L’ombre jaune

L’empire économique chinois. C’est ainsi que le New York Times baptisait dimanche l’irrésistible vague d’investissements, de prises de contrôle, et de prêts accordés par la Chine pour étendre sa domination.

La Chine finance des oléoducs en Asie centrale, construit des barrages hydroélectriques en Afrique et en Amérique du Sud, ses sociétés d’État exploitent le plus grand port de Grèce, investissent massivement dans le secteur minier australien et celui du Groenland ou dans le secteur énergétique canadien (Nexen – 15 milliards). Les investissements étrangers chinois devraient atteindre 2 000 milliards de dollars en 2020, selon le Rhodium Group.

La Chine est devenue le premier exportateur mondial en 2012 et elle est le premier partenaire commercial de pays comme l’Australie, le Brésil ou le Chili. Le géant asiatique aurait aussi prêté plus d’argent à des pays étrangers que la Banque Mondiale en 2009 et en 2010. La Chine a besoin de ressources, de nourriture et de technologie, et elle a les moyens de ses ambitions.

L’ascension chinoise s’appuie évidemment sur une performance économique spectaculaire, mais plusieurs trouvent que la Chine ne joue pas franc jeu. Elle limite les investissements sur son propre territoire, mais n’a pas le moindre scrupule quand il s’agit de conquérir des sociétés étrangères. Elle entrave la concurrence sur son marché intérieur, ne se soucie guère des lois environnementales, des conditions de travail des ouvriers chinois et la propriété intellectuelle est pour elle un concept qui semble bien élastique. Si ses banques sont gorgées d’argent, c’est parce que ses citoyens sont tenus à déposer et à investir localement.

Plus problématique aux yeux des gouvernements occidentaux, le fer de lance de l’empire chinois sont ces sociétés d’État. Vendre une société privée canadienne ou américaine à une société chinoise se traduit la plupart du temps en une cession d’une partie de l’économie canadienne ou américaine à une composante de l’État chinois.

En tant de crise, les gouvernements occidentaux ne rechignent pas trop. En 2012, les pays européens ont accueilli 33 % des investissements directs chinois. Voilà de l’argent frais et un client indispensable. Mais que dirait Berlin si Pékin voulait acheter Volkswagen ou Thyssenkrupp ? Au Canada, Stephen Harper a coupé la poire en deux. Il a autorisé l’achat de Nexxen et empêché celle de Potash Co.

Voilà pourquoi la thématique soulevée lors du colloque organisé vendredi à Montréal par l’Institut sur la gouvernance d’organisations publiques et privées (IGOPP) est si importante. Non, la Chine ne courre pas après toutes nos entreprises. Il ne faut pas voir des Chinois partout. Il n’empêche que l’IGOPP a recensé 24 entreprises québécoises de bonne taille qui n’ont pas d’actionnaire de contrôle susceptible de stopper une offre d’achat non sollicitée. Ces entreprises pourraient donc facilement passer en des mains étrangères.

L’État doit-il légiférer pour rendre la vie plus difficile aux acquéreurs non désirés ou laisser les lois du marché suivre leur cours ? Où se situe la frontière entre le libéralisme et le protectionnisme ?

Le Québec, comme le gouvernement fédéral, pourrait notamment se réserver un droit de regard (de véto) sur les transactions. Il pourrait aussi légiférer pour ne permettre qu’aux actionnaires qui détiennent des actions depuis un certain temps de se prononcer dans l’éventualité d’une offre publique d’achat non sollicitée. Il s’agit ici de distinguer les actionnaires patients des spéculateurs qui voudraient faire un coup d’argent dans une telle opération.

Par contre, de telles règles pourraient compliquer la vie d’entreprises québécoises qui veulent acheter des sociétés étrangères. Un changement de direction peut aussi s’avérer salutaire quand une entreprise ne performe pas à la hauteur des attentes. Faut-il verrouiller le contrôle exercé par les dirigeants en poste ? Faut-il empêcher les transferts technologiques que pourraient amener un nouvel acquéreur ?

Voilà des réponses difficiles qui demandent un examen approfondi de chaque transaction.

Le problème réside quand un joueur immense comme la Chine joue avec ses propres règlements.

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