L’économie du savoir mise à l’épreuve

L’un commercialise les découvertes des chercheurs de l’Université de Montréal. L’autre trouve du financement pour ceux de McGill. Tous deux sont inquiets.

Fait-on suffisamment de recherche universitaire au Québec ? Cette recherche contribue-t-elle réellement à l’essor économique de la province ? Faut-il maintenir une cloison étanche entre les chercheurs et l’entreprise ?

Marc Leroux, président de la société en commandite Univalor, et Denis Thérien, vice-principal à la recherche et aux relations internationales de l’Université McGill, ont le même sentiment de fierté à l’égard de la recherche au Québec. Ils partagent aussi la même passion pour les exploits et les prouesses des chercheurs de leurs établissements respectifs. Enfin, tous deux s’inquiètent de l’état du réseau universitaire et de son financement. Toutefois, leurs conceptions du rôle de la recherche diffèrent.

Pour Denis Thérien, il n’y a aucune honte à associer la recherche universitaire à l’industrie. « Il faut se débarrasser de cette pudeur. L’université doit contribuer à créer de la richesse, car cela fait partie de sa mission. Le débat entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée est devenu caduc. Nous avons intérêt à nous entendre avec le milieu des affaires. » Ce mathématicien de formation croit que l’Université McGill pourrait tripler, voire quintupler la valeur de la recherche menée conjointement avec des entreprises. Mais ce type de recherche est peu fréquent. À son avis, l’université n’est pas la seule en cause. Souvent, dit-il, les entreprises ne veulent pas payer le prix des travaux. De plus, elles tentent de s’approprier les droits d’auteur des chercheurs qui travaillent pour elles.

« Ce sont deux mondes différents, convient Marc Leroux. L’université crée des connaissances, alors que l’industrie recherche des produits, du capital et du rendement. » Un symbole de la distance entre ces deux mondes ? Le « bras commercial » de l’Université de Montréal et le bureau qui gère tous ses contrats de recherche sont situés boulevard Décarie, soit à quelque cinq kilomètres du campus.

Marc Leroux et Denis Thérien ne jouent pas la même partition. Le premier cherche à rentabiliser des inventions, le deuxième se bat pour qu’il y en ait toujours davantage. À vrai dire, tout les distingue. Marc Leroux, 56 ans, est un physicien qui a fait carrière principalement dans le secteur des télécommunications. Il a travaillé pour Bell, Recherches Bell-Northern, Téléglobe et Télésystème, la société de portefeuille de Charles Sirois, où il était vice-président à la technologie. Par sa tenue impeccable, son calme et son discours prudent, il incarne l’entreprise privée.

Denis Thérien a un côté professeur d’université. La chevelure est rebelle, la tenue est décontractée. Ce scientifique de presque 53 ans, qui a dirigé l’École d’informatique de McGill pendant de nombreuses années, est un non-conformiste. Dans son site Internet, un dessin représentant le professeur Tournesol rappelle qu’en 1967 — il avait 12 ans — il avait impressionné tout le monde à l’émission Tous pour un avec ses connaissances inouïes sur Tintin.

L’Université McGill, qui compte 6 000 francophones parmi ses 30 000 étudiants, est considérée comme la meilleure université du Canada et la 21e au monde, selon la prestigieuse publication britannique The Times Higher Education Supplement. L’établissement dispose de plus de 500 millions de dollars par an pour la recherche. « Mais nous ne pouvons pas être les meilleurs dans tout. Nous devons choisir nos créneaux », dit Denis Thérien. Ainsi, l’Institut neurologique de Montréal, qui figure au nombre des fleurons de l’Université McGill, passe pour l’un des trois meilleurs centres de neurologie du monde. Denis Thérien est fier d’avoir pu décrocher en faveur de cet établissement 15 millions de dollars de la Fondation canadienne pour l’innovation. Ses autres missions ? Trouver du financement pour des sommités canadiennes, telles que l’astrophysicienne Victoria Kaspi, le Dr Michel Tremblay, directeur du Centre du cancer de l’Université McGill, ou le physicien Peter Grütter, spécialiste des nanotechnologies. « C’est un travail exaltant. On le mène à fond de train et il faut toujours saisir plusieurs balles au bond. »

« Les inventions ne naissent plus dans les garages, mais bel et bien dans les universités. Et elles sont étonnantes », se réjouit Marc Leroux. Par exemple, en nanotechnologie, on a mis au point une technique qui permet de contrôler le mouvement d’un micro-objet dans les veines ou les artères. C’est le fruit du travail conjoint de chercheurs de l’Université de Montréal et de l’École polytechnique.

En cinq ans, une vingtaine de découvertes soumises à l’équipe de Marc Leroux ont donné naissance à des entreprises commerciales. Ainsi, la société montréalaise Cerestech a conçu un sac-poubelle à partir d’amidon thermoplastique. L’avantage est qu’il se décompose rapidement. De son côté, la société Prevtec Microbia a découvert un substitut des antibiotiques qui s’attaquent à la maladie du dépérissement du porc. Il sera commercialisé bientôt. « Nous nous devons de trouver une stratégie qui puisse à la fois garantir la propriété intellectuelle des chercheurs et leur permettre de publier dans des revues savantes », dit-il. Cela ne va pas de soi, car tout ce qui est publié fait partie du domaine public et devient donc accessible à tous.

La société Univalor veut servir de pont entre l’université et le milieu des affaires. Unir le savoir à l’économie est sa devise. En 2006, la société en commandite a reçu quelque 80 dossiers relatifs à des inventions. C’est peu pour un réservoir de 2 300 chercheurs et un budget de recherche de 447 millions de dollars attribué en 2005-2006. « Nous devrions en avoir 150 par an, compte tenu du volume de la recherche qui se fait à l’Université de Montréal et dans ses établissements affiliés, dont HEC Montréal, l’École polytechnique et les centres hospitaliers », dit Marc Leroux. Déplore-t-il cet état de fait ? « La recherche et l’industrie se nourrissent mutuellement, mais il faut respecter la liberté et la créativité des chercheurs », dira-t-il simplement.

Cette liberté et cette créativité sont durement mises à l’épreuve en raison du piètre état des universités québécoises. Celles-ci sont étranglées financièrement, affirme Denis Thérien. L’ancien recteur de l’Université de Montréal, Robert Lacroix, et Michel Trahan, ancien vice-recteur principal, font le même constat. Dans une étude publiée en mars pour le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), ils affirment qu’au Québec le sous-financement des établissements de haut savoir se chiffre à plus de 450 millions de dollars. En outre, disent-ils, il faudrait un milliard de dollars pour mettre à niveau leurs infrastructures et près de 400 millions de dollars pour annuler les déficits accumulés.

Il y a pis. La position relative du Québec dans tous les domaines de la recherche universitaire s’est lourdement détériorée par rapport à celle de l’Ontario. En 2004-2005, les dépenses de recherche des universités du Québec ne comptaient que pour 27,2 % de celles des universités canadiennes, comparativement à 31,3 % en 1991-1992.

Le départ pour Toronto de Thomas Hudson, directeur du Centre d’innovation Génome Québec et Université McGill, en juillet 2006, illustre la précarité de la situation. Le chercheur dirige aujourd’hui l’Institut ontarien de recherche sur le cancer. « À Toronto, Thomas avait l’impression que the sky is the limit, quetous les fonds lui seraient accessibles. De plus, en Ontario, le premierministre Dalton McGuinty est aussi ministre de la Recherche et de l’Innovation ; cela donne un signal très fort », dit Denis Thérien.

Le principal défi, selon Marc Leroux ? Accroître le financement de la recherche dite de « maturation » en matière de technologies. « Cela aurait un effet déterminant, surtout dans les sciences de la vie, car il y a un écart entre la recherche universitaire, où il faut prouver le principe scientifique, et les attentes des milieux industriels, auxquels il faut démontrer que le concept est rentable. »

Pour Denis Thérien, l’argent n’est pas le seul nerf de la guerre dans la recherche et l’innovation au Québec. Il faut instaurer une véritable culture entrepreneuriale qui n’a pas peur de l’échec, insiste-t-il. « Quand un chercheur californien raconte que son projet d’entreprise s’est effondré, ses collègues s’empressent de lui demander : “ À quand le prochain ? ”. Au Québec, c’est vu comme une catastrophe ! »

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