Le plan de la controverse

Loin d’être convaincus que le Plan Nord sera bon pour eux ou pour la nature, écologistes et autochtones sont aux aguets. Été houleux en vue !

photo : Clément Allard/PC
photo : Clément Allard/PC

Avant même d’avoir pris réellement forme, le Plan Nord sème l’inquiétude en milieu autochtone et chez les écologistes.

Pour préparer le terrain, Québec a mandaté, l’automne dernier, deux ex-ministres, le libéral Pierre Corbeil (redevenu ministre en décembre dernier) et le péquiste Michel Létourneau. Les deux hommes ont rencontré une centaine de représentants des communautés, des entreprises et des organismes concernés.

Michel Létourneau est formel : l’idée générale est fort bien accueillie par les populations du Grand Nord. Les gens sont «emballés», assure cet ancien député d’Ungava, qui termine actuellement à la Sorbonne un doctorat sur le développement du Nord québécois.

« Des Innus ont été plus bruyants que d’autres nations autochtones dans les journaux, mais ils n’ont pas dit : on n’en veut pas. Ils ont dit : on en veut, mais vous allez nous consulter », dit Michel Létourneau. Il est persuadé que les retombées économiques du Plan Nord contribueront à « guérir » les problèmes sociaux qui affligent les autochtones – décrochage scolaire, alcoolisme, violence et taux de suicide élevé.

Avec la prochaine consultation, le gouvernement cherchera à « établir un certain nombre de principes de base, d’objectifs, et à déterminer des enjeux et des priorités », résume Pierre Corbeil, nommé ministre responsable des Affaires autochtones en décembre dernier.

Tout cela, ce sont des « beaux mots », selon Éric Duchemin, vice-président de Nature Québec, organisme qui œuvre pour la protection de l’environnement et la promotion du développement durable. Il rappelle que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) n’a aucune prise sur ce territoire régi par la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. Et il dit craindre un processus de consultation mené « en vase clos », pour la forme, doublé d’un processus d’évaluation environnementale à la va comme je te pousse.

« J’espère qu’Hydro-Québec ne servira pas d’exemple », dit pour sa part Gérald Lemoyne, maire de Lebel-sur-Quévillon et de la municipalité de la Baie-James, président de la Conférence régionale des élus (CRE) du Nord. « Savez-vous pourquoi seulement 10 % des 1 000 employés sur les chantiers d’Hydro-Québec viennent du Nord ? demande-t-il. Parce que l’avion qui conduit les travailleurs aux chantiers part de Montréal et ne s’arrête qu’à Rouyn-Noranda. Les ouvriers de Lebel-sur-Quévillon doivent parcourir 263 km pour prendre l’avion à Rouyn ou rouler pendant 963 km pour atteindre Radisson ! »

Les plans de Québec en matière énergétique font déjà grincer des dents. La région recèle, selon le ministre Claude Béchard, un potentiel de plus de 20   000   mégawatts, soit assez pour éclairer quatre millions de résidences en période de pointe ! On parle ici de « potentiel ». Pour l’instant, la commande passée à Hydro-Québec ne porte que sur 3   500   mégawatts, et on ne sait toujours pas de quelle rivière ils jailliront. N’empêche. Certains écologistes sourcillent déjà à l’idée de voir des cours d’eau où fraie le saumon, comme la rivière aux Mélèzes ou la rivière aux Feuilles, se transformer en machines à hydro-dollars…

Tout chantier a des répercussions sur des écosystèmes fragiles, déjà touchés par les changements climatiques, comme la toundra et le pergélisol, qui semble fondre – c’est le cas de le dire – comme neige au soleil. « Du pergélisol, il y en a quelque chose comme 500 pieds d’épais ! » plaide le ministre Corbeil.

Ces propos laissent bouche bée Éric Duchemin, de Nature Québec. « Des pistes d’atterrissage se fissurent parce que le pergélisol fond », dit ce professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM.

Des groupes écologistes examinent la possibilité de créer des alliances pour contrer le Plan Nord, ou à tout le moins en diminuer l’impact environnemental.

Le gouvernement précise que, doré navant, la décision de donner le feu vert à un projet de barrage dépendra aussi du potentiel de retombées écono miques pour d’autres secteurs. Ainsi, la construction d’une route d’accès pourrait être justifiée par le fait qu’elle constituera le point de départ d’une infrastructure touristique, servira de lien entre deux communautés isolées, voire facilitera l’installation d’une société minière.

Car Québec veut favoriser le récréo tourisme, mais aussiattirer plus de sociétés minières, même si le secteur minier est montré du doigt par des groupes écologistes, qui l’accusent de répandre ses résidus toxiques dans l’environnement.

Pour attirer des promoteurs, l’État désignera des gisements de classe mondiale (évalués en fonction de la quantité et de la qualité des minerais), notamment ceux qui contiennent du diamant, « qui vont légitimer tous nos investissements », dit Pierre Corbeil.

Il reste à voir si Québec saura en retirer tous les bénéfices escomptés, ce qui n’a pas toujours été le cas dans un passé récent.

En avril dernier, le vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, révélait en effet que des mesures et allocations mises en place par l’État ont permis aux sociétés minières de ne lui payer que 259   millions de dollars en droits miniers au lieu de deux milliards ! Questionné à l’Assemblée nationale, le ministre responsable du dossier, Serge Simard, n’a rien trouvé à redire à cette situation.

Ce n’est rien pour calmer les appréhensions des opposants au Plan Nord, au premier chef certains groupes autochtones.

Pas question, dit Raphaël Picard, chef du Conseil des Innus de Pessamit, à Betsiamites, de donner au gouvernement « la caution morale » dont il a besoin pour aller de l’avant. « On ne sait rien de la façon dont ça va être mis en œuvre ni dans quelles zones. » En décembre dernier, Raphaël Picard a fondé, avec trois autres communautés innues, l’Alliance stratégique contre le Plan Nord. Ces com munautés se disent prêtes à faire dérailler le projet s’il ne se réalise pas à leurs conditions.

Québec s’est pourtant engagé à appliquer à la lettre les conventions en vigueur, à consulter les communautés autochtones et à les traiter en partenaires, en leur garantissant des bénéfices financiers. Mais la méfiance reste de mise. « Je ne signerai pas la cession de mes droits moyennant un gros chèque », dit Raphaël Picard, déjà prêt à se présenter au tribunal.

Le « plan » du gouvernement est pour l’instant surtout un « cadre », estime Georges-Henri Gagné, président de la CRE de la Côte-Nord et maire de Ragueneau. « On est pas mal en avance sur le premier ministre, dit-il. On est bien conscients que les décisions vont s’orienter dans le sens de ceux qui en auront pris l’initiative, alors nous n’attendons pas. »

 

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