L’importance toute relative des enjeux économiques

Ce n’est pas tant au déficit public qu’il faudrait s’intéresser, mais au trouble de déficit de l’attention qui semble affecter les leaders politiques fédéraux pendant cette campagne électorale.

Blogue EconomieJe m’en doutais, j’en suis maintenant convaincu: nos chefs politiques ont un grave problème de mémoire. La semaine dernière, au débat organisé par le Globe and Mail, le pays était, semblait-il, en récession et Stephen Harper s’était senti obligé de rappeler à plusieurs reprises que nous vivions dans un monde instable.

Cette semaine, lors du débat organisé par Radio-Canada, La Presse et Télé-Québec, je ne me souviens pas d’avoir entendu le mot «récession» et le premier ministre n’a mentionné qu’à une seule reprise l’«instabilité globale». Je n’ai pourtant pas observé une amélioration sensible des conditions économiques depuis sept jours.

Ce premier débat était déconcertant. Les chefs ont parlé d’économie quand ils n’avaient plus rien à dire sur d’autres sujets et ils ont parlé d’autres sujets quand il fallait parler d’économie. Ce n’est pas tant au déficit public qu’il faudrait s’intéresser, mais au trouble de déficit de l’attention dont les leaders politiques fédéraux semblent être touchés pendant cette campagne électorale.

Pendant que les autres chefs se chamaillaient comme dans une cour d’école pour savoir qui est celui ou celle qui incarne le changement, Stephen Harper avait tout le temps pour vanter sa bonne gestion de l’économie.

Le bilan n’est pas mauvais et Stephen Harper a raison quand il dit que la croissance économique canadienne a été plus solide que celle des autres pays du G7 depuis la dernière récession et qu’il s’est créé plus d’emplois au Canada que dans les autres pays de ce club sélect, sauf aux États-Unis. Le Canada a connu six années de déficit public, mais les taxes et les impôts ont diminué sous sa gouverne.

Stephen Harper attribue la bonne performance canadienne à la gestion prudente de son gouvernement, mais il oublie de mentionner que sans le pétrole et le supercycle des matières premières, le bilan aurait été beaucoup moins intéressant. Ses adversaires hésitent à utiliser cet argument, parce qu’ils veulent se démarquer de la politique énergétique des conservateurs.

Le NPD accuse le gouvernement sortant d’avoir tout misé sur le pétrole, alors qu’il n’y était en fait que pour peu de choses. Les investissements de centaines de milliards de dollars étaient provoqués par la hausse des prix, point à la ligne. On le voit maintenant: quand les prix chutent, les investissements baissent.

Le gouvernement n’est pas plus responsable de la perte d’emplois dans le secteur manufacturier. Ce secteur est en repli dans tous les pays industrialisés et les emplois y sont moins nombreux à cause de l’automatisation et des gains de productivité. Stephen Harper a tout à fait raison de répliquer que 1,3 million d’emplois supplémentaires ont été créés; ce chiffre est plus important que les pertes d’un seul secteur.

Justin Trudeau répète qu’il a un plan. Ça, tout le monde le sait maintenant. J’aime beaucoup le choix des mots utilisés: il préconise un déficit modéré qui aurait la singulière propriété de générer des investissements sans précédent dans les infrastructures.

La modération, dans le domaine budgétaire, pourrait se traduire par un déficit de l’ordre de 10 milliards de dollars. Ce qui serait sans précédent consiste en un programme d’investissements de 125 milliards sur 10 ans. Ce serait à peine plus que ce que le Québec entend y consacrer pendant la même période (88,4 milliards), pour une économie cinq fois plus petite.

Je ne suis pas convaincu que ces 12,5 milliards par année changeront les choses dans une économie de près de 2 000 milliards de dollars.

Vous aurez compris que je ne suis pas très impressionné par le discours économique de nos chefs de parti. J’étais peut-être distrait, mais je n’ai rien entendu sur la compétitivité de notre économie, sur l’innovation, la recherche et développement, le développement de nos PME ou sur le vieillissement de la population.

Je suis peut-être trop critique. Après tout, qui se préoccupe de ces questions quand on sait qu’une dizaine de femmes portant le niqab pourraient obtenir chaque année la citoyenneté canadienne?

Le dernier sondage Léger publié cette semaine est éloquent. À la question «quel est l’événement le plus influent sur les intentions de vote»,  6 % des répondants du Québec ont mentionné les investissements dans les infrastructures et 6 %, le surplus budgétaire annoncé il y a deux semaines. Neuf pour cent des répondants ont pointé l’annonce d’une récession et 11 %, les nouveaux crédits d’impôt annoncés pendant la campagne.

Par ailleurs, 18 % des répondants ont mentionné le port du niqab pendant les cérémonies d’assermentation; c’est trois fois plus qu’en Ontario (6 %) et neuf fois plus qu’en Alberta (2 %). Chez les francophones québécois, cette question préoccupe au plus haut point 21 % des répondants, contre 7 % des non-francophones.

Voilà, et de loin, le thème le plus important de la campagne au Québec. C’est peut-être rassurant sur l’état général de l’économie québécoise.

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9 commentaires
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Bien d’accord avec vous. Néanmoins, si les dernières années avaient été sous le règne libéral, ou pire, du NPD, les finances de l’état seraient bien pire…

Si nous nous efforçons, pour le bénéfice des internautes, de résumer ces propos au doigt et à la lettre. Il faut estimer que quand c’est bon, le gouvernement n’y est à peu près pour rien. Quand c’est moins bon, le gouvernement n’y est à peu près pour rien également. En quelques sortes les gouvernements ne servent pas à grand-chose ou peut-être (le peut-être, c’est moi qui l’ajoute) ou peut-être même à rien.

— C’était effectivement ce qu’il fallait démontrer.

Donc franchement pourquoi perdre son temps dans des élections et surtout organiser des campagnes électorales aussi longues, si ce n’est pour donner l’apparence que nous vivons en démocratie et que nous avons le choix ?

Somme toute effectivement, le pense que la question du port ou non du niqab, a son importance pour ce qui a trait aux cérémonies d’assermentation de citoyenneté. J’invite les internautes à lire mes commentaires sur le sujet dans le blogue de Chantal Hébert. Après tout, devenir canadien, c’est aussi embrasser des valeurs.

— Peut-être était-ce la distraction en effet.

Il me semble toutefois que madame May a glissé quelques mots (quand on la laissait parler) sur la transition vers une économie plus respectueuse de l’environnement, évoqué le fait qu’on a actuellement déjà créé plus de bons emplois verts que ce que ne créent les entreprises impliquées dans les industries pétrolières et gazières. Il me semble aussi que madame May a évoqué la question du raffinage du pétrole en Alberta. Ce qui peut créer de bons emplois. En plus d’être écologiquement plus responsable, la production et l’exportation d’essence et de sous-produits raffinés apporte qui plus est de la valeur ajoutée.

Elle a aussi évoquée un point important : celui de la diversification. Comme notamment la transformation des produits de la foresterie (entre autre au Québec) et un plus grand dynamisme en Atlantique pour les produits de la pêche. La question de la foresterie ayant aussi été abordée par Gilles Duceppe.

Hélas certains enjeux économiques sont importants, mais assez pauvrement traités par l’ensemble des chefs de partis en l’occurrence la question du renouvellement de nos équipements militaires, en particulier sur le choix d’un (ou de plusieurs) type(s) d’avions de combat.

Le problème de ce genre de débats en effet, c’est que ce sont les ténors qui parlent (tous en même temps) de telle sorte qu’on couvre inutilement la voix juste et mélodieuse exprimée par les sopranos.

Quant-à-moi, je pense que les enjeux économiques sont réellement importants dans le choix d’un gouvernement. La seule chose que je déplore, c’est que c’est bien beau que tout le monde parle d’économie, si ce n’est qu’il ne saurait être d’économie bien faite sans pédagogie.

J’aimerais à cet effet suggérer au titulaire de ce blogue, de faire plaisir aux internautes en expliquant un peu plus aux lecteurs les vrais enjeux de tous choix économiques dans le temps. Le caractère principal de ce blogue serait peut-être moins partisan, à tout le moins nous y gagnerions collectivement qualitativement. Sans compter que les échanges avec quelques internautes y seraient certainement plus paisibles et autrement plus sereins.

Cher M,
Considérant votre métier, vous devriez avoir l’honnêteté de dire que ce sont les médias qui font les manchettes et non les citoyens. Sortez une autre nouvelle et le prochain sondage sera bien différent. Vous parlez très bien du ridicule de la campagne électorale, et je viens de comprendre pourquoi : vous faites une bonne paire, journalistes et politiciens.

Je suppose que ce commentaire ne m’était pas adressé, lorsqu’il s’adressait plutôt à Pierre Duhamel, puisque je ne dis absolument rien de tout ça !

Les québécois carburent aux valeurs patrimoniales. Il ne leur reste qu’à les distinguer des grandes valeurs universelles, pour affirmer leur spécificité. Il paraît déjà évident que ce ne sera pas l’égalité, ni la fraternité.

Le Globe and Mail de samedi dernier rapportait que la Colombie-Britannique était en meilleure position économique au pays surtout à cause de la diversification de son économie – elle ne dépend pas du pétrole et son industrie est très diversifiée. Les politiques conservatrices ont au contraire favorisé la concentration de l’économie dans le secteur de l’énergie où ils ont mis tous leurs oeufs, y compris des subventions à même les fonds publics. Ils ont exacerbé ce qui avait été commencé par les gouvernements précédents au lieu de tenter de corriger le tir. Ils ne s’en sont pas mal tirés jusqu’à ce que les prix du pétrole s’effondrent, ce qui vient juste d’arriver et qui sera un des grands défis du gouvernement qui sera élu le 19 octobre car on parle ici du moyen, voir du long terme.

Vous mettez aussi le doigt sur la question du niqab qui malheureusement montre le fossé entre les Québécois et les autres Canadiens sur la question. Il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’il s’agit là d’un faux problème, mineur, mais qui a une forte saveur de xénophobie et qui ne mérite pas d’être un enjeu électoral. En fait, ça va encore contribuer à ce que le ROC décide qui formera le prochain gouvernement fédéral compte tenu de la déconnexion entre l’électorat québécois et celui du reste du pays sur une question qui, somme toute, n’est pas à l’honneur des Québécois.

Objectivement, je pense que vous faites un procès de « mauvaises » intentions auprès de l’électorat québécois. Toujours les deux solitudes manifestement. Comme si les Britanno-Colombiens avaient une longueur d’avance sur tous les autres francophones du Canada.

À ma connaissance, l’excellente diversification de l’économie de cette province repose aussi sur plusieurs racines ancrées dans l’économie sous-terraine et si on ne regarde pas les niqab, c’est tout bonnement parce qu’on préfère comme les autruches, plonger sa tête dans du sable de préférence non bitumineux..