L’inflation, un problème de concurrence ?

Si, au Canada, les profits des entreprises en cette période de forte inflation éveillent la suspicion, aux États-Unis, ce sont des appels à des changements en profondeur qui excitent les milieux politique et économique.  

DNY59 / Getty Images / montage : L’actualité

On lit régulièrement que l’inflation qui sévit depuis un an est due à la chaîne d’approvisionnement, perturbée depuis la pandémie de COVID. La demande de biens reste forte, notamment avec les aides données par les gouvernements pendant la crise, mais l’offre ne suit pas. Et ce serait encore plus vrai après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Sauf que l’explication est un peu courte. Et la chaîne d’approvisionnement a le dos très large. D’autres sources de cette flambée des prix passent actuellement sous le radar.

Selon des travaux de l’Economic Policy Institute, un organisme socioéconomique américain campé à gauche, les profits des entreprises sont responsables à 53,9 % de la hausse des prix là-bas. Les coûts d’exploitation des entreprises accaparent 38,3 %, tandis que les salaires n’expliquent que 7,9 % de l’augmentation des prix.

En analysant les récessions passées touchées aussi par l’inflation — alors qu’une nouvelle récession sera sans doute confirmée dans les prochaines semaines —, l’organisme a noté que la pyramide était inversée. Les salaires étaient responsables en moyenne de 61,8 % de la hausse des prix, les coûts d’exploitation, de 26,8 %, et les profits, d’à peine 11,5 %.

Il serait toutefois simpliste d’imputer entièrement la faute à l’avidité des entreprises. Certaines d’entre elles ont délibérément gardé plus de liquidités de côté jusqu’à ce que les problèmes d’approvisionnement se règlent.

Mais force est de constater, à la lecture de leurs résultats financiers, que certaines grandes entreprises profitent de la crise pour imposer des prix bien au-delà de la hausse de leurs propres coûts d’exploitation — et au-delà aussi de leur marge de profit habituelle. Et que cette rentabilité accrue plaît aux actionnaires.

De même, les coûts de transport qui avaient explosé au cours des deux dernières années sont revenus à des niveaux plus acceptables, comme le note l’économiste Robert Kuttner. De 10 000 dollars le conteneur en septembre 2021, les prix affichés l’automne dernier étaient plutôt autour de 2 400 dollars. 

Certains souhaitent ouvertement, à l’instar de Larry Summers, secrétaire au Trésor sous la présidence de Bill Clinton, une récession et une hausse du chômage aux États-Unis pour secouer le système. Sans beaucoup d’émotion pour les Américains qui en feront les frais.

Sauf qu’avec des causes différentes, il faut logiquement penser à des solutions différentes. L’inflation de 2022 n’est pas la même que celle de 1980.

Ce qui se cache derrière ces surprofits, c’est avant tout un manque de concurrence. Le libre marché voudrait qu’un rival arrive, offre des prix plus bas et fasse baisser les coûts.

Mais des décennies d’acquisitions et de fusions se traduisent aujourd’hui par un manque de concurrents. Comme l’explique Robert Reich, secrétaire au Travail dans l’administration Clinton, les deux tiers des industries américaines ont enregistré une concentration des activités depuis les années 1980.

Par exemple, à peine quatre entreprises se partagent 85 % de la production de viande et de volaille — bonjour les prix de l’alimentation.

Plusieurs secteurs sont devenus des oligopoles qui dictent les prix du marché. Les industries où la marge de profit est la plus élevée sont, sans surprise, celles où il y a moins de concurrence.

Quelles sont les entreprises qui en souffrent ? Les PME, dont les profits sont au contraire en baisse, et qui ont énormément de mal à s’approvisionner et à être concurrentielles. À l’image de la population, les inégalités entre grandes entreprises et petits commerçants sont croissantes.

Robert Reich appelle carrément à un contrôle des profits des entreprises par la loi. Une voie complexe, entre autres parce qu’elle s’opposerait aux accords commerciaux internationaux, principaux vecteurs de concentration des industries des dernières décennies, selon Reich.

Au Canada, le Bureau de la concurrence a pour sa part annoncé l’automne dernier une étude (à ne pas confondre avec une enquête formelle) sur les prix des aliments. On se demande notamment si la concentration des chaînes d’épiceries a pu avoir des répercussions sur les prix payés par les consommateurs. 

Un autre exemple que les outils des États pour combattre l’inflation sont non seulement limités, mais dépassés : la Réserve fédérale américaine et la Banque du Canada additionnent les hausses des taux d’intérêt, mais l’effet sur les profits excessifs des entreprises restera négligeable. Au contraire, ces hausses nuiront encore aux PME, qui auront plus de difficulté à obtenir du crédit à bas taux pour se développer.

La solution à moyen terme réside plutôt dans une nouvelle régulation des marchés qui ont été déréglementés jusqu’à plus soif dans le passé. Et dans une limitation de la concentration, voire dans l’imposition d’une concurrence dans des secteurs névralgiques de l’économie en cassant quelques conglomérats au passage. Sinon, les inégalités persisteront.

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Bonjour.
Le monde traverse de grands changements depuis les invasions illégales, la Russie provoquera une très grande immigration qui est déjà commencée. L’invasion des États-Unis en Irak, on connait les conséquences désastreuses au Moyen-Orient, surtout les Syriens. En espérant que toutes ces Diasporas s’intègrent de bonne volonté, fait comme chez toi, mais n’oublie pas que tu es chez moi.

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Bonjour.
Rappelons à tous, que les grandes entreprises sont plus près des gouvernements que la majorité de la population. Je me souviens qu’en 1958, j’avais 6 ans et je détenais un livret de la Caisse Desjardins, on me donnait 6 à 7 pour cent d’intérêt, 62 ans plus tard, où est passé tout cet argent qui avait quelque chose à dire, et oui ans les poches des riches. Comme le dit si bien Robert Reich, il faudrait légiférer, quel gouvernement capitaliste aurait le courage de le faire. Ce serait un acte de justice, même dans les temps difficiles les riches s’enrichissent, à bon entendeur.

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Peut-être est-il temps pour chaque État de mettre son pied à terre et de voter des lois qui ont plus de mordant. Je crois que le bureau de la concurrence a tous les outils pour faire son travail, mais il manque des lois plus sévères pour l’appuyer. Juste quand on regarde ce qui se passe au Canada avec les télécommunications, les compagnies aériennes, l’alimentation et les banques, c’est facile de constater qu’il manque de concurrence.
Aussi, peut-être faudrait-il arrêter de produire dans le but d’exporter et favoriser le marché local en premier. De cette façon, chaque pays pourrait retrouver une certaine autonomie et donner un nouveau souffle aux PME plutôt que de se fier à des grandes entreprises qui sont dépendantes des chaînes d’approvisionnement.

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À la base de toute inflation se trouve le fait d’imprimer trop d’argent. On n’a qu’a regarder ce qui ce passe en Turquie, et ce qui se passait (avant l’Euro) en France, en
Italie, et en Grèce.

L’inflation courante trouve d’autres sources, bien sûr, comme le Covid et la guerre en Ukraine. Mais la multiplication des billets verts y contribue sa part. Qui ignore le passé est condamné à le répéter.

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