Libre-échange : Ottawa courtise Tokyo

Ottawa rêve d’un partenariat économique avec le Japon. Pour cause, la troisième économie du monde ferait exploser les exportations canadiennes. Mais Tokyo, courtisé par tout un chacun, se laisse désirer…

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Photo : AFP/Getty Images

Fort des accords récemment conclus avec la Corée du Sud et l’Union européenne, le gouvernement Harper rêve d’un accord de libre-échange avec le Japon. Ottawa estime que ses exportations vers ce pays de 127 millions d’habitants, troisième économie mondiale, bondiraient de 67 % — elles étaient de 10,7 milliards de dollars en 2013 —, en plus d’ajouter 3,8 milliards au PIB canadien. Mais pour Tokyo, il n’y a pas de raison de précipiter les négociations, ont confié à L’actualité des sources japonaises lors d’un séjour dans l’archipel.

« Le Japon veut signer un accord avec le Canada. Mais pour être franc, un autre accord commercial, le Partenariat transpacifique [PTP], retient beaucoup plus notre attention », dit un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères du Japon, responsable du Canada. Les pays concernés sont pressés d’arriver à un accord, dit-il, ce qui change la dynamique pour les négociations bilatérales avec Ottawa. « Il n’y a pas urgence, nous ne sommes pas très pressés, ajoute le fonctionnaire. Nous devons attendre de voir ce qui se passe au sein du PTP pour rendre les négociations bilatérales avec Ottawa plus efficaces. »

Le Canada fait aussi partie du vaste projet de libre-échange transpacifique, mais le Japon est de loin l’acteur le plus important, avec les États-Unis, en raison de la taille de son économie.

Le fonctionnaire fait remarquer que les pourparlers entre les deux capitales ont été entamés il y a à peine plus de deux ans, avec six séances de négociations seulement jusqu’à présent. En comparaison, l’accord de libre-échange Australie-Japon, conclu début avril, en avait requis une bonne vingtaine, étalées sur cinq ans, rappelle-t-il.

Chose certaine, les négociations s’annoncent corsées au sujet des produits agroalimentaires, car le Japon protège jalousement sa production en imposant des droits de douane élevés. Le Canada expédie pour quatre milliards de dollars de produits animaux et végétaux dans l’archipel nippon : bœuf, porc, produits laitiers, blé, etc. Le bœuf, par exemple, est frappé d’un tarif douanier de 38,5 %.

Le premier ministre japonais, Shinzo Abe, doit faire face à des élus de la Diète (le Parlement national) très protectionnistes — y compris au sein de son propre parti. Ceux-ci considèrent comme sacrés cinq types de produits de la ferme : le riz, le blé, la viande (bœuf et porc), les produits laitiers et le sucre. Le chef du gouvernement avait même promis aux élus et aux agriculteurs de ne pas toucher à ces produits lors de la campagne électorale de 2012. « Pour Shinzo Abe, c’est très dur sur le plan politique. Il doit jouer les équilibristes [entre les partenaires commerciaux et les élus] », résume le fonctionnaire.

Ce même gouvernement est toutefois parvenu en avril à un compromis avec l’Australie. Il y a donc un précédent. L’accord Tokyo-Canberra prévoit en effet une baisse immédiate des droits de douane de 38,5 % à 19,5 % sur le bœuf congelé, et une réduction graduelle de 38,5 % à 23 % — étalée sur 15 ans — des droits sur le bœuf frais. En échange, l’Australie a notamment consenti à une abolition totale des droits de douane sur les voitures japonaises qui entrent sur son territoire.

Tokyo souhaite que le Canada en fasse autant. Actuellement, les Toyota, Honda, Nissan, Mitsubishi et autres sont taxées à 6,1 % à leur arrivée sur le marché canadien. Près des trois quarts des voitures japonaises en circulation — principalement les modèles les plus populaires, tels Honda Civic ou Accord — ont été fabriquées en Amérique du Nord, donc au sein de l’ALENA, et sont ainsi exemptes de tarifs douaniers. Mais les modèles plus luxueux, comme les Lexus, ou plus avancés du point de vue technologique, comme les hybrides, proviennent de l’autre côté du Pacifique. « Tokyo a donc intérêt à voir s’estomper les tarifs canadiens », dit Toshiki Takahashi, économiste en chef à l’Institute for International Trade and Investment.

Pour compliquer un peu les choses, de nombreux produits canadiens et japonais se retrouvent à la fois au cœur des négociations multilatérales du Partenariat transpacifique et des négociations bilatérales Tokyo-Ottawa. Cela peut toutefois être un avantage, croit Toshiki Takahashi, qui rappelle, entre autres, que Washington pèse de tout son poids pour réduire à 9 % seulement les droits de douane sur le bœuf. « Des pressions aussi fortes, jumelées au précédent australien, profiteront certainement au Canada, si les parties aboutissent à un accord », dit-il.

Percer le marché japonais est très difficile, constate Laura Dawson, consultante auprès de plusieurs États sur les questions commerciales et économiques. « Le Japon n’était pas très enclin à négocier au départ. Mais maintenant que c’est lancé, il est important que le Canada parvienne à garder l’attention de Tokyo. »

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Ce que l’accord Canada-Japon pourrait changer

• Le bœuf canadien est taxé à 38,5 %. Les Américains souhaitent que ce taux soit de 9 % — beaucoup trop bas au goût des Japonais.

• Les voitures japonaises fabriquées de l’autre côté du Pacifique — des modèles luxueux ou spécialisés, comme les hybrides — sont taxées à 6,1 % lorsqu’elles arrivent au Canada. Le Japon veut faire chuter ce pourcentage, ce qui devrait rendre ces voitures plus abordables pour les consommateurs.

• Le Canada, qui exporte au Japon pour plus d’un milliard de dollars par année de produits du bois, souhaite réduire les droits, qui peuvent atteindre 20 % pour certains. L’objectif est un accès accru au marché japonais.

• Le Canada veut ouvrir le marché japonais à ses produits de la mer, dont la plupart sont actuellement frappés de droits oscillant entre 5 % et 15 %.

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