Les «boomers» et le marché immobilier

Comment expliquer le phénomène actuel de l’acheteur heureux ? Par un mouvement démographique qui a engendré une surabondance de propriétés unifamiliales sur le marché depuis 2011, explique un courtier immobilier, qui réagit ici à un article paru dans L’actualité.

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L’auteure, qui est courtier immobilier, réagit à l’article «Comment profiter du marché immobilier» (rédigé par Kathy Noël et paru dans L’actualité en avril 2015) et livre ses impressions sur le marché actuel de l’immobilier au Québec.

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Mme Noël,

J’ai lu avec intérêt votre article. Je suis courtier immobilier depuis 17 ans, en seconde carrière. Mon territoire couvre le Bas-Saint-Laurent et une partie de la Gaspésie, soit de Trois-Pistoles à Sainte-Anne-des-Monts — bref, le littoral du fleuve, sur une assez bonne longueur.

Voici donc mon opinion sur le «bonheur» des acheteurs.

Je vous rappelle que le taux d’hypothèque depuis 2005 n’a pas vraiment fluctué : il est demeuré nettement plus bas que ce qui se pratiquait les 15 années précédentes. À mon avis, il faut plutôt expliquer le phénomène actuel de l’acheteur heureux par un mouvement démographique qui explique cette surabondance de propriétés unifamiliales sur le marché depuis 2011. Que s’est-il donc passé ? Eh oui, encore une conséquence directe des décisions de ce troupeau, bien sage maintenant, que sont nos fameux boomers !

Le pic majeur de naissances se situe entre 1948 et 1953. Bonnes conditions de travail, bon niveau de vie pour ceux qui naissent dans ces années bénies. Ils ont droit à une retraite à 50-55 ans, en bonne forme physique et avec un confortable fond de pension.

Nous voici donc en 1998. J’étais une nouvelle agente immobilière et voyais bien l’attrait qu’exerçaient les bords de mer sur ces gens, y habitant moi-même. Brusquement, une horde d’acheteurs s’est ruée sur tout ce qui touchait au fleuve, faisant éclater les prix et monter les enchères. Nous n’avions pas de quoi les satisfaire : ils étaient trop nombreux à «vouloir vivre leur retraite au bord de la mer ou en campagne».

De Québec aux Îles-de-la-Madeleine en passant par l’Estrie, les Laurentides et Charlevoix, cette vague de fond s’est répandue et a tout balayé. Les prix de ces propriétés étant encore bas, ces boomers ont pu conserver leurs résidences en ville. Pour un temps.

Mais voilà que le marché immobilier explose, fin des années 1990 et début 2000. La rareté des résidences sur le marché, dont a besoin la génération X pour élever ses enfants, fait grimper les prix. La tentation est alors grande pour ces boomers de vendre à prix faramineux leur maison de ville pour améliorer leur «maison de retraite».

Les voilà donc qui s’installent en région et ils ne regardent pas à la dépense, puisqu’ils ont empoché plus que voulu de la vente de leur résidence principale. Nous avons vu des propriétés se vendre 50 000 dollars dans le Bas-Saint-Laurent, et vu les nouveaux propriétaires y injecter le double (voire le triple) en deux ou trois ans. Car l’idée d’y être à demeure a germé. Ils sont encore jeunes (moyenne de 55 ans) et pleins d’énergie. Leurs enfants font des études universitaires et sont indépendants.

D’autres boomers, nettement urbains, ont commencé à vendre leur maison de ville, attirés eux aussi par les prix du marché. Ils se tournent alors vers une avenue plus légère, une conception communautaire du partage des tâches pénibles : le condominium. En gros, si je ne me trompe pas sur les dates, nous parlons ici de 1999. Ces boomers sont dans la cinquantaine, sont instruits, veulent voyager et ne pas s’en faire pour l’entretien de la pelouse. C’est la manne pour les entrepreneurs en construction, qui vendent ces unités comme des petits pains chauds.

Et vogue la galère jusqu’en 2011. En plus de certains événements concernant directement les rives du fleuve Saint-Laurent, certains autres, d’ordre humain, changent la donne du marché immobilier.

Nos boomers ont 15 ans de plus et vivent des problèmes de santé. Ceux qui habitent en région constatent leur isolement et le manque flagrant de visites, principalement de leurs enfants, qui ont désormais leur propre famille. Ces derniers déplorent de leur côté la distance à parcourir pour aller les voir, surtout avec des tout-petits. Ils mettent donc en vente ces propriétés améliorées — souvent à grande perte, puisque que le nombre fait l’occasion, et rêvent de maisons multigénérationnelles.

En ville, n’ayant pas compris que la demande de condos flancherait avec l’âge des retraités, les promoteurs ont multiplié aveuglément le nombre de nouvelles unités et ont continué sur leur lancée… en oubliant que leurs gros acheteurs sont maintenant à la recherche de solutions de logement qui offrent bien plus qu’un condo. Ils veulent une résidence de retraite supervisée, où les services et le confort vont de soi.

La boucle est bouclée. Ceux qui, à l’époque, ont dépensé leurs écus en pensant les récupérer sont, hélas !, tragiquement déçus. Les désenchantements sont nombreux, le long du fleuve. Même sort pour les propriétés de campagne dans les Laurentides et dans Charlevoix, lesquelles affichent une baisse constante de prix de vente. Les régions du Québec, dynamisées depuis 15 ans par ces apports financiers et humains, se voient désertées et dévaluées à un rythme inquiétant. Ce qui, en ces temps de vaches maigres, n’est pas pour améliorer notre sort.

Ne reste qu’à espérer que le rêve vécu par ces boomers leur a donné une intense satisfaction, le temps où ils en avaient la pleine jouissance.

Joanne Gagné, courtier immobilier
Via Capitale Bas-Saint-Laurent

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votre article est tres interessante a lire mais vous deviez bien aimer les baby boomer quand ils achetaient on sent que vs les tenez responsable de la bulle immobiliere qui sest degonfler le probleme immobilier est mondial

Je suis d’accord avec l’hitoire que vous faites de l’mmobilier versus les Boomers.

Ah les méchants boomers qui font rouler l’économie… Je ne m’excuserez certainement pas pour être né à mon époque, nos parents ont connu la guerre et la misère et étaient bien contents que leurs enfants aient une vie meilleure. Nos enfants ont leur a laissé une société de services en utilisant tout notre poids démographique, ils devront faire leur devoir et réaménager « leur société » maintenant, créatifs comme ils sont je suis pas inquiète.

Tout en déplorant les excès de la spéculation foncière, je trouve désolante et revancharde l’analyse de Joanne Gagné et sa caractérisation d’un segment de la population. Le déclin des régions ne peut pas être attribué au phénomène démographique évoqué, comme elle le laisse entendre. Bien au contraire, nous pourrions offrir l’argument que l’apport des soi-disant « baby-boomers » fut un facteur mitigeant. Manger du baby-boomer, ce « troupeau », cette « horde », est de bon ton chez certains qui, pourtant, comme ce fut probablement le cas de madame Gagné, ont bénéficié directement et généreusement des investissements d’une catégorie de la population dans des économies régionales qui en avaient bien besoin et qui en réclamaient; pensons à la Petite Séduction. Les propriétés acquises ont été rénovées, améliorées, agrandies, entretenues, créant des emplois localement et une valeur ajoutée au parc immobilier. Le « troupeau » a consommé, laissant ses sous à l’épicerie, au dépanneur, à la station d’essence, dans tout genre de commerce. Le nombre aidant, ils ont contribué à justifier le maintien de services essentiels: médecins, pharmaciens, caisses et banques. Sans parler des retombées fiscales, municipales et scolaires. Bon nombre se sont impliqués socialement, bénévolement. Si leurs propriétés sont maintenant vendues à perte, c’est une catégorie de personnes vieillissante qui en fait les frais, obligés de revenir vers un marché où on les attend la dent longue. Au lieu d’y aller de lieux communs et de qualificatifs désobligeants, on pourrait peut-être penser à les remercier pour leur contribution, à moins de persister dans cette représentation fantasmée d’une horde dévastatrice.