Les virements rapides, c’est pour quand ?

Après des années de retard, le Canada aura bientôt un système de paiement moderne qui permettra d’envoyer et de recevoir de l’argent instantanément — pour vrai.

Illustration : Catherine Gauthier pour L’actualité

Trente longues minutes. C’est le temps qu’a dû patienter Alex Vronces l’hiver dernier avant de laisser repartir l’étranger venu chez lui à Ottawa acheter son vieil ordinateur portable. Le paiement, effectué par virement Interac, a mis une bonne demi-heure avant d’apparaître dans ses courriels.

L’attente était d’autant plus irritante pour le trentenaire que son travail consiste à réclamer une modernisation de l’infrastructure financière du pays. « Envoyer et recevoir de l’argent devrait être aussi facile, rapide et sécuritaire que d’envoyer un courriel », dit celui qui dirige Paytechs of Canada, un lobby qui représente une quarantaine d’entreprises technologiques de l’industrie des paiements. 

Peut-être avez-vous l’impression que les transactions bancaires sont déjà instantanées au Canada. Après tout, il suffit de passer sa carte de débit ou de crédit sur le terminal d’un marchand pour que le solde de son compte soit mis à jour et qu’on puisse partir avec ses achats. Or, ce qui semble automatique en surface cache une tuyauterie vieillissante par endroits, où les dollars se déplacent à vitesse variable, mettant parfois plusieurs jours à arriver à destination. Quiconque a déjà tenté de payer une facture la fin de semaine peut en témoigner : la somme ne sera pas retirée du compte avant le lundi. 

Les conséquences des délais peuvent aller bien au-delà de l’inconfort causé par le fait d’attendre un virement Interac en compagnie d’un étranger. Pour les consommateurs, un transfert qui met des jours à venir peut inciter à utiliser une marge ou une carte de crédit. Pour une PME où chaque dollar compte, par exemple, des fonds qui tardent à se matérialiser peuvent retarder la paye des employés.

Paiements Canada, l’organisme sans but lucratif mandaté par le gouvernement canadien pour gérer l’infrastructure financière du pays, travaille à l’élaboration d’un système de paiement en temps réel, qui permettra aux consommateurs, aux entreprises, aux banques et aux gouvernements d’envoyer et de recevoir de l’argent instantanément, à toute heure du jour ou de la nuit, 365 jours par année. « Tout se fera en quelques secondes », affirme la responsable de la conception du système à Paiements Canada, Janet Lalonde. Ce délai inclura le retrait des fonds dans le compte de l’expéditeur, le dépôt dans celui du destinataire ainsi que le règlement final entre les différentes institutions financières participant à la transaction. Cette dernière étape, obscure pour le commun des mortels, contribuera à améliorer la stabilité financière du pays. 

À l’heure actuelle, les systèmes de paiement du pays sont essentiellement sous l’autorité des grandes institutions financières, qui facturent des frais à quiconque désire les utiliser.

À l’heure actuelle, les institutions financières accumulent des centaines de milliers de transactions dans leurs livres, pour ensuite régler leurs dettes les unes envers les autres par une série de gros versements à la fin de la journée. Desjardins peut ainsi envoyer deux milliards de dollars à la Banque de Montréal (BMO), en recevoir cinq de la Banque Royale (RBC), trois de la Banque Toronto-Dominion (TD), et ainsi de suite. C’est le règlement final, qui permet à toute l’industrie de repartir sur une base solide le lendemain. 

Sauf qu’attendre à la fin de la journée au lieu de faire des transactions en temps réel comporte des risques. Imaginez ce scénario certes très peu probable, mais pas impossible, et dont les conséquences seraient dramatiques : à 16 h un lundi, la plus grande banque du pays, RBC, se place sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies. Toutes les institutions qui s’attendent à recevoir de l’argent ce jour-là se retrouvent avec un trou de plusieurs milliards dans leurs livres. Les problèmes financiers d’une seule institution se propagent ainsi dans toutes les banques, ce qui menace le système financier. 

L’arrivée du paiement en temps réel ne signifiera pas la fin du système actuel, mais viendra retirer de nombreuses transactions que les banques règlent habituellement à la fin de la journée. Si une institution déclarait faillite à 16 h, le trou dans les livres des autres banques serait moins important, car le règlement final de toutes les transactions faites en temps réel jusqu’à 15 h 59 aurait été effectué dans la seconde. Cela permettrait d’atténuer le risque de ressac auprès des autres institutions, qui autrement menacerait le système financier canadien. 

Toutefois, ceux qui profiteront du nouveau système seront surtout les entreprises, les petites comme les grandes, de même que leurs clients, croit Janet Lalonde. Des paiements instantanés offriront plus de flexibilité pour gérer les liquidités, permettront de payer à la réception des marchandises, faciliteront le remboursement des clients et assureront la conclusion des transactions peu importe le jour de la semaine, y compris les jours fériés. Oh ! et les mauvais payeurs ne pourront plus rejeter la faute sur leur banque pour les retards.

Les transactions effectuées à l’aide du système pourront également inclure une foule de données. Qui ne s’est jamais gratté la tête en voyant un nom d’entreprise peu familier sur son relevé de compte bancaire ? Il suffira désormais de cliquer sur la transaction pour voir les détails apparaître. Cela pourrait même comprendre les informations qui se trouvent sur votre talon de paye.

Du moins, ce sera le cas lorsque le système sera en ligne. Des tests internes sont en cours depuis peu à Paiements Canada, des essais devraient être effectués avec les institutions financières d’ici la fin de 2022, et Janet Lalonde vise un déploiement quelque part en 2023.

Cette échéance serait encourageante si ce n’était que le système devait initialement être lancé… en 2019. Les retards dans ce chantier, entamé en 2015, ne cessent de s’accumuler. Une enquête publiée ce printemps par le média en ligne The Logic avance que ceux-ci ont été causés par des banques — qui, à titre de membres, financent les activités de Paiements Canada et participent aux décisions —, car elles perçoivent la modernisation comme étant contraire à leurs intérêts. 

À l’heure actuelle, les systèmes de paiement du pays sont essentiellement sous l’autorité des grandes institutions financières, qui facturent des frais à quiconque désire les utiliser. Paiements Canada souhaite élargir l’accès au futur système afin que des tierces parties, telles des jeunes pousses technologiques, innovent en créant de nouveaux services ou stimulent la concurrence en offrant des solutions moins coûteuses.

Sans commenter directement l’enquête de The Logic, Janet Lalonde reconnaît que délimiter l’envergure des travaux en fonction des demandes et intérêts des différentes parties prenantes « a été difficile », mais elle assure que la coopération est au rendez-vous.

Sur les sept grandes institutions financières contactées par L’actualité, seule la Banque Nationale a accepté notre demande d’entrevue. L’organisation affirme voir d’un très bon œil l’arrivée prochaine du système, qui « s’inscrit dans une tendance de fond mondiale », dit Marie-Ève Breton, directrice principale des solutions de paiement. Selon elle, les retards sont simplement dus à la complexité technologique du dossier. « On a pris le temps de bien faire les choses. »

Quelle qu’en soit la cause, Alex Vronces, de Paytechs of Canada, se désole de la situation, d’autant plus que « le Canada ne réinvente pas la roue ici ». Près de 60 autres pays ont déjà mis en place des systèmes semblables, dont le Royaume-Uni en 2008 ! En attendant, ce sont les consommateurs et les entreprises qui font les frais de ces retards : selon une étude du cabinet comptable EY publiée en 2018, le traitement des paiements coûte jusqu’à 6,5 milliards de dollars par année aux entreprises canadiennes. 

Pour que des jeunes pousses puissent légalement accéder au futur système, Ottawa doit aussi modifier la Loi canadienne sur les paiements. Alex Vronces a longtemps eu espoir que ce serait fait avant la fin de 2022, mais cela semble désormais peu réaliste. Visiblement, il devra continuer d’être patient. Avec le gouvernement, et avec ses paiements.

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Dans la mesure où il est déjà possible de vérifier l’existence de la provision sur un compte dans la seconde lors d’un paiement par carte et de rendre cette provision indisponible pour d’autres paiements subséquents, on voit mal comment il ne serait pas possible d’accéder dans la même seconde au compte du payeur, comme c’est déjà le cas, et à celui du bénéficiaire pour débiter le premier et créditer le second instantanément. Ce n’est qu’un jeu d’écritures. Je ne suis pas dans les arcanes du système, mais il me semble qu’on a déjà tous les moyens technologiques pour ce faire.

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