Mesures gouvernementales : quatre conditions gagnantes

Les mesures annoncées par Ottawa pour aider les Canadiens à traverser la crise font le boulot (mais peut-être pas, on verra).

Photo : Daphné Caron

Il en va des mesures annoncées mercredi par le fédéral comme des consignes de prévention contre la COVID-19. Si tous les ingrédients ne sont pas respectés, la recette ne fonctionnera pas. Pour que le programme d’aide donne les résultats espérés, il y a quatre conditions.

Afin de combattre efficacement la pandémie, il faut s’isoler et se laver les mains régulièrement. Alors, la première chose dont on doit s’assurer, c’est que les mesures de soutien à l’économie n’incitent pas les gens à contrevenir à cette directive fondamentale de la Santé publique. Il faut dédommager les familles pour les pertes de revenus et les aider financièrement à traverser la crise, mais en évitant de les inciter à sortir de chez elles pour aller dépenser. Une baisse des taxes à la consommation, par exemple, aurait été contre-indiquée, puisqu’elle aurait amené les gens à courir les magasins pour profiter des rabais.

Deuxième chose : prévoir que les entreprises, même celles qui sont rentables en temps normal, vont avoir besoin qu’on leur prête des liquidités à court terme. Pour qu’elles puissent continuer à payer leurs employés et à honorer leurs obligations financières (loyers, hypothèques, etc.) jusqu’à ce qu’une reprise soit en vue et que leurs revenus recommencent à progresser. Si l’État ne mettait pas ces liquidités à leur disposition à de faibles taux d’intérêt, cela ferait croître de façon exponentielle les licenciements et provoquerait des faillites en cascade, qui pourraient mettre des banques en fâcheuse position. La source ultime de liquidités — le prêteur de dernier recours — dans l’économie canadienne est la Banque du Canada. Heureusement, non seulement a-t-elle abaissé son taux d’intérêt directeur les 4 et 16 mars derniers — il est depuis à 0,75 % —, mais elle a aussi annoncé qu’elle se tenait prête à ouvrir le guichet des prêts de liquidités autant que ce serait nécessaire pour protéger les entreprises saines au pays. La Banque s’est assurée du concours des institutions financières privées (comme les banques) et publiques (comme la Banque de développement du Canada, la Société canadienne d’hypothèques et de logement et Investissement Québec) afin d’effectuer une sélection judicieuse des emprunteurs.

La troisième chose est de dédommager adéquatement les personnes qui doivent abandonner leurs activités habituelles, garder leurs jeunes enfants ou travailler à la maison, de même que celles mises à pied en raison de la pandémie. Les mesures de compensation doivent évidemment être plus généreuses pour les personnes en quarantaine ou atteintes du virus, mais aussi pour les petits salariés, parce que s’absenter du travail est particulièrement coûteux dans leur cas. Les possibilités de télétravail, notamment, sont plus rares pour eux que pour les employés plus scolarisés et mieux rémunérés. L’idée des paiements directs aux personnes est efficace, parce qu’ils sont immédiats et évitent la lourdeur des contrôles bureaucratiques. Les pertes de revenus fiscaux des municipalités doivent également faire l’objet d’une compensation adéquate.

Enfin, la quatrième chose à assurer est la célérité dans l’exécution des mesures. Il n’y a pas de temps à perdre. Il faut agir vite. Il sera toujours temps de soutenir plus vigoureusement la reprise de la consommation des ménages et de l’investissement des entreprises lorsque le vent aura tourné et que le fléau aura été vaincu.

Est-ce que le Plan d’intervention économique du Canada pour répondre à la COVID-19, déposé mercredi, satisfait à ces quatre exigences ? Du point de vue qualitatif, oui. Il introduit un soutien direct de 27 milliards de dollars aux ménages et aux entreprises ainsi qu’un soutien passager de 55 milliards, principalement en reports d’impôts. Les mesures n’incitent pas les gens à courir les magasins. Elles assurent que le système financier disposera de liquidités suffisantes pour maintenir l’accès au crédit ; elles offrent des compensations directes aux personnes, aux familles et aux entreprises négativement touchées par la pandémie ; et elles sont mises en œuvre dès maintenant.

Du point de vue quantitatif, il est moins sûr que le Plan soit satisfaisant. Personne ne peut prédire la profondeur et la durée de la récession qui s’annonce. On nage dans l’incertitude puisqu’il n’existe pas d’historique fiable pour estimer l’importance de la perturbation qui sera engendrée par la pandémie. Les mesures du fédéral, accompagnées des mesures budgétaires provinciales annoncées jeudi, pourraient réussir à contenir une chute du produit intérieur brut (PIB) de 2 % dans la prochaine année. Mais si l’effet négatif sur le PIB atteint de 4 % à 6 %, Ottawa et Québec devront injecter plus d’argent d’ici l’automne. On verra.

Vous avez des questions sur la COVID-19 ? Consultez ce site Web du gouvernement du Québec dédié au coronavirus.

Vous avez des symptômes associés à la maladie ? Appelez au 1 877 644-4545 ou consultez un professionnel de la santé. 

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« Mais si l’effet négatif sur le PIB atteint de 4 % à 6 %, Ottawa et Québec devront injecter plus d’argent d’ici l’automne. On verra. »

Pierre-Olivier Gourinchas croit que la crise pourrait être plus grave, seulement au États-Unis, il pose l’hypothèse qu’il en coûterait à la production américaine :

« Les calculs simples ci-dessus ont montré qu’un mois à 50 % et deux mois à 25 % coûteraient déjà 10 % de la production annuelle. Deux autres mois à 75 % de la production coûteraient encore 5 % de la production annuelle… ». Quant à Emmanuel Saez et Gabriel Zucman ils évaluent la perte de production :
« Sur la base des statistiques des comptes nationaux par industrie, nous estimons qu’avec un verrouillage à l’échelle nationale, jusqu’à 30 % de la demande globale pourrait s’évaporer aux États-Unis au cours des trois prochains mois, entraînant une baisse de 7,5 % du PIB annuel. »

Ceux-ci ont élaboré le scénario du gouvernement comme acheteur de dernier recours :

« Dans le cadre du programme du payeur de dernier recours que nous envisageons, les entreprises en arrêt déclarent leurs frais d’entretien mensuels nécessaires et reçoivent un paiement du gouvernement. Les coûts nécessaires sont le loyer, les paiements des services publics, les intérêts sur la dette, l’assurance maladie des travailleurs inactifs et d’autres coûts qui sont vitaux pour l’entretien de l’entreprise même si celle-ci n’est plus en activité. Pour les secteurs partiellement fermés, le gouvernement paierait une fraction des coûts d’entretien. Il n’est pas nécessaire que les montants soient exacts ; la vérification et la correction peuvent avoir lieu une fois la fermeture terminée. Tout paiement excédentaire du gouvernement pourrait être transformé en un prêt sans intérêt que le gouvernement pourrait récupérer sur plusieurs années. »

Selon ces économistes l’aide gouvernementale, basée sur le crédit, serait insuffisant :

«L’apport de liquidités – sous forme de prêts sans intérêt, par exemple – peut aider les entreprises et les travailleurs licenciés à traverser la tempête, mais cette politique est insuffisante. Les prêts ne compensent pas les pertes des entreprises et des travailleurs ; ils leur permettent seulement de lisser les coûts sur un horizon plus long. Dans le cas de la crise du coronavirus, cependant, il est logique que le gouvernement indemnise les entreprises et les travailleurs pour leurs pertes par le biais de l’assurance sociale afin que chaque entreprise puisse renaître presque intacte après l’hibernation due à la fin de la distanciation sociale, plutôt que d’être chargée d’une lourde dette liée au coronavirus. […]

Les propositions actuelles pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie ne vont pas assez loin ou ne sont pas bien ciblées sur les secteurs en difficulté. Les prêts aux entreprises aident les entreprises, mais ne les dédommagent pas de leurs pertes. Le report du paiement des impôts aide à la liquidité, mais n’est pas bien ciblé, car il profite également aux particuliers et aux entreprises qui ne sont pas directement touchés par la pandémie. Les paiements directs aux particuliers (par exemple, des chèques de 1 000 dollars à chaque ménage) aident à atténuer les difficultés économiques temporaires, mais cette politique est également mal ciblée : elle est trop faible pour les personnes qui perdent leur emploi, et elle n’est pas nécessaire pour celles qui n’en perdent pas. Lors de la distanciation sociale, l’objectif ne devrait pas être d’augmenter la demande globale, car les gens ne peuvent plus dépenser pour de nombreux biens et services. Les politiques d’assurance-chômage et de congés de maladie payés sont celles qui se rapprochent le plus de l’aide aux travailleurs licenciés et à ceux qui sont incapables de travailler, mais elles n’empêchent pas les licenciements et n’aident pas les entreprises. »

En ce qui concerne les coûts :

«L’indemnisation des travailleurs inactifs et des coûts de maintenance nécessaires aux entreprises impliquerait des paiements gouvernementaux d’environ la moitié de ce total [7,5 % du PIB annuel mentionné plus haut]. L’assurance-chômage remplace environ 50 à 60 % des salaires, et les coûts d’entretien essentiels des entreprises sont probablement inférieurs à la moitié de leurs coûts de fonctionnements normaux (par exemple, les avions qui ne volent pas ne consomment pas de carburant). Le coût total pour le gouvernement serait d’environ 3,75 points de PIB, financé par une augmentation de la dette publique. La perte de production directe résultant des mesures de distanciation sociale serait en fait mise sur la note du gouvernement, c’est-à-dire socialisée. »

Source :Keeping Business Alive: The Government as Buyer of Last Resort (https://econfip.org/policy-brief/keeping-business-alive-the-government-as-buyer-of-last-resort/#)
Flattening the Pandemic and Recession Curves (https://econfip.org/policy-brief/flattening-the-pandemic-and-recession-curves/#)

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Plus que jamais, nous devons considérer l’adage suivant lequel… lorsqu’on veut se consoler, on se compare. Dans l’ensemble les paliers de gouvernements ont saisi l’ampleur de la crise et selon moi les mesures annoncées par le fédéral, comme le provincial sont adéquates.

Comme personne ne sait comment va évoluer la situation très précisément. Il y a tout lieu de penser que d’autres dispositions seront prises au cours des semaines, des mois, des années peut-être.

À moins que nous n’assistions à une brutale dégradation sanitaire de ce qui prévaut actuellement, le Canada devrait repartir assez promptement et le Québec dispose d’une des meilleures situations au pays pour rebondir encore mieux.

C’est entre autre au niveau de la solidarité internationale que nous pourrions avoir une carte à jouer. Lorsqu’il s’agit de se comparer, nous devrions regarder et aider les nations et les pays qui auront été les plus affectés. Le Covid-19 laissera certainement des marques autrement plus terribles en Italie que chez nous.

Plusieurs autres pays d’Europe souffrent, même la puissante Allemagne en prend pour son « rhume ». Un pays riche comme la Suisse – dont on parle usuellement peu – vient de dépasser les 5000 cas.

Le Canton italianophone du Tessin ne compte pas moins de 230 cas pour 100 000 habitants. Nous sommes bien en-deçà de tout cela. C’est pourquoi nous pouvons nous estimer encore très heureux.

La question de la solvabilité des ménages et des entreprises étant désormais un problème mondial. Il est très clair que les États d’où qu’ils soient devront trouver des solutions pour soutenir les familles, maintenir les opérations de toutes entreprises et des très nombreuses PME.

La Suisse qui pensait voici une semaine se contenter de 10 milliards de francs (14,5 milliards de C$) pour maintenir son économie à flot, vient désormais d’élever le chiffre des investissements à 42 milliards (61 milliards de C$). Ce qui… quand on s’compare… revient à dire que même les chiffres actuellement considérés par le gouvernement fédéral canadien ; qu’ils pourraient encore même doubler – si besoin est – assez prochainement. Ce qui rejoint en tous points l’analyse faite par monsieur Fortin.

Pourtant la Suisse ne compte qu’une population d’à peine plus de 8,5 millions d’habitants, soit à peu près exactement autant que la population du Québec présentement.

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