Les jeunes et l’emploi : K.-O. en plein chaos

La pandémie a parsemé le marché du travail de nouveaux obstacles. Ceux qui entament leur vie active affrontent de forts vents contraires.

RapidEye / Getty Images

Quand le premier ministre François Legault a décrété en mars 2020 la « mise sur pause » de l’économie, Antony Manseau en a été mis K.-O. Cela faisait 32 semaines que le Drummondvillois de 27 ans suivait le programme de formation Connexion compétences — Entrepreneuriat jeunesse offert par le Carrefour Jeunesse-emploi (CJE) Drummond. Il s’apprêtait à accoucher de son projet d’entreprise — O-Lab, dont la mission allait consister à proposer du tatouage lors d’événements —, et voilà que tout s’écroulait. Impossible de réaliser son rêve, de combiner art et affaires, de lancer sa petite entreprise ; le coronavirus venait de lui tirer le tapis sous les pieds alors qu’il allait entrer dans la vie active par la grande porte.

« J’étais complètement sonné, se souvient-il. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, ma formation se terminait, et boum ! Plus rien. J’ai cru qu’il ne s’agissait que d’un report de quelques semaines, que je pourrais démarrer les activités d’O-Lab au début de l’été. Et puis j’ai appelé quelques tatoueurs que je connaissais, ils m’ont dit que toute l’industrie était à terre pour longtemps, et c’est alors que j’ai conclu qu’il me fallait tirer un trait définitif sur mon projet. »

Le jeune Drummondvillois n’est pas un cas exceptionnel. 2020 a été une année catastrophique pour nombre de ceux qui faisaient leurs premiers pas sur le marché du travail. D’après les données de l’Institut de la statistique du Québec, les 15-24 ans ont enregistré l’an dernier une perte globale de 69 000 emplois au Québec, si bien que leur taux de chômage a carrément doublé, passant de 8,5 % en 2019 à 17,2 % en 2020 ; en guise de comparaison, le taux de chômage était de 7,3 % l’an dernier chez les 25-54 ans et de 8,3 % chez les 55 ans et plus.

« La génération Z [les personnes nées après 1995] entre en scène alors que la menace climatique, les inégalités, les tensions identitaires et les séquelles de la pandémie de COVID-19 augurent un avenir très incertain », notent dans une récente étude trois experts de Desjardins, François Dupuis, vice-président et économiste en chef, Mathieu D’Anjou, économiste en chef adjoint, et Joëlle Noreau, économiste principale. « À cela s’ajoute le fait que les 15-34 ans ont de nos jours [avant et surtout depuis la crise sanitaire] un revenu moyen réel inférieur à celui des baby-boomers [ceux qui sont nés entre 1943 et 1963]. »

Autrement dit, il est plus difficile que jamais de commencer sa carrière, et lorsqu’un jeune y parvient, il est moins bien payé que ses parents et grands-parents ne l’ont été quand ils ont démarré leur vie professionnelle.

Cette situation semble provoquer de l’anxiété économique. Selon un sondage mené en janvier auprès de 1 078 Québécois âgés de 14 à 30 ans par Academos, un organisme sans but lucratif qui a créé une application de mentorat virtuel destinée aux jeunes en début de carrière, 44 % d’entre eux s’inquiètent de leur avenir professionnel. Le monde du travail leur paraît « plus stressant, complexe et instable qu’auparavant ». Ils craignent également que leurs diplômes ne perdent de la valeur aux yeux des employeurs, ayant été parfois obtenus sans examen final, mais à partir de la moyenne des notes glanées durant l’année.

Résultat ? Ils se sentent démotivés, pour ne pas dire découragés. « Lors du premier confinement, les jeunes dont nous nous occupions se sont repliés sur eux-mêmes, ils ont quitté nos programmes d’aide pour s’enfermer littéralement chez eux, raconte Isabelle Meilleur, directrice générale du CJE Drummond. Ils ont eu peur, notamment d’attraper le virus si jamais on leur offrait un poste jugé “essentiel”. Cet isolement prolongé a eu un impact brutal sur leur moral et même sur leur santé mentale. »

En dépit du relâchement estival des mesures sanitaires, les mois qui ont suivi n’ont fait qu’aggraver la situation. « Quel que soit le niveau d’études, la pandémie et les nouvelles conditions d’apprentissage ont provoqué une baisse marquée des notes par rapport aux années précédentes, dit Annie Boisvert, responsable de l’intervention au CJE Drummond. Je vois de plus en plus de jeunes se démotiver, figer et remettre en question leurs projets professionnels. J’entends même des phrases du genre : “Si l’obligation d’apprendre en virtuel continue, moi, j’arrête les études à la fin de l’année !” »

Un chiffre tiré du sondage d’Academos est révélateur de l’ampleur du désarroi actuel : 22 % des jeunes Québécois ont d’ores et déjà changé leur plan de carrière, convaincus que leurs notes et leurs connaissances n’étaient plus assez bonnes pour faire le métier auquel ils se destinaient.

Antony Manseau en est l’illustration parfaite, lui qui est devenu… préposé aux bénéficiaires (PAB). « J’étais dans une impasse professionnelle et j’ai entendu l’appel de Legault qui invitait les jeunes à donner un coup de main dans le système de santé », raconte-t-il. L’été dernier, il a suivi la formation accélérée qui permet de devenir PAB en trois mois. Depuis la fin de septembre, il est employé à temps plein au CHSLD Frederick-George-Heriot de Drummondville.

« Le déclic s’est produit lors de ma première semaine de stage, poursuit-il. J’ai compris qu’au fond de moi, je voulais faire du bien à la communauté par l’entremise de mon travail. Et là, ça sautait aux yeux que j’étais à la bonne place pour accomplir mon rêve secret : les besoins étaient immenses, chacun de mes gestes contribuait à les combler. »

Antony Manseau a trouvé sa voie, celle qui va lui permettre de s’épanouir sur les plans professionnel et personnel. Reste à voir si les autres gens de sa génération sauront, comme lui, saisir leur chance. « Pour ne rien vous cacher, je suis très inquiète à ce sujet, surtout pour les jeunes du secondaire, confie Annie Boisvert, du CJE Drummond. Je n’ai jamais vu autant d’abattement, de défaitisme quant à leur avenir professionnel. »

D’après elle, trop d’adolescents accusent le coup et menacent de décrocher pour de bon. Un phénomène dont les répercussions pourraient être considérables sur le marché de l’emploi dans les années à venir, surtout vers la fin de la décennie 2020, alors que le bassin de main-d’œuvre qualifiée aura encore rétréci, compte tenu de l’évolution démographique du Québec prévue.

« Notre priorité pour 2021, ce sera d’arrimer mieux que jamais les élèves du secondaire à leurs études et à leurs plans de carrière, lance Isabelle Meilleur, du CJE Drummond. Car il y a urgence : personne ne voudrait voir émerger une génération perdue, composée de jeunes aux rêves brisés. »

Laisser un commentaire

Merci pour cet article. Il est grand temps qu’on en parle. Après les vieux, ce sont les jeunes qui auront été le plus durement touchés par les bouleversements de la dernière année et ce, en plus grand nombre et pour bien des années à venir.

Répondre