Le nombril sans fond de l’appareil gouvernemental

Trop occupé à se mesurer, l’appareil administratif perd de vue la production de résultats pour la population, avance l’auteur du bulletin des ministères, Marc-Nicolas Kobrynsky.

Illustration : Sébastien Thibault

Il y a quelques années, je roulais allègrement vers un rendez-vous chez un client, quelque part dans le coin de Valleyfield. Un policier me suit et m’arrête. À ma grande surprise, il me demande de sortir de mon véhicule, le saisit, le fait remorquer et me laisse en bordure de l’autoroute. Voyez-vous, j’étais en retard de 17 jours sur le paiement de mon permis. Une bagatelle de 600 dollars au total, plus une journée de travail perdue. Pour 17 jours de retard sur un paiement de 95 dollars.

« Nul n’est censé ignorer la loi», m’a lancé le juge, en confirmant ma contravention lors de mon audience de contestation.

À la suite des analyses effectuées cette année pour la deuxième édition du bulletin des ministères, je constate que ce principe juridique ne s’applique qu’aux citoyens. Les ministères peuvent ignorer la Loi sur l’administration publique en toute impunité et ne subissent aucune conséquence, alors qu’ils n’atteignent pas la moitié de leurs cibles.

Où est le juge lorsque c’est l’État qui bafoue sa propre loi ? Et surtout, comment l’appareil administratif peut-il demander autant de rigueur au citoyen quand il s’en demande si peu ? Parce que certains chiffres ne mentent pas :

  • 11 % d’indicateurs sans cibles ;
  • 34 % d’indicateurs de résultats contre 67 % d’indicateurs d’efforts ;
  • 33 % d’indicateurs de qualité selon la grille d’analyse reconnue ;
  • 43 % de cibles atteintes en 2016-2017.

Il y a un peu moins d’un an, la première édition du bulletin arrivait sensiblement aux mêmes conclusions, pour un nombre plus restreint de ministères. Le rapport a connu à l’époque une notoriété qui dépassait largement les attentes de l’auteur : discuté à la radio, repris dans les chroniques et débattu à l’Assemblée nationale, il a marqué le débat public et a mené à des engagements de la part du gouvernement.

Onze mois plus tard, pas de changements. Ou si peu.

Doit-on souligner que, grâce aux efforts du Conseil du Trésor, l’ensemble des ministères du Québec possèdent maintenant un plan stratégique à jour ?

Certainement.

Est-ce matière à conclure que l’appareil administratif québécois est en transition vers la gestion par résultats ? Qu’une petite révolution se prépare et que le citoyen verra finalement les ministères devenir transparents, responsables et désireux de fournir des résultats importants pour la population du Québec ?

Absolument pas.

Premièrement, le fait d’avoir un plan stratégique à jour est un strict minimum. Pour être évalué, l’élève doit se présenter en classe. Pour faire un bon travail, l’employé doit se rendre au bureau. Pour fournir des résultats, un ministère doit prendre des engagements dans un plan stratégique. Mais comme pour l’élève et l’employé, la présence physique n’est qu’un préalable au succès. Il n’y a donc rien à célébrer dans le fait que les plans stratégiques des ministères soient finalement tous à jour. C’est limite insultant pour la population qu’ils ne l’aient pas été pendant aussi longtemps.

Deuxièmement, les efforts du Conseil du Trésor sont surtout symboliques. Les ministères n’atteignent pas la moitié des cibles qu’ils se fixent. Il est là, le scandale. Et bien qu’un plan stratégique à jour soit, dans l’absolu, une bonne chose, il ne sert pas à grand-chose si les ministères sont incapables de le réaliser.

Le meilleur exemple est celui de la Santé, qui atteint les cibles qu’il s’est lui-même fixées à 34 % seulement en 2016-2017. Son plan stratégique est excellent et est un exemple de responsabilité et de transparence. Mais les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Le Conseil du Trésor devait certainement rappeler à l’ordre les retardataires chroniques, pantouflards de la planification stratégique, mais c’est nettement insuffisant. Il fallait lancer une réflexion beaucoup plus profonde sur les causes d’une performance aussi lamentable.

Soyons honnêtes. Dans tout organisme privé ou public, un conseil de direction qui ne suivrait pas les lois, se mesurerait aléatoirement et n’atteindrait pas la moitié des cibles qu’il s’est fixées serait mis dehors, manu militari. Il n’y a que dans les ministères où une telle médiocrité est tolérée.

En cette semaine de rentrée scolaire, beaucoup d’articles sont publiés dans les différents médias pour parler des lacunes abyssales de la gestion dans le ministère de l’Éducation. Trop d’élèves, manque de classes, disparition de bibliothèques ou de salles de musique, pénurie de profs, surmenage, etc. Tout ça faute de planification. D’ailleurs, le dossier d’Alec Castonguay est assez incisif à ce propos.

Quelles sont les conséquences ? Rien. Qui assume la responsabilité de ce fiasco ? Personne. Parce que personne n’a voulu venir défendre le plan stratégique du ministère de l’Éducation. Qui paie pour cette performance médiocre ? Personne… et tout le monde. Parce que, collectivement, nous ramassons la facture d’un système d’éducation en crise.

Le constat de la deuxième année du bulletin des ministères ? Le même que le premier. Il n’y a toujours pas de pilote dans l’avion, de capitaine sur le navire, de général dans l’armée, de contremaître sur le chantier, de conducteur aux commandes de la machine, de chef dans l’appareil gouvernemental. Et c’est une autre année à rattraper.

Télécharger le Rapport 2018 sur la performance des ministères
du gouvernement du Québec

À propos de l’auteur

Marc-Nicolas Kobrynsky est diplômé de HEC Montréal et titulaire d’une maîtrise en gestion de la London School of Economics. Il compte 15 années d’expérience de consultation en stratégie de gestion dans le secteur privé et tient un blogue à lactualite.com. Depuis avril 2018, il travaille pour PricewaterhouseCoopers à Montréal.

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10 commentaires
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La seule solution: faire compétitionner le public contre le privé comme plusieurs pays ont réussi à la faire et même privatiser plusieurs services non-essentiels.

Les résultats seraient fantastiques.

Parce que le recours au privé est une vrai panacée!!! Si le gouvernement a de la difficulté à atteindre ses objectifs, comment pensez-vous qu’il sera capable de surveiller la prestation de service qui sera offerte par le privé? Le privé fera alors le minimum d’effort afin de s’en mettre le maximum dans ses poches. Les résultats risquent d’être encore plus désastreux pour un coût encore plus élevé (allez voir ce qui se fait dans les contrats informatiques donnés au privé – ex. : Phoenix au fédéral ou la gestion du déneigement sur l’autoroute 13 en 2017).

Bob:

Si le privé vous habille, vous nourrit, vous loge, vous fournit l’équipement électronique que vous utilisez pour intervenir ici, vous permet de voyager partout dans le monde, etc… etc… et ce, de façon économique, rapide et efficace, il peut parfaitement bien assumer plusieurs tâches que le gouvernement accomplit actuellement de manière improductive et ruineuse.

Nous vivons dans une bureaucratie c’est à dire: un mécanisme par lequel une personne est confortablement coupée des conséquences de ces actes, et ce système très centralisé va avoir besoin de fonctionnaires qui ne sont pas directement exposés au prix de leurs erreurs. Loin de penser à atteindre leurs objectifs, ils laissent ce soin aux élus. Mais les politiciens passent et l’État reste.
Bob: Les résultats du privé se mesurent d’une part au taux de diplomation et à la capacité des étudiants sortants de poursuivre leurs études dans l’institution et la discipline leur choix. Curieux quand même que lorsque les parents en payent une bonne partie, le décrochage n’existe pas! Et ces mêmes parents payent aussi par leurs impôts les coûts de l’éducation publique et ce n’est pas un choix.

Les résultats du privé s’expliquent par le fait qu’ils sélectionnent leurs élèves. En ne prenant que les meilleurs et en laissant les autres dans le système public, un cercle vicieux est créé. Toujours plus de parents sont prêts à envoyer leurs enfants au privé, et les cas difficiles sont concentrés au public. L’échec du système d’éducation public est en grande partie créé par les divers décisions politiques qui créent une ségrégation scolaire. Certains rapports du conseil supérieur de l’éducation sont très éloquents à cet effet.

Le modèle du privé n’a rien à voir. Lorsque l’on veut faire de telles comparaisons, il faut comparer des pommes avec des pommes et des oranges avec des oranges.

Par ailleurs, ce ne sont pas les parents qui paient une bonne partie de l’éducation, mais l’état. Au Québec, c’est entre 60 et 80% du financement des écoles privées selon les cas qui est assumé par la collectivité. Un parent dont l’enfant n’est pas admis au privé se trouve donc à financer le système qui saborde la vie de ses enfants.

Âllo!
Je voudrais organiser un recours collectif pour manquement à ses obligations, du gouvernement.
Ai-je le soutien de la population concernée?

Il y a les pressés et les pas pressés .
Le stress que la vie nous mène et où elle nous mène !
Je suis de ceux qui croient que la terre est ronde et que nous suivons le rythme ,tourné en rond ….. mon choix = pas pressé c’est la santé , l’éducation = un devoir .

Cet article est basé sur un très mauvais sophisme. On ne peut pas comparer le fait d’enfreindre la loi au fait de ne pas atteindre des objectifs stratégiques. Un objectif stratégique n’est pas un loi ou un règlement. Il est souvent défini par des spécialistes de l’abstrait influencés par des facteurs politiques. S’il n’est pas atteint, c’est peut-être la faute de ceux qui ont défini l’objectif et non de ceux qui ne l’ont pas atteint. Ou que ceux-ci ne sont pas dotés des moyens pour l’atteindre.
C’est à cause de ce genre d’article fallacieux que je ne suis pas abonné à l’Actualité.

Voici quelques temps que j’ai opté pour le prélèvement automatique sur mon compte. Divers services publiques comme ceux de la SAAQ et divers services privés. Cela me convient, je ne saurais forcer qui que ce soit à adopter cette pratique.

Hormis payer régulièrement ce qui chaque année est dû à la SAAQ, je n’ai jamais en un peu plus de 25 ans que je vis au Québec, rien demandé et rien obtenu de cet organisme gouvernemental. Objectivement, je ne saurais dire si ces services fonctionnent de manière optimale ou bien pas.

En ce qui concerne la santé, je ne suis pas d’une constitution exceptionnelle, je suis conscient de mes maux et j’essaye de vivre avec ; avec les avantages et les inconvénients que cela me procure. J’essaye autant que faire se peut d’éviter toutes formes d’excès, de m’astreindre à une vie aussi saine que possible et se faisant je pense que j’évite le pire.

Cela fait des années (une dizaine) que je n’ai pas de médecin de famille. Je ne me suis toujours pas inscrit sur les listes du docteur Barrette, je pense tout simplement qu’il y a des gens qui en ont besoin plus que moi. Je ne juge pas l’État.

Il en va de même pour moi pour bien des services qui sont offerts par l’État.

Comme les États quels qu’ils soient s’adonnent depuis toujours au clientélisme. Je me suis aperçus que celles et ceux qui se plaignent le plus des services offerts, ce sont celles et ceux qui sont les premiers bénéficiaires des dits services. Ces premiers bénéficiaires ne sont que rarement celles et ceux qui payent le plus par leurs impôts et leurs taxes pour les dits services.

Penser que les choses puissent changer dans 5 ans, dans 10 ans, dans 20 ans est un non-sens et un euphémisme. Pire même. Rares sont les États qui fassent bien en tout et pour tout. Les États qui font plutôt bien, comme les États scandinaves ou la Suisse que je connais bien, ce sont les États dans lesquels les citoyens sont le plus impliqués dans tous les services, comme également ceux qui contribuent le plus et le plus égalitairement pour tous ces services.

En ce qui me concerne, je ne vois rien de plus adéquat pour parfaire la qualité, la gestion, l’efficience des États.

Les Québécois et les Québécoises qui forment une population essentiellement centrée presqu’exclusivement sur elle-même, presque entièrement dédiée à la satisfaction de leurs plaisirs (ou de leurs vices) immédiats ; ils ne se qualifient présentement pas pour former : une société libre, instruite, équilibrée dans laquelle tout le monde peut faire quelques choses pour améliorer de quelque manière que ce soit les performances de l’État.

Pour tout dire, mon rêve le plus secret c’est : d’aller vivre ailleurs pour ne plus devoir lire ou entendre tous ces atermoiements. Si vous voulez vraiment que ça change, mangez des yaourts et faites donc la révolution !

Bonsoir, on part ici d’un policier et d«,un juge ne sachant pas se servir de leur ciboulot… Et il y en a, tout autant que de fonctionnaires « désabusés », ou simplement un peu trop paresseux… à moins qu’ils soient simplement très mal orientés sur les objectifs qu’ils ont à atteindre et sur les priorités qui devraient guider leurs actions… Il y a des politiciens qui sont aussi comme ça, mais beaucoup moins nombreux, parce que, eux, ils doivent répondre de leurs actions ( dans une mesure limitée, bien entendu ), à tous les 4 ans… Les employés de l’État ne sont pas vraiment soumis aux mêmes règles… ou plutôt pas de la même façon. Pourvu qu’ils « fassent ce que leurs patrons attendent d’eux », ce que le « système » attend d’eux — pas grand’ chose, en fait — ils ne devraient pas avoir trop de problèmes… pourvu qu’ils sachent se faire oublier, qu’ils n’en fassent pas trop, surtout pas plus que l’on en demande… et qu’ils sachent bien profiter des « petits pouvoirs » que leur confère leur position de pouvoir sur « les gens ». Petits pouvoirs, mais grande satisfaction de « faire leur job », quelles qu’en soient les conséquences, et au détriment parfois de la plus élémentaire logique… Il y a aussi des juges comme ça… qui ne savent pas ce que c’est que la justice, qui ne connaissent que « la loi, c’est la loi ! » Dans le « public », il y en a sans doute davantage… dans le privé, leurs « alter-ego » sont davantage des arrivistes, des nombrilistes, des « tout pour moi et mes amis, rien pour les autres et les concurrents »… S’il y avait plus de gens consciencieux… au point de remettre en cause les règlements inappropriés, les façons de faire dépassées et dont on connaît l’inefficacité depuis longtemps… moins de « tourneux les coins ronds », on pourrait peut-être espérer un quelconque changement, un progrès « mesurable », non pas tant par de nouvelles « normes » aussi inappropriées que les précédentes, mais bien plus par des résultats concrets, réels et réconfortants.
Pleins de promesses. Les plans, les normes, les concours, les examens, certes, mais est-ce que c’est ça qui peut garantir des résultats « utiles »? Il faut un changement de culture, d’attitude… Parlez-en aux Japonais, par exemple. Ils en savent un bout, sur la « chasse à la médiocrité »… Et lorsqu’ils disent que tel travail n’est pas acceptable, qu’ils le refusent… on n’a pas le choix de le recommencer, car ils n’achètent pas, tout simplement !