Le PIB du Québec ne peut croître indéfiniment de 3 % par année

Quand le taux de chômage sera stabilisé, la croissance pourrait redescendre autour de 1 % par année, explique Pierre Fortin.

Carlos Leitao
Photo: La Presse canadienne/Jacques Boissinot

En dollars constants, en 2017, le PIB annuel du Québec a probablement augmenté d’environ 3 % par rapport à celui de 2016. Cette progression notable est liée à la baisse du fardeau fiscal et à l’augmentation considérable des dépenses de missions et d’immobilisations incorporées au budget québécois de 2017-2018 par le ministre des Finances, Carlos Leitão. Elle résulte, pas seulement, mais en bonne partie, d’une inversion spectaculaire du solde budgétaire gouvernemental, qui contraste singulièrement avec les mesures d’austérité que le ministre avait lui-même imposées antérieurement.

Il n’y a rien de surprenant dans cette évolution : ou bien le budget retient la croissance et elle ralentit, comme en 2014 et 2015, ou bien il pousse sur la croissance et elle s’accélère, comme en 2016 et 2017. On comprend en même temps que le ministre a voulu faire de son mieux pour soutenir la croissance et la création d’emploi en prévision du rendez-vous électoral de 2018.

Pour bien saisir ce qui s’est passé en 2017, il faut se rappeler qu’il y a un lien étroit entre le taux de croissance du PIB et le taux de chômage. Ce lien s’appelle la « loi d’Okun », d’après l’économiste américain Arthur Okun (1928-1980), ancien conseiller principal des présidents Kennedy et Johnson, qui l’a découverte en 1962. La loi dit ceci : à court terme, plus la croissance économique est importante dans une année donnée, plus le taux de chômage diminue. Si on applique la loi d’Okun aux données de l’économie et de l’emploi du Québec depuis 10 ans, on trouve immédiatement qu’un taux de croissance de 3 % du PIB doit normalement être associé à une baisse de 1,1 point de pourcentage du taux de chômage d’une année à l’autre. Or, c’est exactement ce qu’on a observé en 2017 : le taux de chômage annuel, qui était de 7,2 % en 2016, a baissé à 6,1 % en 2017. L’économie du Québec s’est conformée à la loi d’Okun.

Mais il y a aussi une conséquence pour l’avenir : le PIB du Québec ne pourra pas indéfiniment continuer à augmenter de 3 % par année, parce que le taux de chômage devra tôt ou tard se stabiliser à un niveau minimum (qui sera le plus bas possible, espérons-le), et cessera alors de diminuer. On pourra, entre autres influences, compter sur l’œil vigilant de la Banque du Canada, qui va faire remonter les taux d’intérêt et refroidir la croissance dès que le taux de chômage au Canada sera tellement bas qu’il menacera de mettre le feu aux poudres de l’inflation. Or, la même loi d’Okun appliquée aux données du Québec de la dernière décennie indique que c’est un taux de croissance annuel d’environ 1 % du PIB, et non pas de 3 %, qui est compatible avec un taux de chômage québécois qui reste stable plutôt que de continuer à baisser chaque année.

Conclusion : le taux de croissance économique d’environ 3 % observé au Québec en 2017 est le fruit d’une accélération passagère qui découle en bonne partie de l’inversion de la politique budgétaire du ministre Leitão, passée de l’austérité à l’expansion. Le lien entre cette accélération, la baisse du chômage et l’espoir du gouvernement Couillard d’être réélu en octobre prochain n’est évidemment pas une coïncidence. Mais la croissance annuelle du PIB ne pourra pas se poursuivre longtemps à un rythme aussi rapide que 3 %, parce que le chômage devra inévitablement se stabiliser. Or, selon la loi d’Okun à laquelle le Québec semble se conformer, un taux de chômage stable est compatible avec une croissance annuelle du PIB d’environ 1 % par année seulement. C’est donc une croissance annuelle du PIB de cet ordre, c’est-à-dire nettement inférieure à 3 %, qui nous attend dans les années à venir. Il n’est pas du tout impossible que le taux de chômage annuel du Québec soit encore plus bas en 2018 qu’en 2017. On l’espère de tout cœur. Mais ce qui est certain, c’est que le taux de chômage va trouver son fond quelque part et qu’à ce moment-là, la croissance du PIB sera plus près de 1 % que de 3 %.

On peut néanmoins se demander si le scénario de croissance du PIB du Québec à moyen terme pourrait être meilleur que 1 % par année une fois que le taux de chômage se sera stabilisé. C’est possible. Mais pour cela, il faudra que la participation des 55 ans et plus à la population active s’accélère ou que la productivité (le PIB par personne en emploi) sorte de sa torpeur.

Parmi les 55 ans et plus, il y a encore un énorme réservoir de travailleurs au Québec. Au Japon, par exemple, ce sont 62 % des 55 à 69 ans qui sont actifs sur le marché du travail ; ici, seulement 51 %. En rattrapant le Japon, le Québec ajouterait 185 000 personnes à sa population active. Il est possible de faire plus chez nous de façon à permettre à tous ceux et celles qui le désirent de rester actifs.

La productivité, elle, tend à progresser de 0,6 % par année au Québec à moyen terme. La lenteur de la productivité n’est pas un phénomène québécois, mais mondial. C’est aussi lent aux États-Unis, en Europe et au Japon que chez nous. Pour me faire l’écho d’un autre économiste américain, je ferais remarquer que, même si on entend parler de numérisation, de véhicules qui se déplacent tout seuls et d’intelligence artificielle partout, on n’en voit pas encore la trace dans les statistiques de la productivité…

La productivité, c’est un mystère. Heureusement, il est connu que les mystères engendrent parfois des miracles. On peut toujours l’espérer.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

14 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Une fois le boom des retraites passé, soit dans 5 ou 6 ans, une fois l’arrivée à la retraite des premiers X qui eux sont peu nombreux par rapport aux boomers,
le taux de chomage va remonter puisque moins de monde va aller à la retraite en même temps.
Qu’est-ce qu’on va faire des 52,000 immigrants et des 20,000 illégaux qu’on accueille présentement?
Vous rendez vous compte que le Québec accueille présentement 72,000 immigrants par année, ce qui est le triple per capita des États-Unis! (qui en accueille un million pour 40 fois notre population)

Quel radotage insignifiant. 20,000 réfugiés par année entre au Québec? Une idiotie.
Les États Unis 40 fois notre population? Population des États Unis 360 millions. Population du Canada 36 millions. Faites le calcul supposant que vous en êtes capables.
Le chômage n’est pas causé par les gens qui partent à la retraite. C’est absurde.

D’évidence vs avez un problème de lecture!
Et tous mes chiffres sont exacts. Il est rentré 20,000 illégaux l’an passé au Québec. Du jamais vu dans notre histoire.
Population américaine: 323 millions

Il y a deux raisons pour le taux de croissance de 3% au Québec. Une bonne performance de l’économie donne un plus haut taux quand le PIB de base est plus faible qu’ailleurs. Le PIB per capita au Québec est le plus faible des grandes provinces canadiennes. Partant d’un PIB plus faible, la seul façon de rattraper les autres provinces est d’avoir un taux de croissance plus fort que les autres provinces.

Deuxième raison de cette bonne performance. La menace séparatiste se résorbe, ce qui donne une plus grande confiance aux entrepreneurs d’investir au Québec. Les capitaux ne vont pas là où il y a instabilité. C’est la menace séparatiste, tel que démontré sur les derniers 50 ans, qui a créé une réticence chez les investisseurs d’y risquer leurs avoirs.

*Les capitaux ne vont pas là où il y a instabilité.* !?
Pourtant le phénomène devrait être le contraire ! Un Canada Uni ???

C`est vrai qu`un parti politique qui préconise de prendre nos responsabilités et gérer nos finances, c`est plus difficiles que des partis politiques qui veulent laisser gérer nos biens et nos finances par les étrangers, la loi du moindre effort quoi, ça nous donne le droit de tout le temps de chialer assis sur notre …..

Je suis entièrement en accord avec monsieur Lagacé. Au delà de son commentaire, il faut regarder attentivement les détails de la présumée « création d’emplois » dont le nombre d’emplois à temps partiel de moins de 20 heures par semaine ne comporte aucun avantage social. Ce n’est pas avec 20 heures de travail au salaire minimum que l’on peut vivre, c’est pour cette raison que des dizaines de milliers de personnes occupent deux emplois, ce n’est rien de nouveau.

En fait pour obtenir un chiffre réel de la situation il faudrait connaître le nombre de personnes qui travaillent, le pourcentage des sans emploi seraient beaucoup plus élevés.

Je ferai une recherche auprès du ministère pour savoir s’ils possèdent les chiffres réels sur le nombre d’emplois par catégorie d’heures (8, 16, 20, 24 heures) et vous reviendrez avec les résultats.

Les chiffres sur l’épargne nous indique que les québécois sont les moins épargnant au Canada depuis des lunes, c’est aussi une donnée connue avec laquelle je reviendrai d’ici deux jours pour vous les donner. Ceci démontre notamment que les travailleurs n’ont pas d’argent pour se permettre ce luxe.

Au surplus, la dette par famille est la plus haute au Canada. Il ne faut donc pas se surprendre du manque d’épargne.

Nous pouvons constater que le nombre d’emplois qu’ils soient à temps partiel ou temps plein n’a augmenté que de 1.5% entre 2012 et 2016. Si nous considérons l’augmentation de la population « active », ce même pourcentage devient négatif, i.e. diminution du pourcentage d’emplois par rapport à la population « active ».

http://www.statcan.gc.ca/tables-tableaux/sum-som/l02/cst01/labr77f-fra.htm

Nous pouvons aussi constater que le secteur des emplois à temps partiel représentait un emploi sur cinq en 2016.

http://www.statcan.gc.ca/tables-tableaux/sum-som/l02/cst01/labor12-fra.htm

Note : Ces chiffres n’incluent pas les emploi saisonniers tel que dans la pêcherie et certains emplois dans la foresterie. Il s’agit notamment de statistiques sur la population active, i.e. les personnes entre 15 et 65 ans et excluent les personnes qui obtiennent des revenus gouvernementaux notamment les 65 ans et plus, les bénéficiaires de Solidarité (6.4% selon Bureau Stat du Québec Mars 2017) et CSST.

Pour obtenir la méthodologie il faut cliquer sur le lien disponible en fin de page des statistiques mais le nombre de documents en hyperlien est considérable. Il faut beaucoup de temps pour déceler tous les critères entourant les statistiques.

Voici une étude plus complète qui réunie un ensemble de données par province

http://www.ccsd.ca/francais/statistiques/travail/emploi/lm_emploi.pdf

J’ai oublié de mentionner que l’indice des prix à la consommation avait augmenté de 11.3% durant la période 2012 à 2016. Hors la progression des salaires n’est que de 8.1% pour la même période. Ces données ne s’appliquent que pour le Québec, Ontario et Manitoba au terme d’ensemble démographique présenté par Stat Canada.

L’un des facteurs de la création d’emploi, c’est la croissance de la main-d’œuvre disponible ou la capacité d’aller chercher ailleurs cette main-d’œuvre nécessaire pour faire rouler l’économie. Dans la variation du taux de chômage, il y également des aspects sectoriels et bien sûr le volume des investissements dans divers secteurs.

Il y a encore la formation professionnelle, l’organisation du travail et le partage des taches.

Il est possible que le « coefficient d’Okun » tel que calculé dans les années 60 pour les États-Unis d’Amérique s’applique parfaitement en 2017 au Québec. La question est de savoir si cette corrélation est purement factuelle ou si cela devrait s’appliquer tout aussi parfaitement dans le temps.

Ce que plusieurs économistes semblent avoir découvert, c’est que le coefficient d’Okun varie selon les pays, rien n’indique que le Québec soit soumis au même coefficient que les États-Unis en général, de même ce coefficient aurait tendance à varier dans le temps.

La façon dont l’emploi va se comporter dans la prochaine décennie est je pense assez difficile à prévoir. Ainsi comme le présente Statistique Canada sur le même sujet : la forte croissance du PIB — fin des années 90 au début des années 2000 — a eu peu d’incidence sur la création d’emploi au Canada.

Depuis la tendance s’est inversée, la croissance du PIB a eu au Canada tendance a suivre directement le taux d’emplois.

Il y a aussi des aspects purement mécaniques qui sont liés au taux de chômage. En l’occurrence lorsque l’emploi reprend du mieux, les personnes qui ont quitté le monde du travail, cherchent à y revenir. La statistique du nombre de demandeurs d’emplois aurait tendance à s’accroitre lorsqu’en même temps plus de personnes se trouvent effectivement un emploi.

Dans ce cas la part du PIB » per capita » peut très bien baisser (c’est d’ailleurs une tendance mondiale, comme le précise Pierre Fortin), ce qui pourrait entrainer une plus faible augmentation des PIB (réels et nominaux), lorsque malgré tout plus de personnes travaillent. De la même façon les salaires peuvent baisser et plus de personnes travailler. La baisse du revenu du travail est une tendance qui s’est avérée dans plusieurs pays de l’OCDE au cours de ces 20 dernières années. C’est cette baisse qui a été un puissant facteur du plein emploi en Allemagne notamment.

La baisse du revenu du travail peut très bien être compensée par des programmes sociaux, des infrastructures (transport en commun et transport actif) et la construction de logements sociaux notamment.

Je pense qu’il est probable que les besoins de main-d’œuvre devraient croitre encore au Québec. Une question qui se pose : c’est de savoir si nous avons la capacité de fournir cette main-d’œuvre actuellement ? Je conjecture que c’est cette capacité de fournir cette main-d’œuvre qui devrait avoir une incidence directe sur la croissance du PIB prochainement.

En 2018-19-20, il n’y a pas d’évidence que le Québec puisse soutenir sa croissance efficacement, ce qui pourrait engendrer une (légèrement) plus faible croissance du PIB. L’exercice porte donc selon moi, essentiellement sur les conditions de la création d’emploi et du maintien en emploi de celles et ceux qui en ont un, bien plus que sur les facteurs de croissance du PIB comme principal moteur de la création d’emplois.

Finalement, j’aimerais ajouter que les facteurs climatiques et environnementaux devraient plus que jamais être pris en compte pour permettre de satisfaire durablement aux conditions du « plein emploi ». — Soutenance du développement durable signifie également soutenance d’emplois durables dans le temps.

Merci M. Fortin,

La loi d’Okun (1962) fut découverte lorsqu’une forte proportion de la main-d’œuvre travaillait à la terre donc sans rémunération salariale.
À ce moment, mesurer le taux de chômage, c’était mesurer le nombre de gens qui n’avaient pas de rémunération salariale (ce qui ne voulait pas dire qu’ils ne travaillaient pas).
Il existe différentes manières d’améliorer la situation de l’emploi (lire la contribution des travailleurs), mais nous devons nous doter d’indicateurs d’un niveau plus détaillé que le taux de chômage. Mesurer le nombre d’emplois vacants, le niveau salarial des emplois occupés, l’accélération de migration d’un métier à un autre (meilleur) ; ne sont que des exemples de ce que nous devons dorénavant mesurer pour améliorer la contribution de chacun et du coup la montée du revenu moyen et du PIB.
Fini le temps où nous pouvions nous contenter de mettre notre monde à l’ouvrage (lire à travailler pour un salaire).
Fini le temps où nos politiciens promettaient la création de x milliers d’emploi.
Il est grand temps que l’on se dote d’une nouvelle famille d’indicateurs.
L’innovation doit aussi se manifester en gouvernance.

Toujours un plaisir instructif de vous lire M. Fortin,

Selon vous l’équa De Fisher MV = PT est-elle toujours rigoureusement valable ? L’inflaction n’est causée que par un excès de M par la banque centrale ?

Engendrer des miracles comme la culture et la vente du cannabis. À croire certains, ce sera l’or vert qui fera « booster » notre PIB et bien sûr notre productivité.