Les économistes jouent-ils au Monopoly sans le savoir ?

En créant ce jeu, la militante Elizabeth Magie voulait montrer que les monopoles engendrent misère et pauvreté. Une idéologie reprise depuis par des économistes qui, s’ils ne connaissent pas Mme Magie, lui doivent tout de même beaucoup.

T. Forsyth

L’auteur est maître de conférences HDR en histoire de la pensée économique à l’Université Paris 8 et à l’Université catholique de Louvain (UCL).

Les dés roulent sur un haut-de-forme. Ils s’arrêtent sur « Chance ». C’est un billet aller simple pour la rue de la Paix. J’ai 10 ans et je viens de gagner au Monopoly pour la première fois, mais bizarrement, je ne m’en réjouis pas. Certes, je suis riche, très riche. Je suis le seul propriétaire des maisons, hôtels et terrains laissés par les membres d’une société fictive dont je suis le dernier survivant.

À cette époque, je soupçonnais déjà que la vraie leçon du jeu Monopoly résidait dans le fait que le capitalisme — dans sa version la plus radicale — conduit au mieux à la solitude et au pire à la faillite, pour la plupart des individus.

Or, peu de gens le savent, mais c’est bien ce que la créatrice du jeu souhaitait nous dire.

La naissance du géorgisme

Dans sa première version, créée en 1903, le Monopoly fut appelé « le jeu du propriétaire foncier » (The Landlord’s Game). Ce jeu mettait en garde contre les méfaits du capitalisme. Comme dans le Monopoly moderne, on jouait jusqu’au dernier souffle et jusqu’au dernier hôtel.

Première planche brevetée, en 1904 aux États-Unis, du jeu The Landlord’s Game. (Photo : US National Archives/Wikimedia)

Toutefois, cette version permettait à deux joueurs, frustrés et mécontents de cette brutale expérience sociale, de s’allier. Ils pouvaient ainsi révolutionner le cours des choses et établir des règles différentes : nationaliser la banque, transformer la prison en école, donner à tous l’accès aux gares, à l’eau et à l’électricité, désormais propriétés de l’État. Ne vous méprenez pas, il ne s’agissait certainement pas de la révolution prolétarienne : chacun restait propriétaire de ses hôtels, de ses maisons et de ses biens dans une sorte d’équilibre entre l’État et la propriété privée.

Carte postale géorgiste, 1914. (Photo : New York Public Library/Wikimedia)
Henry George, dont les écrits et le plaidoyer forment la base du géorgisme. (Photo : Wikimedia)

L’utopie ainsi créée, peu connue de nos jours mais autrefois en vogue aux États-Unis, s’appelait le géorgisme. Elle préconisait la possibilité d’un monde où la chance de réussite individuelle et du rêve américain demeurait tangible et réelle, mais dans lequel le contre-pouvoir de l’État empêchait l’établissement de grands monopoles et redistribuait les richesses. Le géorgisme prônait un impôt unique, frappant la rente foncière, les mines et les héritages, ce qui aurait laissé à chacun le fruit de ses efforts et de son travail, tout en confisquant les rentes. C’était bien le but du jeu : montrer que les monopoles engendrent misère et pauvreté, et qu’une gestion économique qui en bloque la naissance assure le bien-être et la prospérité de chacun. Gagner, dans un monde géorgiste, signifie s’enrichir sans pour cela provoquer la faillite d’autrui.

Elizabeth Magie, pionnière de la justice sociale

« Le jeu du propriétaire foncier » est une invention d’Elizabeth Magie, militante géorgiste, féministe, brillante mais méconnue. Son histoire et celle de son jeu ont été racontées dans un ouvrage écrit par une journaliste américaine, Mary Pilon. Grâce à elle, nous savons que Magie n’a jamais récolté les fruits de sa remarquable création, et que son nom est oublié depuis longtemps. Le jeu de Magie ne fut ni vendu ni promu correctement. Toutefois, ceux qui, comme elle, croyaient aux idéaux géorgistes y ont joué avec conviction. Il se répandit sur la côte Est, parmi les militants et les passionnés qui en copièrent le modèle et en transmirent oralement les règles. On y joua dans les universités, les parcs et les fumoirs, et enfin dans les salles de classe universitaires. Le long de son parcours, il changea de nom : il devint le Monopoly.

Ce jeu comparait le capitalisme et le géorgisme de façon concrète, par des sommes d’argent tangibles, des billets de banque et des biens. Qui sait combien de jeunes esprits, étudiants à Princeton et à Columbia, eurent l’occasion d’expérimenter cette nouvelle rhétorique des nombres et des chiffres. Parmi eux figurait certainement Harold Hotelling, brillant statisticien, économiste hors pair, futur directeur de thèse de deux Prix Nobel et partisan du géorgisme.

Hotelling aimait jouer au Monopoly avec sa famille, avec les étudiants ou même seul, dans ses rêveries qui précédaient l’arrivée de Morphée. Il jouait à la version originale, géorgiste. À un moment donné, il se mit à intégrer ce jeu — sans doute inconsciemment — dans les modèles économiques sur lesquels il travaillait, devenus célèbres par la suite. Les articles de Hotelling traitent des sujets les plus disparates : fiscalité, ressources non renouvelables, économie géographique, bien-être social. La structure de ses écrits est très semblable.

L’optimum social selon Hotelling

Tout d’abord, Hotelling définit un modèle de société et propose d’étudier les résultats qui peuvent être obtenus en appliquant une politique capitaliste. Il compare cette dernière à certaines autres options, comme la gestion socialiste. Il rapporte le tout à un « optimum social », le choix politique avec lequel on parvient à atteindre ce qu’il y a de mieux pour la société dans son ensemble.

Ce qu’on essaie d’optimiser dépend du problème auquel on fait face : le bien-être maximum, la répartition géographique la plus efficace, ou encore l’exploitation optimale des ressources. Peu importe le problème, dans les modèles étudiés par Hotelling, l’optimum social s’avère correspondre toujours à une politique géorgiste. Soyons clairs : Hotelling n’utilise jamais le mot « géorgisme » dans ses articles, masquant son idéologie par des démonstrations mathématiques rigoureuses. Dans ses écrits, ses idées s’expriment par des sommes d’argent qui s’additionnent, ne laissant la place à rien d’autre qu’à la logique, et tout est comparé sous l’angle du bien-être social. Cependant, d’un article à l’autre, on retrouve l’idée ludique et ingénieuse qui consiste à comparer différentes utopies sociales en les reproduisant dans un petit modèle stylisé de société, un jeu de table.

Hotelling est un chercheur infatigable et sa réputation grandit rapidement dans le monde universitaire américain, pour atteindre enfin un niveau international. Le point culminant de sa carrière d’économiste arrive en 1938 : cette fois, il s’intéresse aux monopoles naturels, c’est-à-dire aux biens pour lesquels il est extrêmement difficile, voire impossible, de créer une concurrence. Cela se produit généralement parce que les investissements initiaux sont si importants qu’il est presque impossible et décidément peu pratique que deux entreprises se lancent dans de telles dépenses pour se concurrencer. Exemples ? Le chemin de fer, l’électricité, l’eau potable. Oui, il s’agit des secteurs présents dans le jeu Monopoly et non, il ne s’agit pas d’une coïncidence.

Par un calcul sophistiqué, qui compare les bien-être engendrés par différents modèles sociétaux, Hotelling parvient à montrer dans quelle mesure il faudrait financer le coût des billets de train, de l’eau potable ou de l’électricité afin que cela soit au service du bien commun. Une fois de plus, Hotelling met en parallèle une société capitaliste et l’optimum social. Une fois de plus, l’idée d’Elizabeth Magie prend forme dans un modèle économique.

Une idée qui fait florès

L’idée de 1938 connaît un succès inattendu. En France, l’économiste Maurice Allais, après une discussion houleuse qui se soldera par une profonde amitié avec Hotelling, réussit à en faire un argument politique capable d’influencer la gestion de l’électricité et des chemins de fer français. Aux États-Unis, Nancy Ruggle (une autre chercheuse dont le travail aurait mérité plus de visibilité) et une poignée d’autres économistes transforment progressivement l’argument de Hotelling en ce que nous appelons maintenant le deuxième théorème de l’économie du bien-être.

Gérard Debreu, élève d’Allais, venu aux États-Unis grâce à Hotelling, invente, en s’inspirant des discussions de plus en plus complexes et passionnées entre ses deux amis, une nouvelle façon, basée sur la topologie, de penser le problème au cœur de l’idée de 1938. Il l’appliquera plus tard au plus célèbre des théorèmes économiques : le modèle Arrow-Debreu. Kenneth Arrow, brillant élève de Hotelling, reprendra par la suite l’idée de l’optimum social pour la développer davantage, et sera récompensé par un prix Nobel. Will Vickrey, un autre étudiant de Hotelling et lauréat lui aussi d’un prix Nobel, poussera plus loin certaines des idées de son maître à penser.

Hotelling lui-même ne connaîtra probablement jamais l’existence d’Elizabeth Magie, mais il continuera, encore et encore, à jouer au Monopoly. À un moment donné, ce jeu atteindra la célébrité, mais il deviendra également la référence cachée pour plusieurs modèles économiques. L’idéologie géorgiste deviendra une référence en économie en tant qu’optimum social. Le jeu du propriétaire foncier, le Monopoly, est donc en quelque sorte célébré et rappelé chaque jour par les économistes et les universitaires du monde entier. Ces derniers ne connaissent ni Magie ni son jeu, et ils ne se souviennent pas du géorgisme. Pourtant, ce jeu se glisse à leur insu dans leurs travaux, dans les manuels qu’ils consultent et écrivent, et dans des classes universitaires.

Cet article est republié à partir de La Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Les commentaires sont fermés.

Merci à M. Mueller pour cet excellent article qui nous rappelle l’histoire et le fond des choses.

Très intéressant! Présentement, j’ai l’impression que les États jouent plus au jeu RISK. C’est fort désolant!