L’économie à la demande s’organise

Avec l’essor de géants de «l’économie du partage», comme Uber et Airbnb, les entrepreneurs s’attellent à courtiser les travailleurs «à la demande».

Les voyageurs Airbnb peuvent échanger leurs clés dans les petits casiers qu’installe le Keycafe de Vancouver dans des commerces et restaurants du coin. (Photo: Grant Harder)
Les voyageurs Airbnb peuvent échanger leurs clés dans les petits casiers qu’installe le Keycafe de Vancouver dans des commerces et restaurants du coin. (Photo: Grant Harder)

Avant d’emménager dans son appartement de Zurich, Clayton Brown a dû faire un tour dans le café situé à l’étage du dessous. Il ne s’y rendait pas pour prendre un expresso: il allait plutôt ramasser les clés que son nouveau colocataire y avait laissées.

Quelques années plus tard, Clayton Brown s’installait à Vancouver. Pendant qu’il voyageait pour son travail, il louait son appartement sur Airbnb. Mais accueillir les voyageurs était tout un casse-tête. «J’essayais de m’organiser avec la femme de ménage, mais elle n’était pas toujours au rendez-vous pour laisser entrer les voyageurs», se souvient-il.

Il a alors cofondé une entreprise inspirée de son expérience à Zurich: aujourd’hui, Keycafe a déjà muni de casiers plus de 200 restaurants, dépanneurs et autres lieux dans sept villes d’Europe et d’Amérique du Nord. L’entreprise propose aux hôtes qui offrent des locations de courte durée sur Airbnb ou d’autres sites du genre de simplifier le dépôt et le ramassage des clés. Les hôtes commandent l’accès de leur casier à partir d’une application mobile et sont notifiés lorsque quelqu’un y accède.


À lire aussi:

Airbnb: l’essayer, c’est l’adopter… pour toujours?


Keycafe est une des nombreuses entreprises en démarrage qui offrent leurs services aux acteurs de l’économie à la demande. Grâce à Airbnb, Uber, Postmates et TaskRabbit, tout le monde peut maintenant gagner un revenu d’appoint à sa convenance. En fait, tant de personnes se sont improvisées chauffeurs, hôtes et livreurs que de nouvelles entreprises ciblant cette classe de travailleurs ont commencé à germer; elles proposent d’aider ces travailleurs à gonfler leurs profits, à s’acquitter des tâches de gestion et à accomplir leur travail efficacement. Par exemple, les chauffeurs d’Uber et de Lyft qui ne possèdent pas de véhicule peuvent en louer un grâce à l’entreprise HyreCar, de San Francisco. Si l’économie à la demande continue de croître et que de plus en plus de gens se tournent vers ce genre de travail, le marché pourrait être énorme.

Les hôteliers amateurs inscrits à Airbnb, HomeAway et Wimdu ont été les plus courtisés. Outre l’offre de Keycafe, les propriétaires de logements peuvent engager du personnel en passant par la new-yorkaise Proprly pour épousseter, laver et repasser le linge ou accueillir les voyageurs. De même, Everbooked utilise ses algorithmes pour modifier les prix de location et optimiser l’occupation et les revenus.

Chauffeurs, livreurs et bricoleurs employés par des entreprises comme Uber, Postmates et TaskRabbit représentent un autre marché important — notamment parce qu’ils travaillent sur plusieurs plateformes. «Le plus difficile, chaque jour, c’est de trouver pour quel service travailler, où et quand», explique Jianming Zhou, PDG et cofondateur de SherpaShare. «On se dit: j’ai huit heures. Comment organiser mon travail pour maximiser mes revenus?»


À lire aussi:

Le monde selon Uber


Jianming Zhou espère qu’un jour son entreprise de San Francisco arrivera à répondre à cette question en collaborant avec les plateformes d’entreprises à la demande pour aménager un emploi du temps quotidien — conduire pour Uber le matin et terminer des petits boulots pour TaskRabbit dans l’après-midi — et permettre aux utilisateurs d’atteindre leurs objectifs financiers. Pour l’instant, l’application enregistre le kilométrage et les dépenses, et trace des «cartes de densité de clics» d’autres utilisateurs de SherpaShare. L’entreprise a aussi mis en place un réseau social destiné aux travailleurs à la demande, où ils peuvent poser des questions, transmettre des informations ou simplement rouspéter. Jianming Zhou précise que 15 % des chauffeurs à la demande aux États-Unis sont déjà membres. «La majorité sont des chauffeurs qui consacrent la plupart sinon l’entièreté de leurs heures de travail à de petits contrats par-ci, par-là.»

Les travailleurs à la demande ont aussi besoin d’un coup de pouce pour mesurer les implications financières de ce genre d’emploi, notamment pour ce qui est de l’impôt. L’utilisation de biens personnels, comme des logements et des véhicules à des fins commerciales, complique les déclarations de revenus, rappelle le cofondateur de Levee, Argel Sabillo. La jeune entreprise en démarrage de Los Angeles propose d’allier une application mobile de suivi des dépenses à une équipe d’experts en fiscalité pour aider les utilisateurs à catégoriser les dépenses et à maximiser les déductions. «L’année dernière, un [utilisateur] que j’ai aidé avait acheté une Prius pour ses affaires avec Uber, raconte Argel Sabillo. Aux États-Unis, il y a un crédit d’impôt pour ça, et j’ai pu lui obtenir 5 000 dollars.» Levee concentre ses activités aux États-Unis, mais son cofondateur indique que l’entreprise a un certain nombre d’utilisateurs au Canada et pourrait un jour travailler avec des fiscalistes à l’extérieur du pays.


À lire aussi:

Uber et le fisc


Même si on prévoit la croissance du travail à la demande, il est peu probable que celui-ci éclipse le travail indépendant traditionnel. Une étude de 2015 d’Intuit et d’Emergent Research estime qu’en 2020 il y aura 7,6 millions de fournisseurs à la demande aux États-Unis, sur un total de 66 millions de travailleurs pigistes, contractuels ou à leur compte. «Il y aura un groupe qui va s’investir sérieusement et à temps plein dans le marché de l’économie à la demande, mais la majorité verra encore ça comme un boulot à temps partiel», soutient Jianming Zhou. Et c’est sans compter les possibles obstacles légaux et politiques, comme en ont connus Uber et Airbnb.

Malgré tout, il y a de l’argent à faire dans l’économie à la demande — et il n’est pas nécessaire d’inviter un étranger à dormir sous son toit pour y arriver.

Cet article a été adapté de Canadian Business.

Les plus populaires