Libérez l’agriculture!

Brasser un peu le monopole de l’Union des producteurs agricoles, comme ce fut le cas pour celui de Bell dans la téléphonie, ferait du bien à tous.

Bien qu’elle reçoive un soutien annuel de l’État dépassant deux milliards de dollars, l’agriculture québécoise a malheureusement vu sa santé financière se détériorer gravement depuis cinq ans. La rentabilité globale de l’industrie est à plat et on craint pour l’avenir. Afin d’y voir clair, le gouvernement du Québec a créé une commission indépendante, présidée par Jean Pronovost, qui doit lui remettre, en janvier 2008, un rapport sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois. Son mandat est de poser un diagnostic et de faire des recommandations sur les moyens de redresser la situation.

Au Québec, les exploitants agricoles ont l’obligation de livrer la majeure partie de leur production à un office de commercialisation désigné, émanant habituellement de l’Union des producteurs agricoles (UPA), pour qu’elle soit vendue selon les dispositions d’un « plan conjoint ». L’idée de ce système collectiviste obligatoire conçu dans les années 1950 était d’opposer au cartel des acheteurs un contre-monopole des producteurs qui prendrait la défense des intérêts du cultivateur. Le problème, c’est que, 50 ans plus tard, le monde a changé, mais que notre système chapeauté par le quasi-monopole de l’UPA peine à s’adapter aux réalités d’aujourd’hui.

Les nouvelles générations d’agriculteurs québécois ne sont plus pauvres, illettrées et cantonnées dans l’arrière-pays. Elles sont scolarisées, bilingues et ouvertes sur le monde. Les deux tiers des producteurs agricoles de la génération née en 1940 n’avaient pas de diplôme d’études secondaires. Les trois quarts de leurs enfants nés en 1975 en ont un, et la moitié ont un diplôme collégial ou universitaire. Ces jeunes ont faim d’espace et de liberté. Ils veulent innover et faire des affaires aux quatre coins de la planète. Présentement, beaucoup étouffent dans ce qu’ils perçoivent comme un carcan bureaucratique et paternaliste imposé par l’UPA. Ils ont l’impression qu’on les prend pour des « niaiseux » et souvent quittent l’agriculture. Cela ajoute au problème aigu de relève dont souffre déjà notre industrie.

La petite ferme familiale que nos dirigeants agricoles affirment encore défendre n’existe plus qu’en rêve. Elle a en fait disparu, parce qu’elle n’était plus rentable. Au Canada, 94 % des revenus nets d’exploitation des fermes familiales proviennent de la minorité qui enregistrent des recettes agricoles annuelles de plus de 100 000 dollars. Celles dont les recettes agricoles sont inférieures à ce montant tirent en moyenne 98 % de leurs revenus de leurs activités hors ferme. La rentabilité vient donc avec la taille. Les contingents imposés par l’UPA aux secteurs qui ne sont pas à l’abri des importations et la résistance féroce que l’organisme oppose à l’intégration de la production agricole dans la transformation agroalimentaire bloquent la croissance de notre industrie et, par conséquent, affaiblissent sa compétitivité.

Enfin, les consommateurs ne se satisfont plus, comme autrefois, d’un petit nombre de produits alimentaires uniformes et standardisés. La demande éclate de plus en plus et se diversifie en une multitude de produits de créneau. À l’instar de la Chevrolet Bel Air des années 1950, le baril de sirop d’érable en vrac et le porc dit « de commodité », qui font l’objet d’une mise en marché collective, ne répondent plus à ces exigences modernes. L’UPA a fini par reconnaître l’importance de commercialiser des produits différenciés, mais elle le fait encore à reculons. Et pendant que notre système tarde à s’adapter, les produits importés occupent les étagères de nos épiceries.

Il ne faut pas détruire le système, mais l’assouplir et l’adapter. Ouvrir les fenêtres. Par exemple, on pourrait redonner la liberté d’association à des groupes d’agriculteurs qui croient à la mise en marché collective, mais veulent faire les choses autrement. On pourrait faciliter la formation de groupes qui veulent intégrer la production agricole et la transformation agroalimentaire plutôt que de perpétuer l’opposition dépassée entre ces deux fonctions. On pourrait même libérer les entrepreneurs agricoles qui le désirent de l’obligation de s’associer à quelque groupe que ce soit. Juste pour voir.

Brasser un peu le monopole de l’UPA, comme on l’a fait pour celui de Bell dans la téléphonie, ferait du bien à tous, y compris à l’UPA elle-même. On compte sur vous, monsieur Pronovost !

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