Le scandale de la richesse extrême

Devant la concentration immodérée de la richesse aux États-Unis, faudra-t-il augmenter l’impôt des gens très riches en Amérique du Nord ?

Faudra-t-il augmenter l’impôt des gens très riches en Amérique du Nord ?
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En 30 ans, la concentration de la richesse s’est énormément accrue aux États-Unis. En 1977, la tranche de 1 % de la population américaine qui avait le niveau de richesse le plus élevé absorbait 9 % du revenu de la nation. En 2007, ce centile le plus riche des Américains en drainait 24 %. Presque le quart ! La crise financière a fait un peu diminuer ce pourcentage, mais il remontera dès que la reprise sera en marche.

Deux groupes surtout font la manchette : les opérateurs financiers et les dirigeants d’entreprise. En plus de leurs salaires directs, ils obtien­nent toutes sortes d’avantages indirects : des primes, des actions, des options d’achat d’actions, des retraites en or. Il ne s’agit pas d’exceptions, mais d’un phénomène de société qui touche non seulement des financiers et des dirigeants d’entreprise, mais aussi près d’un million et demi de cadres supérieurs, de professionnels, d’athlètes et d’artistes.

Mais attention : la situa­tion des riches au Québec n’a abso­lument pas suivi la tendance observée aux États-Unis. Bien sûr, les Québécois les plus riches ne sont pas pauvres ! Mais la tranche de 1 % des Québécois les plus riches est trois fois et demie moins riche que son pendant américain. Après impôts, en 2007, le Qué­bécois qui faisait partie de ce plus haut centile de revenu disposait en moyenne de 235 000 dollars ; cette année-là, aux États-Unis, le membre de cette classe pri­vilégiée empochait l’équi­valent de 840 000 dollars canadiens.

Pourquoi les riches du Québec sont-ils des nains lorsqu’on les compare aux riches des États-Unis ? Pour trois raisons. La première est qu’au Québec le gâteau à partager est moins gros de 33 %. La richesse globale ne fait pas le poids. La deuxième raison est que les riches du Québec sont deux fois moins voraces que ceux des États-Unis. Non seulement le gâteau est plus petit au Qué­bec, mais en 2007, la tranche de 1 % des Québécois les plus riches n’en absorbait que 11 %, et non pas 24 %, comme le centile correspondant des Américains les plus riches. La troisième raison est que les riches du Québec sont plus imposés que ceux des États-Unis. Au Québec, si on appartient au plus haut cen­tile de revenu, on paie 35 % de son revenu total en impôts ; aux États-Unis, ce n’est que 28 %.

Dans les autres provinces canadiennes, les riches occupent une position intermédiaire entre ceux du Québec et ceux des États-Unis. Hors Québec, en 2007, le revenu après impôts de la tranche de 1 % des Canadiens les plus riches était de 405 000 dollars en moyenne. C’est beaucoup plus que les 235 000 dollars du centile le plus riche du Québec, mais beaucoup moins que les 840 000 dollars du centile le plus riche des États-Unis.

Pourquoi les riches se détachent-ils littéralement du peloton aux États-Unis depuis 30 ans ? Les causes sont sans doute diverses. Les cadres supérieurs se « vendent » plus facilement à n’importe qui, les syndicats se sont affaiblis, la gouvernance des entre­­prises s’est dégradée – on ne sait trop. Difficile de com­prendre aussi pourquoi ce phénomène est surtout anglo-saxon. Il a frappé les États-Unis et la Grande-Bretagne, mais pas l’Europe continentale, la Scandinavie, le Japon ou le Québec.

Quelle que soit l’explication, personne ne peut nier que la concentration immodérée de la richesse, là où elle ne paraît pas « méritée », menace de détruire le minimum de confiance que les gens doivent accorder au système économique pour qu’il fonctionne de manière socialement acceptable.

Un correctif envisageable consisterait à réviser l’imposition des riches à la hausse. On pourrait revenir à la règle d’avant 1980. À l’époque, on appliquait un taux d’imposition de 60 % ou 70 % aux tranches de revenu dépassant un certain seuil, par exemple 500 000 dollars. Il serait évidemment téméraire pour le Canada de s’engager seul dans cette voie, car une telle mesure risquerait de déclencher une désastreuse fuite de capitaux à l’étranger. Il faudra attendre que les Américains, qui con­nais­sent le problème de concen­tration de la richesse le plus criant, se décident à agir.

ET ENCORE…

Pour en savoir plus sur l’évolution des inégalités de revenu dans les pays développés depuis 100 ans, on peut commencer par consulter le site Web de l’économiste français Emmanuel Saez, professeur à l’Université de Californie à Berkeley.

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