Le Québec en flacons

Vapeurs d’eau d’érable, herbe fraîchement coupée, champignons sauvages, bouse de vache… La parfumeuse française Chantal Roux transforme des odeurs typiques du Québec en fragrances ! 

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Illustration : Marie Mainguy

En visitant la Sucrerie de la Montagne, à Rigaud, en Montérégie, lors d’un séjour touristique au Québec, en 2011, la parfumeuse française Chantal Roux a eu un choc olfactif.

« Les vapeurs d’eau d’érable en train de bouillir, l’odeur du bois qui chauffe le sucre, je n’avais jamais rien senti de tel, raconte-t-elle. J’ai aussitôt eu envie d’emporter cette odeur avec moi. »

Spontanément, elle s’en confie au maître des lieux, Pierre Faucher. Lequel lui répond qu’il rêve depuis longtemps de mettre ces fragrances en bouteilles… sans savoir qu’il s’adresse à la directrice générale de la Source parfumée, de la maison Galimard, à Grasse, capitale mondiale de la parfumerie.

« Cette rencontre m’a permis d’ouvrir un pont olfactif entre nos deux pays », dit Chantal Roux, « nez » depuis 30 ans. L’affaire n’a pas traîné : un an plus tard, le parfum d’érable Attire-moi est créé par Galimard, reniflé et approuvé par l’acériculteur, qui a fait le voyage jusqu’à Grasse, en Provence.

« On a fait cinq essais avant de trouver le bon », confie Pierre Faucher, un grand gaillard dont la joviale bouille barbue orne chaque flacon. « C’est un parfum discret, unisexe, qui plaît beaucoup. » Attire-moi est vendu à sa très touristique Sucrerie, qui accueille de nombreux visiteurs européens, et dans Internet (20 $ les 15 ml ; 79,99 $ les 100 ml). Des produits dérivés — savons, huiles… — devraient être lancés bientôt.

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La parfumeuse française Chantal Roux a créé Attire-moi en souvenir de sa visite dans une cabane à sucre de la Montérégie.

 

Fondée à Grasse en 1747 — soit à l’époque de Jean-Baptiste Grenouille, héros du roman Le parfum, de Patrick Süskind —, Galimard est l’une des plus anciennes parfumeries de France. À ses débuts, elle concoctait surtout des pommades et des onguents médicinaux à base d’huiles essentielles, livrés notamment à la cour du roi Louis XV. Encore aujourd’hui, elle utilise les matières premières qui abondent dans sa région : lavande, fleur d’oranger, rose, mimosa, jasmin… Les champs de fleurs de Galimard comptent 360 espèces, à partir desquelles sont formulés eaux de toilette, après-rasages, parfums pour la maison et autres bains moussants.

Visitée chaque année par des milliers de touristes, l’entreprise offre, dans son Studio des fragrances, des ateliers permettant à tout un chacun d’inventer son propre « jus », comme on dit dans le jargon des spécialistes.

Des clients du monde entier font appel à son expertise, dont le créateur de mode québécois Jean Airoldi, qui a lancé les eaux de parfum Sur mesure et Haute couture en novembre dernier et en prépare une troisième pour le printemps. Galimard conçoit aussi des fragrances d’ambiance personnalisées. La succursale de la banque BNP-Paribas de Mouans-Sartoux, située sur la route de la parfumerie grassoise, lui en a ainsi commandé une pour « accueillir et rassurer » sa clientèle. « On dit que l’argent n’a pas d’odeur, mais moi, je l’ai créée ! » s’amuse Chantal Roux.

Galimard a également semé une autre pousse : les parfums du terroir, celui à l’érable étant l’un de ses fleurons les plus prometteurs. Ces « signatures olfactives », comme les qualifie Chantal Roux, évoquent un pays, une région. « Cela répond à un besoin, dit-elle. De plus en plus, les gens ont envie de retrouver leurs souvenirs, l’âme d’un lieu de leur enfance, de leurs vacances, grâce à l’odorat. »

C’est dans cet esprit que le « parfum national » de la Lituanie a été élaboré, en 2011. Mélange de santal, de cèdre et de musc, auquel s’ajoutent les odeurs du feu de bois, de la mousse et des plantes typiques de ce pays du nord de l’Europe, il a été expédié en flacons… aux soldats lituaniens déployés en Afghanistan. Respirer son pays natal permettrait de tempérer sa nostalgie. Offert sous forme de bougies, le parfum lituanien est aussi diffusé dans les ambassades à l’étranger, de même que dans les hôtels et les aéroports du pays.

Flairant la bonne affaire, d’autres coins du monde réclament leur fragrance propre. De la Corse à Jérusalem en passant par Murcie, en Espagne, Galimard reçoit des demandes de partout. Mais l’une de celles qui inspirent le plus Chantal Roux émane du Québec. Après son parfum à l’érable, elle en concevra un autre, cette année, qui rappellera les effluves de la Beauce. Cette fois-ci, elle collaborera avec le centre d’apprentissage par le travail pour jeunes handicapés physiques et intellectuels Coup de Pouce, à Sainte-Marie.

L’été dernier, la parfumeuse française a fait le tour de la Beauce en voiture décapotable avec la présidente fondatrice de Coup de Pouce, Hélène Picard. « Ça m’a permis d’emmagasiner dans mon cerveau les odeurs, si particulières, de ce terroir : la pivoine, l’herbe fraîche coupée, la mousse verte qui pousse sur les arbres, le romarin, la terre, les champignons, la bouse de vache… » Autant d’odeurs qu’elle va mélanger et recréer dans son usine, à Grasse.

La bouse de vache, vraiment ? « Dans le parfum, il y a des odeurs qui ne sont pas bonnes, mais qui peuvent servir de fixateur, explique Chantal Roux. Le musc, par exemple, est très lourd à l’état brut : c’est le rôle du parfumeur de l’améliorer, de l’aérer, voire de le rendre aphrodisiaque. »

Chose certaine, composer un parfum est un art, que la spécialiste assimile à la musique. « Le parfum est un langage muet qui s’exprime dans l’air, le vent et les sentiments. Pour le retrouver, j’imagine une partition olfactive, en jouant avec les notes de tête, de cœur et de fond. » (Les parfums sont classés en trois notes : la note de tête, volatile, que l’on sent en premier ; la note de cœur, qui dure plus longtemps ; la note de fond, qui restera sur le corps et les vêtements.)

Après quelques mois de recherche, la parfumeuse a réussi à retrouver les odeurs beauceronnes que sa mémoire olfactive avait enregistrées. Dès le printemps, les 25 jeunes de Coup de Pouce devraient pouvoir les mettre en flacons grâce à un équipement spécial acheminé depuis Grasse. Le parfum de Beauce sera vendu aux touristes qui visiteront la région. Dans son sillage, Galimard et Coup de Pouce comptent fonder une entreprise qui créera d’autres parfums québécois. Et jettera un pont olfactif entre la France et le Québec.