San Francisco, la ville zéro déchet

Avec bientôt 100% de ses détritus recyclés, San Francisco est en train de prouver au monde que la lutte contre le gaspillage et les émissions de CO2 est non seulement possible, mais très rentable.

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Photo: Frederic Neema/Polaris et vue de San Francisco: Pgiam/Getty Images

À  chaque assaut des engins, la pile se cabre dans un remous de carton, de verre et de canettes multicolores. Haute comme une maison de trois étages, longue de 30 m, sa masse immense, nourrie toute la nuit par 200 camions à poubelles de San Francisco, semble se gausser du ballet des bulldozers, insectes dérisoires qui, toutes les 30 secondes, lui arrachent une tonne de rebuts pour la recracher dans l’entonnoir béant de l’usine de traitement des ordures.

On peut railler la bien-pensance écolo, mais une visite à l’aube dans l’impossible boucan du Pier 96, ce hangar maritime de 20 000 m2 abritant le plus grand centre de recyclage de la planète, ne peut que susciter un brin de mauvaise conscience. « Vous voyez cette montagne d’emballages, explique Robert Reed, directeur de la communication de Recology, la coopérative chargée de la collecte des ordures de la ville : elle représente deux jours d’emplettes en ligne des San-Franciscains. » Quant à l’Everest de boîtes de bière et de soda, il trahit aussi l’ampleur du défi qu’a choisi de relever cette cité de 850 000 habitants lorsqu’elle s’est fixé pour objectif, il y a 13 ans, de recycler la totalité de ses rebuts à l’horizon de 2020. La ville pionnière des causes écologiques américaines retraite déjà 80 % du contenu de ses poubelles, un record absolu, mais son ambition du « zero waste » (zéro déchet au dépotoir) se heurte chaque matin au tsunami de plus d’un millier de tonnes de détritus. La réussite de San Francisco rendrait crédible, aux yeux du monde, l’espoir d’un recyclage total de nos déchets, clé d’une réduction sensible des émissions de gaz à effet de serre.

Au Pier 96, tout ce qui est organique, bref, « tout ce qui a eu une vie à un moment donné, ce qui pourrit, pue et se dégrade naturellement », détaille Robert Reed, a déjà été embarqué dans les rues par camions entiers aux heures les plus froides de la nuit, puis déversé près de Vacaville, à 40 km au nord de San Francisco, afin de produire 650 tonnes d’un riche compost, vendu aux fermes de la région. Le reste, le solide et le réutilisable, est donc trié au Pier 96. Dans un bruit de tamtam géant, des nuages de papiers multicolores flottent sur les chaînes de tri en direction des compacteurs. Des tapis high-tech munis d’yeux laser trient les plastiques, propulsés par des jets d’air pulsé vers des bennes. Des courroies aimantées escamotent les métaux.

À l’autre extrémité du hangar, derrière les cascades de bouteilles, les balles de carton d’une demi-tonne, empilées en falaises — premier produit d’exportation californien, en volume, après l’acier —, attendent de partir vers les usines d’emballage de la Chine ou du Viêt Nam. Comme le verre, les centaines de milliers de canettes compressées en massifs cubes à la César rejoindront le jour même les fonderies américaines, avant de réapparaître, pleines et ressuscitées, moins de deux mois plus tard, dans les rayons des supermarchés. La chute spectaculaire du prix du pétrole, base chimique des plastiques, rend moins compétitive la récup par rapport aux produits neufs, mais le recyclé reste une affaire d’avenir. Recology en tire maintenant plus de 15 % de ses revenus annuels. Et le business du « zéro déchet » compte désormais ses courtiers, ses analystes et lobbyistes, agents d’un cercle vertueux amorcé par le consommateur de base.

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Dave Vella, des vignobles Chateau Montelena, n’utilise plus que le compost fait à partir des déchets de table pour fertiliser ses terres, et MaLi, artiste en résidence de Recology, puise son matériel dans les ordures. (Photos: Frederic Neema/Polaris)

Depuis le vote historique du conseil municipal, en 2002, et surtout depuis 2009, début du recyclage obligatoire dans la ville, le « magic three » — le triptyque des trois poubelles : noire pour les détritus non traitables, bleue pour le recyclable et verte pour le compost — s’est, à San Francisco, mué en fait de société. En témoigne cette légende urbaine colportée par les 1 000 employés de Recology, à propos du corps d’une femme, découvert voilà six ans dans le local à ordures d’un immeuble. L’assassin avait pris soin de placer le cadavre dans la poubelle verte, réservée à l’organique. « Il avait dû assister à l’une de nos réunions d’information », laisse entendre, non sans humour noir, le porte-parole de Recology. La mairie, par l’intermédiaire de la coopérative, dépense en effet plus de quatre millions de dollars par an en campagnes d’affichage et en séances de sensibilisation. « Notre public n’a que faire des mièvreries sur le sauvetage de la planète, reconnaît Reed. Il demande juste à être guidé dans sa vie quotidienne de consommateur responsable. »

Le recyclage au Pier 96 a ainsi créé 178 emplois, rémunérés de 40 000 à 80 000 dollars par an, tous réservés aux habitants des quartiers défavorisés proches. « Croyez-vous qu’une décharge publique ou un de ces incinérateurs dont raffolent les Européens engendrent de la richesse économique ? interroge Debbie Raphael, directrice de l’environnement de la Ville. Le recyclage crée de la valeur et des jobs, là où d’autres ne produisent que des champs d’immondices stériles. » Les mesures les plus spectaculaires de la municipalité sont, du coup, applaudies dans les sondages. Par exemple, l’inter­diction de vendre des petites bouteilles d’eau minérale dans les lieux publics. Bannis également, à « Frisco », les emballages en polystyrène imputrescibles et les sacs en plastique.

Quiconque douterait de ce consensus n’a qu’à observer, vers 6 h du matin, le sémillant éboueur Jeff Rattaro replacer respectueusement les poubelles alignées au cordeau dans Noriega Street, tandis que les riverains matinaux observent le ramassage de leurs fenêtres. « Ils nous suivent comme des supporteurs d’une équipe de foot », s’amuse-t-il. Dans ce quartier investi par une nouvelle classe moyenne immigrée, venue d’Asie ou d’Europe centrale, on pense « vert » au point d’arroser les platebandes avec l’eau de rinçage des machines à laver. « Le recyclage est une fierté. Un signe d’appartenance à la ville. »

Il aura fallu plus d’une décennie pour en arriver là. Jared Blumenfeld, ancien directeur de l’environnement de San Francisco, aujourd’hui patron de l’Environmental Protection Agency, l’agence fédérale pour tout l’Ouest américain, explique comment le miracle s’est produit « grâce à un mélange de diplomatie et d’indéniable courage politique ». Comme les plus importants utilisateurs des décharges publiques étaient les entreprises de construction, il a fallu 18 mois de négociations pour les convaincre de recycler 75 % de leurs matériaux, avant d’en faire, dès 2006, la condition d’obtention d’un label écolo indispensable pour être autorisé à travailler à San Francisco.

Quant au grand public, il a joué le jeu de lui-même, atteignant sans contrainte réglementaire la barre des 75 % de recyclage en 2009. « Pour aller plus loin, il fallait rendre le zero waste obligatoire », admet Blumenfeld. Hormis les amendes, fort rares, allant de 100 à 1 000 dollars pour les contrevenants, la mairie mise sur les tarifs : la poubelle noire, réservée aux déchets non recyclables, est louée très cher, ce qui incite les particuliers à prendre le plus petit modèle, et donc à mieux vérifier son contenu, dont, souvent, la moitié pourrait encore être exploitée ou transformée en compost. Mieux qu’une quelconque police verte, ce sont les comptables de l’énorme hôtel Hilton de San Francisco qui, dès 2000, ont convaincu leur direction de tenter l’expérience-pilote de compostage de la totalité des restes des 7 500 repas servis quotidiennement dans l’établissement. En assurant le tri, l’hôtel a fait baisser de 250 000 dollars par an le coût du ramassage de ses ordures. Les 4 500 restaurants de la ville ont suivi l’exem­ple, en 2005, avant que la mairie impose sa fameuse poubelle verte à tous les habitants de San Francisco. Cette révolution-là est visible dans l’immense champ de compostage de Vacaville, où chaque nuit sont déversés les restes de repas de San Francisco. La précieuse pourriture azotée, mélangée à des débris végétaux riches en carbone, est filtrée dans des tamis géants, broyée, entassée en andains de 3 m de hauteur, puis soumise durant 21 jours à une température de 50 °C du fait de sa seule activité bactérienne. Le produit final part fertiliser les terres de Californie du Nord.

Dans la vallée de Napa, Dave Vella, gestionnaire des prestigieux vignobles de Chateau Montelena, en répand près de 1 000 m3 par an sur ses 100 hectares de vignes. « J’ai vu trop de sols bousillés par les engrais chimiques », raconte ce descendant de vignerons italiens en malaxant son tas de poudre brune. À Petaluma, au nord de San Francisco, Bob Cannard règne, pour sa part, sur les 500 hectares de légumes et de vignes de sa ferme Green String. « Notre mot d’ordre est : envoyez-nous vos ordures et on vous renvoie de la bouffe, rappelle le chantre de l’agriculture bio de masse. Le compost maintient l’humidité de la terre, un vrai plus au moment où la sécheresse en Californie oblige, pour la première fois, à rationner l’eau dans la région. »

Les agronomes venus de Chine, du Brésil ou de l’Ohio se bousculent aussi dans le ranch de John Wick, à Nicasio, un bourg bucolique à 20 km du pont du Golden Gate. L’ancien charpentier, heureux époux de Peggy Rathmann, auteure connue de livres pour enfants et héritière de l’empire de biotechnologie Amgen, a investi huit millions de dollars dans l’étude des effets du compost sur ses herbages. Les résultats, établis avec l’aide de chercheurs de l’Université de Cali­fornie à Berkeley, sont sidérants. Une couche de 1,5 cm sur 15 hectares tests, accompagnée de culture de plantes pérennes et du pâturage ordonné de bovins, transforme l’herbe en dévoreuse du CO2 de l’atmo­sphère. « En une application, vous multipliez pendant des décennies la capacité de stockage de carbone du sol, professe-t-il. Cette méthode permettrait à l’agriculture, à l’origine de beaucoup des émissions de gaz à effet de serre, de contribuer de manière spectaculaire à résoudre la crise du réchauffement planétaire, sans bouleverser nos modes de vie. »

À San Francisco, le zero waste a bousculé les consciences. Plutôt que d’aller dans la Silicon Valley, des dizaines de jeunes diplômés postulent pour des stages dans l’école d’agriculture de Bob Cannard, à Petaluma. Quant au programme Artist in Residence, proposé par Recology, il en dit long sur l’évolution des mœurs urbaines. MaLi, une jeune Asiatique, vous reçoit au milieu de ses mobiles fantasques faits d’oiseaux factices et de carrés de mousse glanés dans le dépôt d’ordures voisin. « En Chine, il n’est pas évident d’ironiser sur la civilisation industrielle ; ici, oui ! » se réjouit-elle. Dans l’atelier voisin, le sculpteur Michael Arcega poursuit un projet de longue haleine : l’étude par un anthropologue ignare de la culture des indigènes Nacirema (« American » à l’envers) à partir de ses poubelles. Délire garanti en trois dimensions.

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En une année, Béa Johnson, l’idole des zero wasters, a produit moins d’un kilo d’ordures ménagères non recyclables, contenues dans un bocal de verre d’un litre! (Photo: Frederic Neema/Polaris)

Autre visite instructive : celle du domicile quasi monacal de Béa Johnson, à Mill Valley, coquette banlieue de San Francisco. Avant de devenir l’idole des zero wasters, cette Provençale transplantée en Californie vivait avec son mari, Scott, ingénieur en informatique, dans une maison de 280 m2 « truffée de possessions inutiles ». Un déménagement qui l’a obligée à mettre tous ses biens au garde-meubles lui a ouvert les yeux sur sa boulimie matérialiste. « J’ai découvert la différence entre être et avoir », confie Béa, devenue depuis la vedette d’un cycle de conférences national sur les vertus de la non-consommation. Aujour­d’hui, les tables de nuit sont prohibées chez elle, parce qu’elles attirent le fatras. Les placards de ses deux jeunes garçons (certes dotés d’ordinateurs) recèlent quatre t-shirts et trois pantalons d’occasion achetés sur eBay. Désormais, rien qui ne soit compostable ou réutilisable — pas même une carte de visite ! — ne peut franchir sa porte. Dans sa traque de l’inutile, Béa est allée jusqu’à renvoyer son trophée reçu pour « mérite écologique ».

À la voir, armée de son unique cabas, faire ses courses à la Rainbow Grocery, Mecque san-franciscaine de la nourriture en vrac, on découvre qu’elle n’est pas la seule à se rebiffer contre la culture du gâchis. L’endroit pullule de zero wasters venus remplir pour la énième fois leurs bouteilles d’huile. Mais bien peu pourraient rivaliser avec cette phobie du déchet. Dans sa cuisine, Béa montre un bocal d’un litre. Il contient un an d’ordures non recyclables, dont un morceau de chatterton de son guidon de vélo. Comparée à elle, même San Francisco la pionnière est loin du compte. (© Philippe Coste, L’Express)

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2 commentaires
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Je crois qu’il serait temp d’avoir des politiciens qui ont une vision d’avenir plutôt que d’imposé des mesures d’austérité ou de rigueur et d’être capable d’innovation et je crois que nos députés commence à faire leur job.