Martin Coiteux, l’homme de fer

Le président du Conseil du Trésor ne veut pas seulement rétablir l’équilibre budgétaire. Il veut « rénover l’État », qui a pris, selon lui, des « proportions démesurées ». Il évoque une nouvelle « Révolution tranquille »… Portrait.

Martin Coiteux ne semble pas ébranlé par les critiques. «On est à des années-lumière de ce qui a été fait en Grande-Bretagne, notamment sous Margaret Thatcher.»
Martin Coiteux ne semble pas ébranlé par les critiques. «On est à des années-lumière de ce qui a été fait en Grande-Bretagne, notamment sous Margaret Thatcher.» (Photo : Francis Vachon / National Post)

Martin Coiteux a longtemps rêvé de suivre les traces de Ken Dryden, le légendaire gardien de but du Canadien dans les années 1970.

De Tracy à Sept-Îles en passant par Saint-Hyacinthe, il a enfilé ses jambières dans les arénas de toutes les villes où sa famille a déménagé pour suivre le père, employé d’un distributeur de pièces d’automobiles.

Mais à 15 ans, il s’est rendu à l’évidence : il n’avait pas le talent et surtout pas la stature, dit-il, pour devenir gardien de but professionnel. « Voyez ma taille, je commençais à détonner un peu ! » raconte-t-il en désignant de la main sa petite (1,72 m) et frêle charpente.

Trente-huit ans plus tard, il tient peut-être sa revanche. Lors d’une récente rencontre, à Québec, avec un groupe de jeunes leaders venus des quatre coins du pays, l’animatrice l’a présenté comme le « gardien de but des finances du Québec ». « Vous êtes le Carey Price du gouvernement », lui a-t-elle lancé, sous les applaudissements de l’auditoire.

Le président du Conseil du Trésor a esquissé un sourire en entendant la comparaison, nettement plus avantageuse que celles que l’on emploie à son égard depuis son élection, l’an dernier…

Rapidement adopté par les caricaturistes, Martin Coiteux a été dessiné sous les traits de M. Burns, le patron radin, mesquin et très peu soucieux du bien-être de ses employés dans la populaire série Les Simpson. À la veille de Noël, une caricature le montrait en Scrooge fulminant contre les dépenses liées au temps des Fêtes. Dans une autre, Coiteux s’apprêtait, une scie à la main, à dépecer un Québec bâillonné.

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Martin Coiteux a été adopté par les caricaturistes. Il a été dessiné, entre autres, sous les traits de M. Burns, le patron radin des Simpson. (Caricatures de Mathieu Rodrigue (gauche) et Fleg (droite))

Déterminé — opiniâtre, selon ses adversaires —, cet ancien professeur d’économie à HEC Montréal s’est imposé comme l’architecte et le champion du plan d’« austérité ». Après tout, c’est lui qui dicte les cibles des compressions à atteindre dans chaque ministère.

C’est aussi lui qui pilote les négociations avec les quelque 590 000 employés de l’État, à qui il propose le gel salarial, suivi d’augmentations inférieures à l’inflation.

C’est encore lui qui supervise la Commission de révision perma-nente des programmes, chargée de recommander des coupes de plusieurs milliards de dollars.

Pas étonnant que les syndicats le comparent à un pyromane pressé de mettre au bûcher le modèle québécois. La section québécoise du Syndicat canadien de la fonction publique l’a d’ailleurs présenté, dans un journal interne, calculatrice à la main, comme « L’homme qui veut détruire le Québec ».

Martin Coiteux ne semble pas ébranlé par ces critiques. « Certains groupes en beurrent tellement épais que je ne sais pas s’ils se croient eux-mêmes, lâche-t-il d’un ton posé. Je me demande ce qu’ils diraient dans des sociétés où il y a vraiment de très gros chan-gements. On est à des années-lumière de ce qui a été fait en Grande-Bretagne, notamment sous Margaret Thatcher, dans les années 1980. » (Sur-nommée la « Dame de fer », la première ministre britannique avait appliqué un programme de privatisation et de réduction des programmes sociaux.)

En cette journée d’été ensoleillée, il m’accueille dans son vaste bureau du 875, Grande Allée Est, en face de l’Assemblée nationale. Cet immeuble de béton, qu’on appelle le « bunker », a longtemps été le quartier général des premiers ministres, de Robert Bourassa à Lucien Bouchard. Il abrite aujourd’hui le personnel du Trésor.

Largement fenestré, le bureau de Martin Coiteux n’a rien d’un bunker sombre. Mais sa moquette défraîchie et ses murs crème dégagent une atmosphère économe… que le nouveau locataire a jugé bon de conserver.

La seule touche personnelle que le nouveau ministre s’est permise en prenant possession des lieux, c’est un cadre posé sur son bahut : une photo de sa conjointe, Monica Navarro, d’origine colombienne, avec qui il forme une famille recomposée de cinq enfants. (Le ministre a eu deux enfants d’une union précédente.)

Plus loin, sur le même étage, se trouve l’ancienne salle du Conseil des ministres du gouvernement. L’an dernier, pour annoncer son plan de compressions, le ministre y avait exceptionnellement convié les journalistes, plutôt que de les recevoir à l’Assemblée nationale.

« C’était un choix symbolique », explique sa conseillère principale, Anne-Sophie Desmeules. C’est dans cette salle au plafond bas, traversée de larges colonnes, qu’ont vu le jour de nombreux programmes sociaux dans les années 1970 et 1980.

Or, le président du Conseil du Trésor entend marquer une rupture avec cette époque. Selon lui, les programmes se sont « empilés » sans jamais avoir été remis en question, et l’État québécois a pris des « proportions démesurées » au fil des ans. « Notre but n’est pas seulement de rétablir l’équilibre budgétaire, mais de rénover l’État, comme on l’a fait à d’autres époques, en particulier au début des années 1960 », soutient-il.

Quand il était professeur à HEC Montréal, Martin Coiteux avait souvent critiqué, dans son blogue (aujourd’hui fermé) et dans les journaux, les défenseurs du « modèle québécois », qu’il avait qualifiés de « néojovialistes » à « lunettes roses ».

« Dans ce déni de la réalité, ils démontrent la même mentalité de protection des acquis que les Grecs », écrivait-il en février 2012.

Après la défaite du PLQ en septembre de cette année-là, le professeur avait carrément invité les militants libéraux à tourner le dos au « modèle québécois ». « Le PLQ peut choisir la voie conservatrice de la défense du modèle québécois et de la traditionnelle affirmation non souverainiste du nationalisme identitaire. Ce choix aurait cependant les allures d’une occasion ratée », écrivait-il.

Selon son ancien collègue de HEC Germain Belzile, Martin Coiteux n’était pas gagné d’avance au Parti libéral. D’autres formations, la CAQ par exemple, auraient pu être de bons véhicules pour ses idées, croit-il. Le minuscule et très à droite Parti conservateur, dirigé par Adrien Pouliot, aurait aussi voulu l’attirer.

« Je suis certain que Martin n’est pas d’accord avec tout ce qui se fait au Parti libéral, dit Belzile. Mais ce n’est pas un mauvais choix, parce que c’est un parti de pouvoir. Beaucoup de gens veulent changer les choses, mais restent dans la marginalité, comme Adrien Pouliot. »

Ce n’est pas pour « rénover » le modèle québécois que Martin Coiteux s’est d’abord lancé en politique. Nouvellement nommé représentant principal pour le Québec à la Banque du Canada, il n’avait aucune intention de quitter son emploi. Il dit cependant avoir été « piqué au vif » par le projet de charte des valeurs présenté par le Parti québécois en 2012. « Cette crispation autour de l’identité québécoise m’a profondément dérangé, tout comme l’idée d’étendre la loi 101 aux cégeps », dit-il.

Quand il a appris que la députée de sa circonscription, Nelligan, tirait sa révérence, il a demandé qui lui succéderait dans cette forteresse libérale de l’ouest de Montréal. Des ténors libéraux lui ont rapidement offert de se présenter.

Après la victoire de son parti, Martin Coiteux dit avoir appris sa nomination à la présidence du Trésor la veille de la formation du Conseil des ministres.

Le nouvel élu n’a pas tardé à imprimer sa marque au sein du caucus libéral, au point d’en devenir l’une des voix les plus influentes — L’actualité l’a d’ailleurs classé au quatrième rang de son palmarès du pouvoir à Québec (numéro du 1er avril 2015).

Au sein du gouvernement comme dans l’œil du public, il s’est rapidement imposé comme le « pédagogue en chef » de l’austérité. Dans ses conférences de presse, il prend toujours soin d’expliquer le contexte budgétaire d’un ton professoral.

« Équilibrer le budget quand on ne l’a fait que quelques fois depuis 50 ans, c’est un changement culturel, dit-il. Je dois expliquer, répéter, répéter et encore répéter. C’est ce que je faisais quand j’étais professeur, peut-être que ça aide. »

Habile, il ne reprend jamais les termes des questions des journalistes. Il s’en tient aux notes qu’il a préparées. Au point de faire enrager, parfois, les représentants de la presse.

En juin, il a répété sept fois (!) la même phrase aux journalistes qui voulaient connaître sa réaction à la demande de médiation des syndicats du secteur public. « Il n’y aura pas de vacances pour les négociations cet été », leur a-t-il rabâché.

Aux employés de l’État, le gardien de l’austérité répète aussi, inlassablement, qu’il n’a « pas de marge de manœuvre » pour augmenter leurs salaires…

La pression montera d’un cran à l’automne, quand des centaines de milliers d’employés de l’État brandiront la menace d’une grève générale.

« Coiteux nous fait la guerre, on ne se laissera pas faire ! » scandaient déjà, en décembre dernier, des syndiqués qui faisaient le pied de grue devant un hôtel de Montréal où le ministre venait prononcer un discours.

Le président du Conseil du Trésor ne risque pas non plus de se laisser démonter par l’agitation sociale. L’économiste Germain Belzile décrit son ancien collègue comme un être minutieux et particulièrement déterminé. « Quand il a une idée en tête, il y tient. Il ne dévie pas de ses objectifs. »

***

Une garderie chez le ministre

L’ascension de Martin Coiteux dans les hautes sphères du pouvoir a causé des maux de tête à son garde du corps et chauffeur.

Lors de la formation du Conseil des ministres, en avril 2014, la femme de Coiteux, Monica Navarro, tenait une garderie (subventionnée) en milieu familial — soit dans le salon, la salle familiale et la cuisine même du ministre.

En plus des possibles enjeux de sécurité liés au va-et-vient des parents et des enfants, la présence d’une garderie au domicile du président du Conseil du Trésor « pouvait donner l’apparence d’un conflit d’intérêts », estime Martin Coiteux. « J’ai la responsabilité de confier des mandats de négocier avec les employés de l’État, j’établis les cibles budgétaires des ministères », explique-t-il.

D’un commun accord avec sa femme, la garderie a fermé ses portes en septembre 2014. Mme Navarro a depuis été nommée conseillère politique à temps partiel au bureau du député libéral Jean Habel, à Laval.

Quand il était professeur à HEC, Martin Coiteux avait vivement critiqué une étude, rédigée par des économistes, selon laquelle la création des Centres de la petite enfance (CPE) avait directement contribué à augmenter le taux d’activité des femmes sur le marché du travail.

Coiteux est l’un des principaux défenseurs des récentes hausses des tarifs de garde en CPE — jusqu’à 20 dollars par jour par enfant, selon les revenus. Il assure que la présence d’un service de garde chez lui « n’a absolument pas teinté » ses positions dans ce dossier.

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Bah, une enième réingénérie de l’État. Une autre…

Je ne suis pas en désaccord, mais Coiteux me semble plus motivé dans sa démarche que le gouvernement Charest qui semblait faire de la réingénierie de l’État une promesse électorale.

Dommage! L’homme est à se bâtir une réputation d’incompétent obstiné. Il ne réalise pas encore que l’austérité peut être cause de déséquilibre fiscal. Il ne réalise pas non plus que négliger l’entretien de son bien tangible ou intangible est promesse de catastrophe plus grande que l’endettement. À quand la prochaine élection au Québec?

Le Québec «vit au dessus de ses moyens», comme le répètent les libéraux et les Coiteux de ce monde, depuis qu’Ottawa a décidé d’asphyxier les provinces sous Paul Martin.

D’un côté, je crois que M Coitieux est un gestionnaire abile et compétent, j’ai pleinement confiance qu’il est un expert pour remettre sur pieds les finances. De l’autre par contre, je vois l’archétype suprême du technocrate-comptable chez qui le facteur humain a complètement été évacué, tout est vu à travers la lorgnette du comptable.

Si on a bien besoin (réellement!) de gens comme M Coiteux, je trouve qu’il faut tout de même faire attention pour ne pas leur donner toute la place – c’est dangereux de mettre autant de pouvoirs entre les mains de quelqu’un qui résume tout à des chiffres et pour qui l’idée d’un grand projet de société se résume à payer la dette.