Le service national

L’instinct altruiste existe, de même que le désir de se sentir utile et de contribuer au bien commun. Parfois pourtant, trop payer pour le don de soi s’avère contre-productif, écrit notre collaborateur.

Photo : L'actualité

Il y a plusieurs années, quelqu’un m’a raconté la fable suivante.

Un homme habitait tout près d’un parc où des enfants du quartier venaient jouer tous les jours. Or, l’homme n’aimait pas les cris et les rires qui dérangeaient la quiétude de sa maison. Un jour, il eut une idée. Il sortit de sa demeure et se dirigea vers le groupe de jeunes qui s’amusaient à proximité.

« Bonjour, les enfants !

— Bonjour, monsieur.

— Écoutez, les jeunes, j’ai une offre à vous faire : j’aime tellement le son de vos voix que je vous propose de passer tout l’après-midi à jouer ici et, à la fin de la journée, je vous donnerai 25 cents chacun. »

Les enfants, très excités par la proposition, passèrent le reste de la journée à jouer bruyamment au parc. À la fin de l’après-midi, l’homme sortit de sa maison et leur remit à chacun 25 cents, comme prévu. Puis il leur dit : « Les enfants, vous avez été formidables. Si vous revenez demain et que vous faites la même chose, je vous donnerai 50 cents chacun ! »

Les enfants n’en revenaient pas et étaient fébriles en pensant aux bonbons qu’ils pourraient acheter avec leurs sous. Ils revinrent le lendemain, passèrent la journée à jouer au parc et, comme prévu, reçurent chacun 50 cents à la fin de la journée. À ce moment, l’homme leur dit : « Écoutez, les enfants, je vous trouve vraiment charmants, mais à la longue tout ceci commence à me coûter cher. Si vous revenez jouer au parc demain, j’accepte de vous payer, mais je ne pourrai pas vous donner plus que 10 cents chacun… »

Les enfants se regardèrent d’un air déçu et perplexe. Puis l’un d’eux répondit : « Écoutez, monsieur, à ce prix-là, ça ne nous intéresse plus… »

Les enfants ne retournèrent jamais au parc, et l’homme eut enfin la paix.

Morale de l’histoire : quand on transforme une action gratuite en prestation rémunérée, on risque d’altérer sa nature de manière fatale.

* * *

Les crises sont souvent l’occasion de virages majeurs, de prises de conscience ou d’élans puissants. La pandémie de COVID-19 n’y fait pas exception. Certaines choses qui semblaient impensables — fermer les frontières, suspendre l’année scolaire, sacrifier la croissance pour sauver des vies — se sont produites. Des enjeux politiques encore omniprésents il y a quelques mois ont soudain perdu toute leur importance. Des illusions sont tombées et, pour certains, des espoirs sont nés.

Parmi les réalités subitement retrouvées, la plus inspirante est peut-être celle-ci : la solidarité, l’entraide et le don de soi existent encore.

Quand le gouvernement a demandé l’aide des infirmières retraitées et autres professionnels de la santé, le 15 mars dernier, 7 000 personnes ont répondu à l’appel en moins de 48 heures. Ces femmes (en majorité) connaissaient les risques. Le premier ministre Legault, ému, avait alors déclaré qu’il était « fier d’être Québécois ». Depuis, des dizaines de milliers d’autres personnes se sont inscrites sur le site lancé par Québec pour accueillir les offres d’aide. Et le phénomène n’est pas que québécois : des dizaines de milliers de Canadiens ont répondu à un appel semblable du gouvernement fédéral. À New York, ils ont été plus de 80 000 à se porter volontaires.

Si les bureaucraties semblent mal équipées pour gérer ce tsunami d’aide spontanée, il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : dans nos sociétés satisfaites et confortables, il existe encore un puissant fond d’humanité et de courage, prêt à être activé quand les circonstances l’exigent. Le premier ministre Legault l’a visiblement compris, comme en faisait foi son appel au « sens du devoir » des médecins dans un contexte d’« urgence nationale ». La ministre McCann allait dans le même sens en invoquant les « missions humanitaires », qui ne sont normalement pas motivées par des raisons pécuniaires.

C’est dans ce contexte que certaines controverses et mesures des derniers jours ont laissé un arrière-goût amer et indéfinissable. Il y a d’abord eu l’annonce d’une bonification d’urgence du salaire des travailleurs de la santé, en particulier dans les résidences privées. Puis l’énorme malentendu entourant la rémunération des médecins spécialistes qui iront prêter main-forte aux infirmières et aux préposés des CHSLD. Puis les 100 dollars par semaine que le gouvernement propose aux personnes sans emploi qui voudraient aller travailler dans les champs cet été. Pour plusieurs, c’est un peu comme si on avait soudain jeté une douche froide sur l’élan authentique de milliers de personnes, en l’assimilant à une forme d’opportunisme comptable.

Comprenons-nous bien : il n’est pas question ici de contester l’importance de rémunérer à leur juste valeur les travailleurs de la santé, que ce soit en période de crise ou en temps normal. Au-delà des applaudissements et du qualificatif d’« anges gardiens », le salaire est un puissant moyen d’exprimer la valeur qu’une société accorde à un métier. Pas question non plus de proposer le bénévolat comme modèle socioéconomique viable pour l’immense majorité des gens, ou de faire de l’angélisme et de nier l’importance de la rémunération comme facteur d’attractivité.

Mais l’argent est loin d’être la seule source de motivation humaine. N’en déplaise à ceux pour qui la vie n’est qu’une longue analyse coûts-bénéfices, l’instinct altruiste existe, de même que le désir de se sentir utile et de contribuer au bien commun. Les dizaines de milliers de personnes qui se sont proposées en renfort au Québec, dans le reste du Canada et à New York ne l’ont probablement pas fait en pensant d’abord à leur prime. La vaste majorité des médecins non plus, comme l’ont montré les nombreux témoignages des derniers jours, où plusieurs disaient être prêts à servir de manière bénévole. Il en va de même pour ces 200 000 Français qui, sur l’invitation du ministre de l’Agriculture de France, ont rejoint « la grande armée de l’agriculture », sans qu’il ait été question d’une prime spéciale. Quand il y a urgence nationale, beaucoup de gens d’ici et d’ailleurs placent encore le sens du devoir avant le retour sur l’investissement.

Il est sans doute normal que le gouvernement Legault ait voulu miser sur tous les moyens nécessaires — y compris le sens du devoir et les bonifications financières — afin de pourvoir des postes le plus rapidement possible. Cela dit, il ne faudrait pas qu’un gouvernement naturellement porté sur les chiffres et les calculs financiers sabote involontairement l’élan et la bonne volonté de milliers de Québécois qui ne demandent qu’à apporter leur contribution — que ce soit dans les champs ou les CHSLD. Tout travail mérite salaire, évidemment. Mais, parfois, trop payer pour le don de soi s’avère contre-productif. Et qui trop embrasse mal étreint.

* * *

Osons aller plus loin en terminant. Quand la crise sera passée, le gouvernement devrait envisager l’instauration d’un service national au Québec. D’une durée de quelques mois, le programme devrait être obligatoire pour tous les jeunes de 17 ou 18 ans. Ce service civil forcerait les jeunes à sortir de leur région, à se frotter à d’autres milieux et à contribuer à des initiatives d’intérêt public — planter des arbres, nettoyer des lieux, repeindre des écoles, aider dans les banques alimentaires, tenir compagnie à des personnes âgées seules. Ces jeunes constitueraient aussi une réserve de « bras » à déployer, de manière appropriée, en cas d’urgence nationale. Si cela semble fou, notons qu’un tel service existe en Suisse et que l’idée a été proposée et mise en œuvre en France par Emmanuel Macron, celui-là même qui déclarait la semaine dernière que la crise pourrait nous forcer à envisager l’impensable.

Jérôme Lussier est directeur associé de l’Institut du Québec, un institut de recherche et d’analyse en politiques publiques.

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Je n,aime pas cet article: le mouvement d’altruisme était là d’abord puisque qu’il est inhérent à l’être humain et le gouvernement a augmenté les salaires ce qui me paraît très justifié dans une situation aussi risquée et urgente. De même pour l’agriculture, notre prochain défi pour les années à venir sera de se nourrir et nous devons devenir le plus autonome possible à ce niveau et ne plus dépendre à 40% des États-Unis.

Jérôme Lussier évoque l’exemple de la France et celui de la Suisse. J’aimerais par conséquent développer un peu….

La France a dès 1798 adopté ce qui naguère s’intitulait : « conscription » puis « service militaire » puis « service national ». La formule et la durée du service national ont changé au fil du temps, mais le principe est resté.

D’un service purement militaire, on est allée vers un service civil en passant par une ouverture à tous et toutes…. En 1997, la décision de professionnaliser l’armée rend le service militaire caduque, lequel a été aboli en 2002 ; pour être remplacé par un « parcours citoyen » volontaire.

Le candidat à la présidentielle Macron annonce en 2017 qu’il entend instaurer un « service national universel » qui est un service civil. Depuis le projet a été quelque peu remanié.

Cette notion de service à la population est ancrée dans les valeurs de la société française. Comme j’étais antimilitariste, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour ne pas accomplir mon service militaire. Néanmoins, le premier diplôme que j’ai obtenu (je devais avoir 14 ans) était celui de Secouriste de la Protection Civile. Je n’ai jamais contesté le principe de rendre service à la population, j’estimais que c’était mieux de porter assistance à des personnes en danger que d’apprendre à manipuler les armes et commander un bataillon.

En Suisse, le service militaire est toujours obligatoire. Il y a une « obligation de servir », cette obligation commence dès l’âge de 18 ans, elle se poursuit techniquement jusqu’à l’âge de 50 pour les officiers et sous-officiers. Les personnes déclarées inaptes au service militaire sont incorporées dans les services de protection civile.

Pour tous, le service peut se poursuivre jusqu’à 65 ans tout dépendamment des besoins.

L’adoption officielle par la Confédération helvétique d’une armée citoyenne remonte à 1830. Dès le Moyen-Âge, la Suisse avait déjà ses propres milices cantonales.

Un peu comme la France, la Suisse a dès 2003 réduit le nombre de ses réservistes. De telle sorte que beaucoup de personnes peuvent accomplir un service civil, lequel est en vigueur depuis 1996 en remplacement du service militaire. Les missions du service civil peuvent être très variées pour autant que cela rejoigne des services « d’intérêt général ». En Suisse comme en France la notion de service s’inscrit dans les valeurs démocratiques du pays.

Cela dit, je rejoins complètement l’opinion de Jérôme Lussier quant au fait que : « (…) l’instinct altruiste existe, de même que le désir de se sentir utile et de contribuer au bien commun. » Plus encore qu’un instinct, c’est une caractéristique essentielle qui confère une certaine valeur à l’humain.

Au lieu d’un service national québécois. Je proposerais plutôt un service civique d’intérêt général pour tous, lequel puisse comme en Suisse s’appliquer sur des périodes successives jusqu’à un âge plus avancé. Un tel service s’adresserait aussi aux « nouveaux arrivants » ce qui probablement constituerait un assez bon facteur de reconnaissance mutuelle et d’intégration.

Un dernier bémol pourtant : L’instauration d’un tel service requière de l’organisation et… cela a un coût. En sorte qu’une prime de 100 dollars pour acheter des bonbons coûte parfois moins cher qu’un semblant d’organisation.

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