Les deux visages de Québec

Les emplois manufacturiers disparaissent par milliers au Québec. Pourtant, le taux de chômage n’a jamais été aussi bas depuis 30 ans! Henri Massé, président de la FTQ, et Paul-Arthur Huot, PDG de Pôle Québec Chaudière-Appalaches, incarnent ce paradoxe.

Henri Massé n’avait jamais vécu une situation comme celle-là. «Il s’est perdu plus d’emplois depuis 2002 que pendant les cinq récessions majeures des 25 dernières années», affirme le patron de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), qui a elle-même perdu 50 000 adhérents, licenciés par leurs employeurs.

Pourtant, Henri Massé, 60 ans, en a vu d’autres. Il est actif dans le mouvement syndical depuis près de 40 ans et il dirige la plus importante centrale syndicale du Québec depuis 1998. Partout où il se rend, il rencontre des travailleurs inquiets. Seront-ils les prochains à s’ajouter à ces sombres statistiques? Leurs employeurs seront-ils mis K.-O. par un concurrent de Chine ou d’ailleurs? L’humeur est telle à la FTQ que son président croit que des milliers d’emplois supplémentaires pourraient être éliminés si les gouvernements n’interviennent pas rapidement.

«J’ai vécu des dizaines et des dizaines de fermetures d’entreprises, dit Henri Massé, dans son bureau, à Montréal. C’est un drame réel pour ceux qui perdent leur emploi.» Il me parle de ces travailleurs congédiés par la scierie de Domtar à Malartic, en Abitibi, qui n’ont pas les compétences pour travailler dans les mines ou qui sont trop âgés pour apprendre un nouveau métier. «Le secteur manufacturier est au cœur de l’économie des régions. Il n’y a qu’une minorité qui va retrouver un emploi aussi bien payé», ajoute-t-il.

Ça va mal? Pas partout. «On doit faire sortir les patients des hôpitaux pour trouver des travailleurs!» affirme Paul-Arthur Huot, président-directeur général de Pôle Québec Chaudière-Appalaches, l’agence de développement économique de la grande région de Québec. Cet agronome de 52 ans est aussi haut en couleur que dynamique. Directeur général au ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire du Canada de 1992 à 2001, il est l’un des instigateurs du Salon international de l’alimentation. Il se fait ensuite le champion du développement économique en prenant la présidence des Manufacturiers et exportateurs du Québec, puis, en janvier 2005, de Pôle Québec Chaudière-Appalaches.

Dans cette région, l’économie est tellement performante que l’on parle d’une pénurie de main-d’œuvre. Le taux de chômage n’est que de 4,5% à Québec et de 5,5% en Beauce, contre 7,8% pour l’ensemble du Québec. Ça va tellement bien, selon Paul-Arthur Huot, que le taux d’inoccupation des locaux commerciaux et industriels est le plus bas d’Amérique du Nord, moins élevé qu’à Calgary.

Tout semble sourire à cette région. Même les entreprises du secteur du textile et du meuble résistent à la concurrence internationale. Symbole de cette effervescence, une partie de la charpente métallique du prochain stade des mythiques Yankees de New York est fabriquée à Saint-Gédéon-de-Beauce. De plus, le chantier de la station de ski Le Massif, dans Charlevoix, injectera 230 millions de dollars dans l’économie locale, et celui du terminal méthanier Rabaska, à Lévis, ajoutera 840 millions s’il obtient le feu vert.

La bonne performance de sa région n’a pas rendu Paul-Arthur Huot insensible. «Quelque 130 000 emplois perdus, c’est beaucoup de drames humains et de rêves déçus», dit-il.

Cette hécatombe aurait-elle pu être évitée? Pas vraiment, croient les économistes.

Pour faire une analogie avec le hockey, on pourrait dire que, de 1993 à 2002, l’économie canadienne a joué en avantage numérique. La faiblesse du dollar canadien a donné un avantage concurrentiel considérable aux entreprises manufacturières du pays, au moment même où le traité de libre-échange leur facilitait l’accès au marché américain. Alors que la taille du secteur manufacturier diminuait dans tous les pays du G7, ce dernier était en croissance au Canada et au Québec.

Des centaines de milliers d’emplois étaient créés et le solde commercial du Canada avec les États-Unis ne cessait de grimper. Ce sont surtout les entreprises employant beaucoup de main-d’œuvre qui ont profité de cette conjoncture exceptionnelle. Avantagées par la faiblesse du dollar canadien, et se croyant peut-être bénies des dieux, elles n’ont cependant pas fait les investissements nécessaires pour devenir aussi productives que leurs concurrentes étrangères.

Le château de cartes — car il s’agissait d’un château de cartes — s’est écroulé avec la remontée très rapide du dollar canadien et la concurrence plus vive des produits chinois après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001.

«Nos membres savent que leurs usines ne sont pas au même niveau technologique que d’autres ailleurs, et cela les rend très inquiets, dit Henri Massé. Les entreprises québécoises ne sont pas assez productives.» Exemple parmi tant d’autres, 1 200 emplois directs ont été perdus à l’usine Goodyear de Salaberry-de-Valleyfield, fermée à cause d’une technologie désuète. La situation ne s’améliore pas. Selon le Conseil du patronat du Québec, les investissements privés ont diminué en moyenne de 1,2% au Québec de 2004 à 2006, alors qu’ils étaient en hausse de 4,8% dans le reste du Canada, même en excluant l’Alberta.

Que faire pour inverser la tendance? Henri Massé presse les gouvernements d’aider les entreprises à se moderniser. Il préconise aussi la tenue d’un grand sommet du secteur de la fabrication. «Ce n’est pas vrai que l’économie, ça tourne tout seul; il faut s’en occuper, dit-il. Le secteur manufacturier est en train de passer au feu au Québec.»

Les gouvernements ont beau jeu. Ils peuvent toujours prétendre que le taux de chômage est à son plus bas niveau depuis 30 ans, malgré les dizaines de milliers d’emplois perdus dans le textile, le bois et d’autres secteurs industriels. Mais il est trompeur, ce taux de chômage. Car le Québec ne crée pas beaucoup d’emplois: à peine 34 200 pour l’année 2006. Le taux de chômage fond tout seul, puisque la population active du Québec n’a augmenté que de 4 900 personnes en 2006 (contre 108 300 en Ontario). Cette statistique est peut-être la plus alarmante, car elle indique que des milliers de Québécois ne se donnent même plus la peine de chercher un emploi.

Selon Paul-Arthur Huot, la restructuration de l’économie et la mondialisation ont touché brutalement et rapidement l’ensemble de l’économie, pas seulement le secteur manufacturier. Les exportations de biens et de services ont chuté, et de nombreux emplois dans le secteur des services ont également été délocalisés, notamment au profit de l’Inde. Huot préconise donc des allégements fiscaux ainsi que l’abolition des taxes sur le capital et sur la masse salariale, qui minent la compétitivité de toutes les entreprises. Henri Massé veut limiter les mesures aux seules entreprises manufacturières.

De façon générale, Paul-Arthur Huot se fait aussi moins alarmiste. Selon lui, le Québec serait en train de perdre 20% de son industrie manufacturière, mais les autres entreprises devraient s’en tirer. Celles qui subsisteront seront plus fortes et plus vigoureuses.

Le président de la FTQ et le PDG de Pôle Québec Chaudière-Appalaches ont toutefois un point en commun. Au-delà des investissements et des mesures fiscales, ce sont les dirigeants d’entreprises qui influenceront le cours des choses. Invité à prononcer un discours devant les Manufacturiers et exportateurs du Québec, Henri Massé a lancé un appel «aux vrais entrepreneurs présents dans la salle, à ceux qui prennent des risques». «Il y a de la place au Québec pour beaucoup plus de bons entrepreneurs», dit-il.

De son côté, Pôle Québec Chaudière-Appalaches est parti à la recherche des entrepreneurs de sa région. Une enquête a permis de recenser 80 entreprises qui ont obtenu une croissance annuelle moyenne de plus de 30% depuis 2000. L’organisme a rencontré leurs dirigeants pour établir des pratiques commerciales exemplaires. Paul-Arthur Huot les a déjà baptisés «les manufacturiers nouveaux». Trois caractéristiques reviennent systématiquement: leur personnel a une approche client, ils misent sur l’innovation et ils s’assurent de la fidélité des employés compétents.

De bons entrepreneurs, même le président de la FTQ en cherche!