Liste Lagarde : quand le pouvoir étouffe la vérité

L’histoire de Kóstas Vaxevánis est celle du traitement réservé au journalisme d’investigation dans une société qui a de lourds secrets à cacher.

Christine Lagarde et Giorgios Papaconstantinou (Photo © Georges Gobet / AFP / Getty Images)
Christine Lagarde et Giórgos Papaconstantínou, en mars 2010 (Photo © Georges Gobet / AFP / Getty Images)

À l’automne 2010, Christine Lagarde – alors ministre française de l’Économie et des Finances – a mis la Grèce à feu et à sang en livrant à son homologue grec, Giórgos Papaconstantínou, un fichier recensant les noms de plusieurs centaines de citoyens hellènes ayant un compte bancaire en Suisse. Ce n’est pas un hasard si, une fois à la tête du Fonds monétaire international (FMI), elle invitera les Grecs à « s’entraider en payant leurs impôts »…

FouineurCe fichier, véritable bombe à retardement, est passé entre de nombreuses mains dans les hautes sphères du pouvoir en Grèce, y compris entre celles de la brigade financière, mais il a été égaré à chaque fois. (Plus tard, Giórgios Papaconstantínou sera accusé d’avoir dissimulé et falsifié la liste pour protéger des proches.) Mais un jour d’octobre 2012, les 2 059 noms contenus dans une clé USB ont atterri sur le bureau de Kóstas Vaxevánis, fondateur du magazine d’enquête Hot Doc, qui a raconté le récit troublant de cette affaire à l’édition française du magazine Vanity Fair, dans son numéro d’août.

Pendant que l’équipe de Kóstas Vaxevánis examinaient la liste et contactaient les personnalités incriminées, le bruit s’est propagé dans le Tout-Athènes. « Alors que la population subit la rudesse du plan d’austérité dicté par l’Europe et le FMI, chacun soupçonne son voisin, son patron ou le commerçant du coin d’être l’un de ces profiteurs cachés qui ont ruiné la Grèce. Pour que le pays soit innocent de sa propre faillite, il lui faut des coupables », écrit Olivier Bouchara, l’auteur du reportage dans le magazine français.

Ces soupçons sont venus à bout de Leonidas Tzanis, ancien ministre s’étant ôté la vie, et Vlassis Kambouroglou, négociant en matériel militaire, mort mystérieusement dans sa chambre d’hôtel de Djakarta, en Indonésie. Malgré les rumeurs et les affirmations de certains médias de l’époque, leurs noms n’ont jamais apparu dans la « liste Lagarde ».

Dans le numéro de Hot Doc qui révèlait les noms (mais pas les montants, selon un choix éditorial) figurant sur cette liste, un chiffre a fait office de coup de tonnerre en ces temps de crise : à cause de ces fonds entreposés à l’étranger, l’État grec avait été privé de 2,5 milliards d’euros de recettes fiscales. En cause, principalement : les professions libérales (avocats, médecins, architectes), avant même les pontes du milieu des affaires. Les politiciens étaient, à première vue, aux abonnés absents de ce document controversé. Une recherche généalogique a par la suite permis de dénicher une dizaine de députés, habilement dissimulés derrière l’identité de membres de leur famille.

Le jour même de la parution du numéro choc, des policiers se sont présentés à la rédaction de Hot Doc pour arrêter Kóstas Vaxevánis. Poursuivi pour diffusion de données privées, il a reçu, en garde à vue, le soutien discret de certains enquêteurs. À l’issue d’un procès très médiatique, il a été relaxé.

Kóstas Vaxevánis (Photo © Georgia Panagopoulo / AFP / Getty Images)
Kóstas Vaxevánis (Photo © Georgia Panagopoulo / AFP / Getty Images)

L’histoire de Kóstas Vaxevánis est aussi celle du traitement réservé au journalisme d’investigation dans une société qui a de lourds secrets à cacher. Avant de créer son magazine, le journaliste pilotait une émission de télévision, La Boîte de Pandore, dont les révélations sur un scandale d’arrangements fiscaux et immobiliers concernant le monastère orthodoxe de Vatopedi ont coûté leur poste à deux ministres.

L’homme dérangeait. Son émission étant de plus en plus en proie à une forme de censure de la part de sa direction, il a décidé de mettre la clé sous la porte pour fonder son propre titre de presse, offensif et indépendant, Hot Doc. « Dans un pays où la presse donne plutôt dans le « journalisme de validation », ce magazine d’investigation a valeur de manifeste », écrit Olivier Bouchara dans Vanity Fair.

Très vite, Kóstas Vaxevánis s’est toutefois senti sous surveillance, dans les rues comme au téléphone. Alors qu’il fouillait le sujet de la liste Lagarde, cinq hommes ont fait irruption chez lui, en pleine nuit, avant de détaler une fois l’alerte sonnée. Il aura le fin mot de cette histoire quelques mois plus tard, peu avant de mettre la main sur le fichier, quand une femme se faisant appeler María s’est présentée à son bureau.

Selon ses dires, elle avait travaillé un temps pour une agence de sécurité privée dirigée par d’anciens militaires grecs et macédoniens. Une de ses missions visait à discréditer le fondateur de Hot Doc. Elle lui a expliqué qu’elle avait elle-même imité sa signature au bas d’un document incriminant, et lui a confié, preuves à l’appui, que son bureau avait été visité. Puis, elle a affirmé que le cambriolage n’en était pas vraiment un : le plan B de son équipe était tout bonnement de l’éliminer.

Kóstas Vaxevánis a donc mis sa vie en jeu pour ces 2 059 noms. Tout ça pour quoi ?

« En réalité, hormis la TVA sur les ventes exceptionnelles du numéro de Hot Doc, l’État n’a pas eu de rentrées fiscales supplémentaire grâce à cette liste », a-t-il expliqué au magazine français.

Vasílis Vasilikós, auteur du chef-d’œuvre Z, a le dernier mot dans cette sombre affaire en disant : « Avant, nous avions un ennemi précis : l’extrême droite, la dictature. Aujourd’hui, nos problèmes viennent surtout de la banque et de la finance. Comment décrire un ennemi qui n’a pas de visage ? »

Vanity-Fair-Août-2014


À lire : « L’autre crise grecque », par Olivier Bouchara, dans Vanity Fair.
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