Le Québec a besoin de vous

D’ici huit ans, 1,3 million de postes devront être pourvus au Québec. Entreprises privées et gouvernement, dans un effort collectif, partent à la chasse aux travailleurs.


 

Marc Thibodeau s’étonne encore du tournant que vient de prendre sa vie. Après 23 ans de travail à la papetière Domtar, à Lebel-sur-Quévillon, il se retrouve aujourd’hui sur les bancs d’école. À la même polyvalente que son fils de 18 ans. Au programme : cours de géologie, de dynamitage, de santé et sécurité au travail… En août prochain, il tirera un grand trait sur son passé de papetier. Et le reste de sa vie professionnelle, il le passera au fond d’une mine.

Ce père de famille de 43 ans n’aura pas à chercher longtemps un nouvel emploi. Le géant Breakwater, qui exploite la mine Langlois, dans le Nord-du-Québec, n’attend que la fin de sa formation pour l’embaucher (lui et la vingtaine d’autres travailleurs du papier qui suivent aussi la formation), au même salaire que dans les pâtes et papiers — jusqu’à 80 000 dollars par an en comptant les heures supplémentaires.

En fait, Breakwater en embaucherait une centaine comme lui. Car l’entreprise, de même que l’ensemble de l’industrie minière québécoise, peine à pourvoir ses postes vacants. Au cours des trois prochaines années, cette industrie devra recruter 4 000 travailleurs. Une tâche colossale : de 2005 à 2007, seulement 88 personnes ont obtenu leur diplôme en extraction de minerai…

Les secteurs de la construction, du transport, des technologies de l’information, de l’industrie maritime, des soins de santé, de la fonction publique, des assurances, pour ne nommer que ceux-là, sont tous dans la même galère (voir le tableau « Les secteurs à forte demande »).

Au total, près de 700 000 postes seront à pourvoir d’ici trois ans au Québec — environ 250 000 attribuables à la croissance économique et le reste aux départs à la retraite. Et ce sera le double d’ici 2016. Le Conference Board du Canada, dans une étude publiée en décembre dernier, prévoit même qu’en 2030 plus de 350 000 emplois demeureront vacants au Québec. Ce qui poussera les salaires à la hausse, forcera les entreprises à investir massivement dans la technologie et obligera les travailleurs à être plus productifs.

Et on ne parle pas d’emplois mal rémunérés. Dans l’industrie maritime, où l’on aura besoin de milliers de matelots et de cuisiniers d’ici 10 ans, les salaires annuels vont jusqu’à 76 000 dollars. Le Québec a aussi besoin d’infirmières (à 62 000 dollars), de bouchers (à 34 000 dollars), d’audiologistes (à 70 000 dollars).

La pénurie, il est vrai, touche aussi les postes de commis-vendeurs et de caissières (à 16 000 dollars). Mais selon Statistique Canada, rien n’indique que la proportion des emplois à bas salaire ait augmenté au pays de 1997 à 2004.

La rareté de la main-d’œuvre dans certains secteurs est telle que Québec se lance dans les grandes manœuvres, bouleversant au passage les méthodes de formation et de recrutement. Jamais, depuis les 35 dernières années, on n’a assisté à un effort à ce point concerté des secteurs privés et publics pour dénicher des travailleurs.


 

Depuis janvier dernier, pas une semaine ne passe sans que le gouvernement annonce une aide tant pour le secteur privé que public. Les initiatives concernent surtout les réservoirs de travailleurs potentiels et sous-exploités : les bénéficiaires de l’aide sociale, les immigrants et les travailleurs des industries en difficulté, qu’il faudra recycler.

Parmi ces mesures : le Pacte de l’emploi, qui vise à ramener 50 000 bénéficiaires de l’aide sociale sur le marché du travail, des ententes avec la France pour faciliter la venue de travailleurs, des millions de dollars de subventions pour aider les PME à recruter à l’étranger… (Voir « Québec passe à l’action »)

La croissance économique soutenue que connaît le Canada depuis des années, le vieillissement de la population et le faible taux de natalité ont mené à la crise. « Ce qu’on vit en ce moment n’est que la “période d’échauffement” », dit Gabriel Bouchard, président de Monster.ca, site Internet de recherche d’emploi. « Car dans deux ans, les baby-boomers commenceront à quitter massivement le marché du travail »

Actuellement, près de 77 % de la population active — les gens âgés de 15 à 64 ans — ont un emploi. C’est l’un des taux les plus élevés au monde. En clair, « presque tous ceux qui veulent travailler travaillent », dit Simon Prévost, vice-président pour le Québec de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante.

À quelques exceptions près : les travailleurs du papier, notamment, dont les emplois disparaissent à la vitesse d’une forêt rasée par les flammes, et les Québécois d’origine maghrébine, chez qui Statistique Canada enregistrait en février dernier un taux de chômage frisant les 30 % au Québec. Un problème de conjoncture économique et de sélection des immigrants, croit Simon Prévost. « On a fait venir trop de diplômés universitaires du Maghreb, sans tenir compte des besoins réels du marché de l’emploi », dit-il. Les leaders d’opinion maghrébins, eux, voient plutôt dans la xénophobie de bien des Québécois le principal frein aux efforts des membres de leur communauté pour se trouver du travail…

La politique d’immigration du Québec privilégie encore trop les diplômés universitaires, croit Simon Prévost, alors que les PME — à qui l’on doit la création de 70 % des nouveaux emplois — ont surtout besoin de techniciens. « Qui, de l’anthropologue ou du soudeur, a plus de chances de trouver un emploi ? » demande-t-il.

Le rapport Parent sur le système d’éducation québécois, déposé au milieu des années 1960, est aussi en partie la cause de l’actuelle pénurie de main-d’œuvre technique. À l’origine de la création des commissions scolaires, des cégeps et du ministère de l’Éducation, la commission Parent a stimulé l’intérêt des jeunes pour les études supérieures, sans créer le même engouement pour les métiers manuels et techniques.Mais les choses changent, du moins au secondaire : de 1994 à 2006, on a réussi à faire grimper le nombre d’élèves en formation professionnelle — jeunes et adultes — de 50 000 à 106 000. Par contre, les inscriptions aux programmes techniques au cégep diminuent : elles sont passées de 88 000 à 68 000 au cours des 10 dernières années.

Manteau ouvert sur la brise printanière, les soudeurs costaricains Roberto Figueroa Rosales et Josuel Granda Delgado descendent prudemment la pente-école de la station de ski Montcalm, dans Lanaudière. En ce samedi ensoleillé, ils s’initient aux joies du ski alpin. Ils ont trouvé dans Lanaudière à la fois un paradis de sports d’hiver et… un emploi cinq fois mieux rémunéré (jusqu’à 22 dollars l’heure) que celui qu’ils occupaient chez eux.

Denis Blain, leur employeur, est lui aussi comblé. PDG d’Acier Hason, à Berthierville, il a cherché des soudeurs aux quatre coins du Québec pendant 18 mois. Sans succès. Après des dépenses de 20 000 dollars en publicité dans les journaux, il a réussi à en recruter… deux ! Depuis quelques mois, une douzaine de soudeurs du Costa Rica font partie du personnel. D’autres viendront bientôt les rejoindre.

Chambres de commerce, associations patronales, syndicats, économistes s’entendent : le salut du marché de l’emploi passe beaucoup par l’immigration. Cette année, le Québec accueillera environ 48 000 nouveaux venus. Un nombre qui devrait passer à 55 000 par an d’ici 2010. « Il nous en faudrait au moins 60 000 chaque année pour assurer la croissance de la population », dit Michel Kelly-Gagnon, président du Conseil du patronat du Québec.

Le recrutement international, Luc Plamondon en a fait son gagne-pain. Ce trentenaire à la bouille ronde dirige Travailleur sans frontière, boîte de consultation qu’il a fondée en 2005. C’est lui qui a fourni à Acier Hason et à quelques autres entreprises leurs soudeurs costaricains.

Luc Plamondon se rend régulièrement au Costa Rica pour « faire de la prospection », dit-il. Il se charge de la présélection, mais le choix final revient à l’entrepreneur. Les soudeurs embauchés obtiennent le statut de travailleurs temporaires et sont autorisés à vivre au Québec jusqu’à trois ans. Ils peuvent entre-temps faire une demande d’immigration s’ils veulent rester.

Une idée qui plaît bien aux deux apprentis skieurs Roberto Figueroa Rosales, 25 ans, et Josuel Granda Delgado, 22 ans, débarqués au Québec en novembre dernier. Ces Costaricains à l’air juvénile — mais pères de deux enfants chacun — se plaisent bien à Rawdon. Les deux souhaitent maintenant y faire venir leur famille. « Je ne connais pas un seul Costaricain qui ne voudrait pas vivre au Canada », lance en espagnol Josuel. « Nous jouissons ici d’une meilleure qualité de vie », précise son collègue Roberto avant d’attaquer sa poutine et son hot-dog. « Même si le froid est un poco dificil à supporter. »

L’entreprise trifluvienne Marmen, qui fabrique entre autres des structures d’éoliennes, a besoin de 150 employés supplémentaires pour ses usines de Trois-Rivières et de Matane. Recruter à l’étranger ? Ce n’est pas dans les plans. Marmen sélectionne avec la minutie d’un horloger chaque personne qui travaille dans ses usines. « Si je fais venir des employés d’ailleurs, je ne pourrai pas les choisir », dit la directrice des ressources humaines, Annie Pellerin, en marchant d’un pas décidé au milieu des sections de tours d’éoliennes qui jonchent le sol.

L’entreprise mise plutôt sur son site Internet et sur la publicité télé. Ses annonces ont été diffusées pas moins de 600 fois, en novembre dernier, sur les ondes des stations régionales de TVA au Saguenay, en Mauricie et dans le Bas-Saint-Laurent. Résultat : 800 curriculum vitæ, soit seulement 300 de plus que le nombre que reçoit Marmen chaque mois. Coût de l’opération ? Top secret. Ça ne suffit pas à combler les besoins, mais l’entreprise estime avoir écrémé le réservoir de travailleurs de Trois-Rivières. Et n’exclut pas d’ouvrir un jour une usine supplémentaire aux États-Unis, plus près de son marché principal.

Pourquoi ne pas simplement recycler les chômeurs ? demande l’économiste Marcel Boyer, de l’Institut économique de Montréal. « Je ne dis pas qu’il faut faire d’un forestier un neurochirurgien, mais on peut en faire un excellent mineur. » Encore faut-il offrir aux sans-emploi des conditions de formation intéressantes…

La société minière Breakwater a d’abord songé à recruter ses mineurs en Tunisie. L’idée a indigné les 3 200 habitants de Lebel-sur-Quévillon, où près de 1 000 travailleurs des pâtes et papiers venaient de perdre leur gagne-pain.Grâce aux efforts de la société minière, d’Emploi-Québec, de la Ville et de la commission scolaire régionale, on a plutôt accéléré la formation de sept mois en la condensant sur six (un mois et demi de cours, quatre mois et demi de stage à Breakwater). Pendant leurs études, les ex-travailleurs du bois reçoivent de l’argent de leur syndicat, qui considère la fermeture temporaire de Domtar comme un lock-out.

Dans les centres de formation professionnelle du Québec, 60 % de la population est constituée d’adultes en réorientation. Et dans les cégeps, 12 000 adultes terminent en ce moment leur attestation d’études collégiales (AEC), une formule née en 1993. Entre 3 000 et 5 000 attendent toujours une place. Contrairement aux étudiants inscrits au programme normal, ils n’ont pas à suivre les cours de tronc commun — philosophie, français, etc. L’AEC est « une bonne solution pour les gens qui ont perdu leur emploi », dit Paul Bélanger, professeur à l’UQAM et président du Conseil international de l’éducation des adultes.

Les cégeps pourraient toutefois faire plus. Notamment, en permettant aux travailleurs d’étudier à temps partiel, ce qui est actuellement impossible. La formation à temps partiel au niveau collégial est pourtant la voie privilégiée non seulement dans le reste du Canada, mais aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Espagne et en Italie. Et les cours sont offerts le jour, le soir, la fin de semaine, sur place ou à distance.

Les choses commencent cependant à bouger. Dans un avis déposé en mars, le Conseil supérieur de l’éducation, un organisme consultatif, recommande à la ministre de l’Éducation, Michelle Courchesne, de permettre les études collégiales à temps partiel. Le Conseil propose en outre que les adultes ayant une expérience pertinente puissent s’inscrire au cégep même sans diplôme d’études secondaires. « Ce qui favorisera aussi l’accès aux études pour les immigrants et facilitera leur entrée sur le marché du travail », dit Johanne Méthot, porte-parole du Conseil.

Il faudrait par ailleurs garder les étudiants dans les classes ! Les deux tiers des personnes inscrites à un cours technique au cégep ne terminent pas leurs études dans les trois ans prescrits. À peine 50 % réussissent à obtenir leur diplôme en cinq ans. Les autres décrochent. « De la main-d’œuvre perdue ! » s’exclame Serge Tremblay, directeur général du Centre d’adaptation de la main-d’œuvre aérospatiale au Québec.

Dans le domaine des technologies de l’information (TI), on ne parle pas de garder les élèves en classe : les salles sont vides ! Le nombre d’emplois transférés en Inde, entre autres, a effrayé les étudiants. Près de 70 entreprises canadiennes se sont donc réunies au sein de la Coalition canadienne pour une relève en TI, mise sur pied en décembre dernier. Car dans ce secteur, le manque d’effectifs pourrait se traduire par des pertes annuelles de 10 milliards de dollars d’ici trois à cinq ans. « Si les entreprises ne parviennent pas à trouver 90 000 travailleurs d’ici cinq ans, elles risquent d’aller s’installer à l’étranger », dit Stéphane Boisvert, porte-parole de la Coalition et président du secteur Grande entreprise de Bell Canada.

Pour redonner le goût des TI aux jeunes, la Coalition a mis sur pied le Programme des champions. Chacune des sociétés membres s’associera dès septembre à une école secondaire pour y promouvoir les carrières en informatique auprès des jeunes, en organisant des visites d’entreprises. Il est aussi question d’aller faire de l’œil aux élèves du secondaire de l’Inde, de la Chine et du Brésil afin de les convaincre de venir étudier au Canada ! « Qui sait, peut-être resteront-ils ici une fois leur diplôme obtenu ? » dit François Morin, chef de cabinet de Stéphane Boisvert chez Bell.

Aller recruter des informaticiens en Inde, après y avoir transféré tant d’emplois en TI au cours de la dernière décennie ? Décidément, aucune solution n’est mise de côté…

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