillent directement à la production. Ce crédit s’applique à l’industrie du mobile, même pour des applications qui ne sont pas des jeux.

Reste qu’on attend encore l’appli qui fera tourner tous les projecteurs du monde vers le Québec. Les personnages de la série Chop Chop, que leurs créateurs cherchent à décliner sous d’autres formes (dessins animés pour la télévision, figurines, etc.), seront peut-être ces ambassadeurs.

 


Martin Dufort. Son entreprise, Wherecloud, se distingue en mettant au point
des applications très léchées, comme celle des Pages Jaunes. (Photo : C. Blais)

 

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