Libre-échange : les pionniers québécois

Le texte officiel de l’Accord n’est pas encore connu, mais qu’à cela ne tienne : des entreprises québécoises se lancent déjà à l’assaut du marché européen.

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Christophe Villemer, de Savoir-faire Linux, se réjouit de l’Accord, qui va susciter des fusions ou des partenariats inattendus. – Photo : Savoir-faire Linux

Certains diraient que Savoir-faire Linux, une boîte de consultants dans le domaine du logiciel libre, a eu le sens de l’à-propos. Cette entreprise, qui emploie 80 personnes à Montréal, Québec et Ottawa, a signé, début octobre 2013, un contrat d’un million d’euros avec l’Organisation internationale de la Francophonie… moins de 10 jours avant la signature de l’accord qui ouvrira le marché européen aux entreprises canadiennes ! « Une vraie chance ! Nous allons ouvrir un bureau de 12 personnes à Paris juste au moment où les règles seront redéfinies », dit Christophe Villemer, 41 ans, vice-président exécutif de Savoir-faire Linux.

Déjà, un ministère français a invité la PME, dont le siège se trouve à Montréal, à participer à un appel d’offres. Un des volets de l’Accord économique et commercial global (AECG) permettra en effet aux entreprises canadiennes de prétendre aux contrats gouvernementaux européens — ceux de la Commission européenne, du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne (UE), des 28 États membres de l’UE et des milliers d’instances publiques !

Christophe Villemer envisage déjà d’ouvrir un deuxième bureau en Europe. « L’AECG va susciter des vocations, des marchés, des partenariats, des fusions qu’on ne pouvait imaginer ! »

Le contenu exact de l’entente ne sera connu qu’au printemps, mais certaines entreprises, comme Savoir-faire Linux, se positionnent pour en tirer parti. « À la dernière soirée de la Délégation du Québec à Munich, tout le monde ne parlait que de ça », dit Éric Desbiens, directeur du bureau allemand de PCO Innovation, société québécoise spécialisée dans l’analyse du cycle de vie des produits. Troisième au classement des Leaders de la croissance de L’actualité en 2010, elle compte 33 employés à Munich, dont 18 Québécois.

Sur les quelque 9 000 droits de douane actuels, il n’en restera qu’une centaine lorsque l’entente sera en vigueur. Ainsi, Bombardier n’aura plus de taxes à payer sur les motoneiges (5 %) qu’elle envoie en Europe, pas plus que les exportateurs de crevettes de Matane (20 %) ou de sirop d’érable (8 %) !

Wrebbit 3D, de Montréal, profitera de la disparition du tarif douanier de 5 % sur les jouets, elle qui vend ses casse-têtes en trois dimensions principalement en Europe. « J’étudie comment je vais pouvoir transférer ce gain à mes distributeurs et à mes détaillants », dit Jean Théberge, président de Wrebbit 3D.

Avalée par le géant Hasbro en 2005, cette ancienne vedette entrepreneuriale est en redémarrage depuis 2011. Hasbro ayant abandonné les produits de Wrebbit, Jean Théberge et Éric Gallant (fils du fondateur) ont attendu l’expiration des brevets pour les relancer. Ils ont signé des contrats avec des distributeurs européens prestigieux. « Nous misons sur le haut de gamme, plutôt que sur la production de masse. Il nous faut donc des distributeurs et des détaillants dévoués. D’où l’intérêt de leur faire profiter de l’économie que représente la disparition des tarifs », explique Jean Théberge.

Pour une multinationale comme Bombardier, les retombées de l’entente sont différentes. La société, qui compte 33 000 employés en Europe, y réalise 40 % de son chiffre d’affaires, jusqu’à 60 % pour Bombardier Transport, qui a déménagé son siège social de Boucherville à Berlin au début des années 2000.

« L’accès au marché, on l’a déjà. Nous ne prévoyons pas une révolution de notre environnement. Plutôt une série de petits gains en recherche, en ingénierie, dans le service après-vente, en finance », dit Pierre Pyun, vice-président aux affaires gouvernementales pour le Groupe Bombardier.

En matière de contrats gouvernementaux, l’Accord établira des règles d’attribution et des recours d’arbitrage en cas de litige, note l’avocat de 41 ans. Les ingénieurs profiteront par ailleurs de l’uniformisation de certaines normes. Et les nouvelles règles de mobilité de la main-d’œuvre réduiront les délais, notamment pour les employés en affectation à l’étranger. « C’est une disposition assez libérale, qui s’inspire de l’entente existant entre le Québec et la France. Elle s’étendra à toute l’Europe, avec des nuances d’un État à l’autre », dit Pierre Pyun.

Une des promesses de l’Accord est de stimuler le secteur des services, ce qui suscite de nombreux espoirs dans les PME québécoises. « J’ai très hâte de voir le texte », dit Thierry Pagé, président et fondateur d’Odotech, entreprise spécialisée dans la gestion des odeurs industrielles.

Cette PME, qui a essaimé de l’École polytechnique de Montréal, a ouvert un bureau au Chili et un laboratoire à Lyon, où elle profite d’un partenariat avec la multinationale française Veolia Environnement. « La flexibilité qu’offrira l’AECG en matière de ressources humaines simplifiera tous nos processus, dit l’ingénieur de 42 ans. On y gagnera si nous pouvons déplacer plus de gens plus longtemps et plus facilement. »

D’autres sociétés québécoises gagneront plutôt… de quoi se défendre ! C’est l’avis de Gilbert Rozon, président du Groupe Juste pour rire, qui voit d’un bon œil les progrès en matière de propriété intellectuelle. « Il y a 15 ans, une télé italienne avait reproduit exactement Surprise sur prise : mêmes gags, mêmes scénarios, mêmes plans de caméra. Nos avocats ne pouvaient rien faire. Désormais, ils pourront agir en pareil cas. »

Gilbert Rozon est également soulagé que l’Accord ne considère pas les industries culturelles comme des marchandises, mais comme l’expression d’une culture. Cela permettra aux pays signataires, et surtout aux provinces canadiennes, de maintenir leurs subventions aux artistes, mais aussi aux éditeurs et producteurs, en plus de conserver les quotas de diffusion, par exemple.

« C’est un gain majeur, dit Gilbert Rozon. Le Québec est la seule province qui soit une exportatrice nette de produits culturels, et c’est possible parce que nous avons un marché intérieur dynamique et protégé. »

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OÙ VONT LES EXPORTATIONS CANADIENNES ?

États-Unis :
60 %

Asie :
30 %

Europe :
moins de 10 %

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