L’équité entre les générations – Pourquoi un autre indice ?

Le concept d’équité intergénérationnelle fait trop souvent l’objet d’un échange entre protagonistes qui parlent des langages différents.

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Photo : Getty Images

Je suis une Québécoise de 26 ans. Probablement pas la candidate idéale pour un sondage d’opinion en période électorale.

À la question «Quelle est votre priorité comme électrice entre l’éducation, la santé, l’économie et les finances publiques ou l’environnement ?», j’aurais envie de répondre : toutes ces réponses, étant donné que notre capacité à progresser sur l’ensemble de ces dimensions constitue, à mes yeux, le plus important signe vital d’une société, soit l’héritage qu’elle lèguera à sa relève.
Blogue Economie

Cette question a motivé mon implication à la tête de l’aile jeunesse d’un parti politique provincial, ainsi que ma décision de poursuivre mes études au doctorat en économie. En contribuant à la création de l’indice québécois d’équité entre les générations (IQEG) pour le Réseau des jeunes chambres de commerce du Québec (RJCCQ) — publié en mars dernier dans L’actualité — et en participant à ce blogue, j’ai toutefois l’occasion d’aborder cette importante question de front : les choix que nous faisons comme société mettent-ils en péril l’équité entre les générations et les perspectives de progrès futur ?

Question simple, en apparence. Réponse plus complexe.

En fait, l’équité entre les générations, on la mesure comment ? Par les progrès en éducation et en santé ? Par la croissance de l’économie ? Par l’assainissement des finances publiques et de l’environnement ?

Prenons l’exemple de ma génération.

J’ai bénéficié d’un vaste accès au réseau d’éducation postsecondaire. Le taux de diplomation universitaire chez les 25-34 ans a bondi de 11,4 % (lorsque ma mère avait mon âge) à 30,6 % en 2011. Comme travailleuse, je connaîtrai les gains issus de la lutte pour l’équité salariale, réalisés après l’entrée de mes parents sur le marché du travail.

Depuis 1976, le niveau d’inégalité des revenus après impôts et transferts des Québécois s’est rétréci. De nouveaux programmes sociaux ont été mis sur pied, et le revenu médian hebdomadaire des 25-34 ans a fait un bond de plus de 2 000 dollars (en dollars constants de 2011).

Par contre, cette croissance s’est produite à un rythme inférieur à celui de l’ensemble de la population, et le taux de chômage de mon groupe d’âge demeure toujours plus élevé que celui de l’ensemble de la population. Les Québécois de moins de 35 ans supportent une portion de la dette publique correspondant à près de 20 000 dollars ; lorsque leurs parents avaient leur âge, la dette publique par habitant se chiffrait à un peu moins de 5 000 dollars (en dollars constants de 2011).

Alors, les Québécois aujourd’hui âgés de 24 à 35 ans ont-ils fait des gains par rapport à la génération précédente ?

À la lecture de ces signaux divergents, un constat se dégage : deux personnes considérant deux indicateurs différents — salaire médian contre dette par personne, par exemple — arriveraient à deux réponses diamétralement opposées.

Quel indicateur ou quel chiffre clair résume à lui seul l’évolution du progrès d’une société, d’une génération à l’autre ? La dette par habitant ? L’espérance de vie ? Le taux de chômage ou de diplomation ? La qualité de l’air et de l’eau ?

Ma conclusion, c’est que «toutes ces réponses» est probablement une bonne réponse.

Sans un indice aux multiples facettes, le concept d’équité intergénérationnelle fait trop souvent l’objet d’un échange entre protagonistes qui parlent des langages différents. Certains engageront une conversation sur la soutenabilité des régimes de retraite, alors que d’autres leur répondront par un ratio dette/PIB.

Une telle confusion est un obstacle à l’imputabilité de nos décideurs publics face aux enjeux d’équité entre les générations, puisqu’ils demeurent libres de choisir les critères en fonction desquels ils évaluent et présentent leur performance en la matière.

L’utilisation d’un indice multifactoriel comme l’indice québécois d’équité entre les générations (IQEG) offre un cadre d’analyse qui prend en compte les externalités des politiques publiques en place (émissions de GES par habitant, concentration des particules fines dans l’air, taux de satisfaction générale des Québécois de 25 à 34 ans, etc.), laissées de côté par les indicateurs économiques unidimensionnels traditionnels.

Un cadre qui, appliqué année après année comme outil pour analyser les politiques sociales et budgétaires d’un gouvernement, permet de mesurer avec transparence l’évolution du niveau de vie des générations montantes, et de la marge de manœuvre dont elles disposent afin de réagir aux pressions et aux transformations auxquelles elles seront confrontées. Un cadre d’analyse en vertu duquel on ne peut taire les conséquences des choix des gouvernements actuels sur les générations futures.

Au cours des dernières années, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a mis sur pied une série d’indicateurs de croissance verte, de même qu’un «indicateur du vivre mieux». En France, Joseph E. Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi ont déposé, en 2009, le rapport de la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social, soulignant la nécessité de considérer des outils complémentaires au PIB afin d’évaluer la soutenabilité de la croissance économique. Plus près de chez nous, Harvey Mead a également proposé un indice de progrès véritable multidimensionnel, adaptant une telle réflexion au contexte québécois.

L’IQEG s’inscrit dans cette lancée, en considérant le progrès et l’équité dans une perspective plus large. Nous ne pouvons nous priver d’un pareil outil, lequel mesure la part du progrès social et de la liberté de choix réservée aux Québécois qui porteront la majeure partie du poids des décisions prises aujourd’hui, à une époque où ils n’ont pas encore — ou très peu — exercé leur droit de parole.

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Maripier Isabelle est diplômée de l’Université Laval en économie, une discipline dans laquelle elle poursuit ses études au doctorat à l’Université de Toronto. Elle est membre de l’équipe créatrice du premier indice québécois d’équité entre les générations (IQEG). Toutes les opinions exprimées dans ce blogue le sont à titre personnel.