Les mythes de la révolution techno

« Il faut se méfier des gourous autoproclamés de l’intelligence artificielle qui prédisent ou bien une apocalypse de l’emploi à brève échéance, ou bien un essor économique sans précédent à nos portes », explique Pierre Fortin.

Photo : Daphné Caron

Plusieurs innovations technologiques ont bouleversé la vie domestique et le travail depuis quelques décennies, tels l’ordinateur personnel, Internet, le Web et le téléphone intelligent. Un grand nombre de tâches autrefois accomplies par les humains sont maintenant automatisées et effectuées par les machines et les robots. Nous sommes envahis par les applications numériques. Les algorithmes d’apprentissage issus de l’intelligence artificielle se répandent. L’excitation médiatique et politique est à son comble. Un sommet a été atteint par le Plan économique 2017-2018 du Québec : le mot « innovation » ou ses racines y ont été utilisés 261 fois !

A priori, on s’était attendu à ce que la révolution de l’ordinateur et d’Internet rende l’économie de plus en plus productive, fasse augmenter les salaires plus rapidement et entraîne un changement accéléré de la structure des professions. Mais c’est le contraire qui s’est produit, au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord.

Les chiffres ont de quoi refroidir l’enthousiasme des technophiles. Depuis 40 ans, au Québec, non seulement le volume total de biens et de services produits par heure travaillée (la « productivité ») n’a pas progressé plus rapidement qu’autrefois, mais son rythme de croissance a, au contraire, sensiblement diminué. La productivité québécoise a crû de 31 % par décennie de 1961 à 1977, mais trois fois moins vite, soit de 10 % par décennie, de 1977 à 2000. Depuis lors, elle n’a manifesté aucun signe de reprise. Elle s’est contentée de 7 % par décennie de 2000 à 2018.

Le freinage de la productivité s’est forcément répercuté sur les salaires, puisqu’il a fait diminuer le surplus annuel qui permettait aux entreprises de mieux rémunérer leurs employés. De 1952 à 1977, les employés payés à l’heure au Québec avaient vu leur salaire augmenter de 39 % de plus que l’inflation par décennie. Mais depuis 1977, leur salaire n’a dépassé l’inflation que de 3 % par décennie. (Bien évidemment, certains salariés hautement rémunérés s’en sont mis plein les poches, mais cela est une autre histoire.)

Enfin, la plupart des gens croient que la révolution technologique a détruit des emplois à un rythme accéléré. Mais cette perception est fausse. L’économiste Robert Atkinson, de la Fondation pour la technologie de l’information et de l’innovation (ITIF), à Washington, a récemment démontré que le taux combiné de destruction et de création d’emplois dans les professions aux États-Unis a été plus faible depuis 40 ans qu’au cours des 120 années précédentes, et qu’il a encore diminué depuis 20 ans. Nul doute que cela s’applique aussi au Québec. On oublie qu’avant les années 1970 les révolutions en cascade de l’électricité, du téléphone, de l’eau courante, de la chimie, de l’automobile, de l’agriculture, des électroménagers, des médicaments, de la radio, de la télévision, de l’aviation commerciale et des services de toutes sortes ont détruit et créé beaucoup plus d’emplois que l’ordinateur et Internet l’ont fait depuis 40 ans.

Est-ce que les nouvelles innovations émanant de la technologie de l’intelligence artificielle amèneront la productivité, les salaires et le roulement des emplois à reprendre l’ascenseur ? Il est encore trop tôt pour le dire. Le cas échéant, cela peut demander du temps. On sait que, dans le passé, les effets économiques des technologies de l’électricité et de l’ordinateur se sont étalés sur plusieurs décennies. Il faut, pour l’instant, se méfier des gourous autoproclamés de l’intelligence artificielle qui prédisent ou bien une apocalypse de l’emploi à brève échéance, ou bien un essor économique sans précédent à nos portes.

Quand on y pense, toutefois, l’automatisation de plus en plus étendue des tâches routinières codifiables, comme l’activité de bureau, la tenue de livres et les autres tâches répétitives, fournit d’extraordinaires occasions d’enrichir le travail, de le rendre plus créatif et de l’humaniser. Le secteur privé va certainement utiliser la technologie de l’intelligence artificielle à son avantage, et c’est correct. Mais nos gouvernements ont eux aussi une grande responsabilité. Ils ont le devoir d’assurer un usage éthique de l’intelligence artificielle, de favoriser la persévérance scolaire, d’encourager la formation continue dans les entreprises et d’aider mieux qu’avant les travailleurs devant effectuer des transitions d’emploi difficiles. Ils doivent rendre mieux adaptés, plus efficaces et surtout plus humains les services publics dont ils ont la charge, comme l’éducation, la santé, les services sociaux et la justice.

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