L’État en fait trop

Tendance lourde : sept Québécois sur dix estiment payer trop d’impôts pour les services reçus et neuf sur dix jugent que l’État est mal géré.

L'État en fait trop
Ill. : Joel Castillo

En Amérique du Nord, c’est au Québec que l’État impose et dépense le plus. Sur chaque dol­lar de revenu en 2009, nous avons payé 37 cents en impôts et taxes. Par ménage, c’est 5 100 dollars de plus que dans les autres provinces cana­diennes.

En 2011, un sondage mené par les professeurs Luc Godbout et Jean-Herman Guay, de l’Université de Sher­brooke, a révélé que 70 % des Qué­bécois estiment payer trop d’impôts pour les services reçus et 88 % jugent que les fonds publics sont mal gérés. Ce n’est pas une crise d’urti­caire provoquée par le dernier budget du Québec. Les deux cher­cheurs ont trouvé, au contraire, que cette opinion s’est amplifiée depuis cinq ans et qu’elle est partagée autant par les pauvres que par les riches. L’alouette est en colère, et ça empire avec le temps.

Ce que perçoivent nos concitoyens, c’est qu’une crise n’attend pas l’autre. Crise des infrastructures, crise de la construction, crise du décrochage, crise des droits de scolarité, crise d’insalu­brité des écoles, crise des garderies, crise des urgences, crise des médecins de famille, crise des centres d’hébergement, crise des procureurs de la Couronne, crise agricole, crise du gaz de schiste, crise des régimes de retraite, crise du budget. Le vieillisse­ment de la population n’arrange pas les choses. Avec moins de jeunes et plus de retraités, les revenus fiscaux ralentissent et les dépenses de santé s’accélèrent. L’État est pris en souricière. Nouvelle crise budgétaire.

Bien sûr, notre discours sur l’État est en partie contradictoire. D’un côté de la bouche, nous « chia­lons » contre l’État, qui taxe et dépense trop. De l’autre, nous pas­sons notre temps à l’implorer de sortir ses millions pour régler tous nos problèmes et nous faire rêver avec des « projets du siècle ». Un amphithéâtre avec ça ? C’est le tango parfait entre notre propension collective à téter les mamelles de l’État et celle des élus à nous con­tenter en nous donnant du lait.

Le problème se pose quand même : une société ne peut grandir et s’épanouir en voguant continuellement de crise en crise. Nos services publics les plus importants (santé, éducation, services sociaux, solidarité, infra­structures…) ont été lancés en grande pompe dans le passé. Mais l’effet de nouveauté disparu, ils ne font plus rêver et n’offrent donc plus d’intérêt pour les élus. Alors, on laisse les choses aller. Le monde change, mais le système ne s’adapte pas. La qualité se détériore, les coûts grandissent, les problèmes non résolus se multiplient et les crises éclatent, suivies par des interventions d’urgence. Entre deux crises, on gâte les usagers des services publics, on lance de nouveaux projets mirobolants, et on augmente les taxes ou on s’endette pour financer le tout. Le laisser-aller, la gestion par crises et la fuite en avant deviennent le mode de fonctionnement de l’État.

Ce qui doit changer, c’est notre culture politique. Il faudrait que nous soyons prêts à acclamer le leader qui oserait déclarer que, désormais, son objectif sera simplement que l’État fasse bien et fasse mieux ce qu’il s’est déjà engagé à faire, plutôt que de passer son temps à en rajouter et à jouer au père Noël avec tous. Qu’il sera l’humble jardinier qui cultivera les services publics déjà en place pour en tirer le meilleur, et non le pompier en chef qui répondra aux incendies qu’il aura lui-même déclenchés par sa négligence.

Un gouvernement « plate », mais qui resterait concentré sur sa vraie mission de base, s’adapterait au changement avec souplesse et surveillerait vos sous, ça vous irait ?

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« Nous nous retrouvons face au syndrome du « pas dans ma poche »[Selon les trois quarts des Québécois,] ce n’est pas aux citoyens d’épargner pour mieux préparer la retraite [, mais] c’est à l’État ou aux entreprises d’assumer le fardeau… »

Luc Godbout et Jean-Herman Guay, Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques, Université de Sherbrooke, dans Options politiques, novembre 2011.

 

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