Métropoles contre régions

Le pouvoir d’achat des habitants a tendance à être plus élevé dans les grandes villes du monde que dans les régions. Qu’en est-il au Québec ?

Photo : Daphné Caron

Est-ce qu’un mouvement de révolte populaire comme celui des gilets jaunes, qui s’exprime en France depuis novembre dernier, ou comme celui du Brexit, qui s’est manifesté au Royaume-Uni au printemps 2016, pourrait éclore au Québec ? C’est peu probable, car les conditions économiques et sociales y sont fort différentes de celles de la France ou du Royaume-Uni. Mais il y a des enseignements à retenir.

La protestation des gilets jaunes a une origine économique et sociale. L’économie française connaît un freinage brutal depuis 10 ans. Le pouvoir d’achat réel des ménages — leur revenu disponible par habitant après impôts et prestations, inflation déduite — a diminué presque partout en France, après avoir augmenté de 18 % au cours de la décennie 1997-2007. De plus, la domination économique de Paris persiste. En 2016, le pouvoir d’achat des ménages était 23 % plus élevé dans la région parisienne que dans le reste de la France. Hors de Paris, la perception répandue est que l’Union européenne et la mondialisation « ne fonctionnent pas à notre avantage », que le gouvernement à Paris est impuissant à changer les choses, et que les élites parisiennes se foutent des régions. L’élément déclencheur du mouvement des gilets jaunes est le contraste entre la hausse annoncée des taxes sur les carburants et la baisse de l’impôt sur les profits des entreprises. On taxe les classes moyennes régionales, on détaxe les riches Parisiens.

La colère des régions contre le centre s’est aussi exprimée au Royaume-Uni par le truchement des résultats du référendum de 2016 sur le Brexit (British exit), qui a donné une majorité de 52 % en faveur du retrait du pays de l’Union européenne. Les régions britanniques les moins riches ont eu tendance à favoriser la sortie de l’Union. Comme en France, un marasme économique persistant a remplacé dans le pays la croissance rapide du pouvoir d’achat réel (+ 24 %) qui avait marqué les années 1997 à 2007. Le pouvoir d’achat a stagné ou diminué dans toutes les régions du royaume, sauf dans l’Est et à Londres. La City a ainsi renforcé sa supériorité : en 2016, le niveau de vie était 49 % plus élevé dans la région londonienne que dans le reste du pays. L’écart entre le centre et la périphérie est deux fois plus important dans ce pays qu’en France. Les pancartes pro-Brexit, c’étaient les gilets jaunes d’Angleterre.

(Sources : ISQ [Québec] ; INSEE [France] ; ONS [Royaume-Uni])
Au Québec, la croissance économique a ralenti depuis 10 ans, en comparaison de la période de 1997 à 2007. Ce phénomène est en bonne partie d’origine démographique. Les jeunes qui arrivent dans la population active sont maintenant moins nombreux que leurs parents boomers qui partent à la retraite.

Malgré tout, le pouvoir d’achat réel des ménages québécois a bel et bien augmenté de 12 % de 2007 à 2016. Le Québec n’est pas tombé en stagnation prolongée comme la France et le Royaume-Uni. De plus, la hausse du pouvoir d’achat depuis 2007 a été plus importante en région (+ 14 %) qu’à Montréal (+ 10 %). L’avantage de Montréal sur le reste du Québec a donc diminué depuis 10 ans. Il n’a pas disparu, mais, comme l’indique la troisième colonne du graphique, la prime de 7,5 % qui favorise la métropole est tout de même trois fois moins importante qu’en France (à 23 %) et six fois moins importante qu’au Royaume-Uni (à 49 %). Le dynamisme économique de plusieurs de nos régions — Capitale-Nationale, Chaudière-Appalaches, Abitibi, Montérégie, par exemple — y est pour beaucoup. Au Québec, « région » n’est pas synonyme de « stagnation économique ».

Le ras-le-bol généralisé qui a suscité les gilets jaunes en France, le Brexit au Royaume-Uni, et même l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis n’a guère de résonance au Québec. Mais il devrait détourner nos gouvernants de l’attitude impériale des élites « éclairées » qui ont toujours raison par rapport au peuple « ignare ». Les gens s’inquiètent de ce qu’on veuille détaxer les riches, négliger les paradis fiscaux, surtaxer l’essence, accélérer l’immigration, robotiser l’économie, abattre la gestion de l’offre, barrer systématiquement la route aux projets de développement en région, etc. Il est essentiel d’être attentif à ces inquiétudes et d’y réagir avec ouverture et pragmatisme, particulièrement à une époque où les réseaux sociaux agissent comme amplificateurs de la moindre frustration au sujet du moindre problème.

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10 commentaires
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La faiblesse de l’écart entre les revenus de Montréal et des régions me semble un avantage discutable car elle reflète avant tout la faible productivité de Montréal.

Le retard productif est concentré dans les villes :
– en Ontario
https://www.competeprosper.ca/uploads/wp03.pdf
– au Québec et dans les régions canadiennes
http://cmm.qc.ca/fileadmin/user_upload/periodique/economie_metro_v2n4_fr.pdf

C’est dans nos grandes villes que notre sous-scolarisation historique produit son effet le plus pernicieux. Alors que la productivité augmente normalement avec la taille de la population métropolitaine, l’effet est presque inexistant dans les villes moins scolarisées.
https://scholar.harvard.edu/files/glaeser/files/the_complementarity_between_cities_and_skills.pdf

Même si Montréal a fait un rattrapage scolaire partiel, sa sous-scolarisation continue encore à freiner la croissance de sa productivité :
http://cmm.qc.ca/fileadmin/user_upload/periodique/CMM_6e_Cahier_Metropolitain_BilanEconomiqueGrandMontreal2017.pdf

Par ailleurs, le facteur qui explique le plus le Brexit, la montée du populisme de droite dans les pays européens et l’élection de Donald Trump est la crainte de l’immigration et des minorités, un phénomène qui existe aussi ici, comme le montre le ciblage politique répété de la minorité musulmane au Québec depuis une dizaine d’années.

@ Maxime Trottier :
Vous dites : ¨ crainte de l’immigration et des minorités,… le ciblage politique répété de la minorité musulmane au Québec ¨; ainsi pensé, on en conclut que vous sous-entendez que les québécois (et les droitistes) sont des anti-migration et anti-musulmans. Il faut peser ses mots, et se poser également des questions. Pourquoi les québécois seraient-ils contre l’immigration ? À ça, je réponds que les québécois sont contre l’immigration massive et mal contrôlée qui ne répond pas à NOS besoins spécifiques et non contre l’immigration comme telle. Nous ne sommes pas xénophobes comme on nous en accuse, je ne crois pas ça.
Quant aux musulmans, il y a deux points de vue à mes yeux.
C’est contre ¨l’Islamisme radical¨ que les gens en ont, et non pas contre les musulmans qui viennent ici pour y vivre à NOTRE façon, comme nous, avec nous. Alors, il y a ceux qui font tous les efforts pour s’intégrer et que nous accueillons à bras ouverts, et il y a ceux qui ne veulent rien savoir de NOTRE culture et NOS façons de vivre. Ces derniers ne sont pas bienvenus ici.
Si on ne peut même plus dire ces choses là sans se faire montrer du doigt et être mis à l’index, alors on cours après les problèmes qui ne manqueront pas.
Dans l’affaire anti-sémite de Finkielkraut en France ces derniers jours, quand on voit des salafistes crier ¨La France est à NOUS…¨ en montrant leur foulard salafiste, il y a de quoi s’interroger et s’inquiéter. Il n’y en a pas seulement une petite poignée de ces gens là, contrairement à ce que les gauchistes multiculturalistes veulent nous faire croire.

Il est assez évident que la faible vision économique de la mairesse de Montréal favorise directement et indirectement les régions. Un jour les montréalais vont le réaliser sur le tard.
Heureusement je ne réside pas à Montréal

La crise de 2008 a eu des effets néfastes pour un très grand nombre de gens. En sorte que les progrès enregistrés sur 2000-2007 ont été presqu’entièrement effacés pour bon nombre de ménages qui se retrouvaient en 2018 disposer d’un pouvoir d’achat disponible inférieur à ce qu’il était en 2007.

Plusieurs pays européens ont écopé, ce fut le cas tout particulièrement de l’Espagne, du Portugal sans oublier la Grèce. Les britanniques ne se trouvent guère mieux. Contrairement aux idées reçues, en France le pouvoir d’achat du revenu disponible brut a très peu baissé après 2008, il a recommencé à croitre après 2013.

Mieux même, le pouvoir d’achat des Français bien qu’il ait augmenté faiblement (0,3% sur la période de 2007 à 2014) a été supérieur à celui des Allemands (0,1% pour la même période).

Ce qu’il faut bien observer par conséquent, c’est l’évolution du taux d’emploi et la hausse de la productivité. Sur ce point, la période a été nettement plus faste presque partout en Amérique du nord, cela se vérifie pour le Canada et de la même façon pour la Province de Québec.

Ce qui devrait être vu, c’est la structure des revenus qui varie selon les ménages. Il faut regarder l’ensemble des prélèvements. Observer de quelle façon tout cela est balancé. Les impôts, les taxes, toutes sortes de contributions sociales qui altèrent le pouvoir d’achat.

Certaines dépenses incompressibles : loyers, transports ou encore achat de nourriture sont quelquefois sous-pondérés dans le calcul de l’évolution du pouvoir d’achat.

Nous savons que les Canadiens, incluant les Québécois sont très endettés. Une hausse des taux d’intérêts fragilise les ménages. Même des taxations comme celles sur le carbone peuvent avoir un impact sur l’indice des prix. Une perte de confiance dans l’économie ou l’impéritie de quelques élites économiques ou politiques peuvent engendrer des phénomènes irréparables voire même désastreux.

Le principal irritant, reste toujours le niveau d’inégalité qui continue de creuser un fossé infranchissable entre ceux qui disposent de tout, quand certaines personnes seront probablement condamnées à rester économiquement pauvres toute leur vie avec peu de chances d’améliorer leur sort tout au fil du temps. Cette stagnation des uns et cette irrépressible croissance de quelques autres est une des causes des conflits sous-jacents.

Ces disparités sont intimement liées à la position géographique occupée par tout un chacun.

M. Drouginsky,
Je vous l’ai déjà dit, vos analyses sont toujours réfléchies et assez convaincantes, mais auriez-vous l’obligeance de m’expliquer que malgré ce que vous avez écrit : ¨Mieux même, le pouvoir d’achat des Français bien qu’il ait augmenté faiblement (0,3% sur la période de 2007 à 2014) a été supérieur à celui des Allemands (0,1% pour la même période).¨, les gilets jaunes sont dans la rue depuis 4 mois maintenant ? Si ce n’est que leur pouvoir d’achat est devenu inexistant suite aux augmentations du prix de l’essence (particulièrement) et des autres denrées toutes aussi vitales.
Ici au Québec (et au Canada puisqu’on est encore dedans) on n’est pas trop mal encore, mais avez-vous remarqué à l’épicerie que le pain (et d’autres aliments suivront sans aucun doute) qui pesait environ 800 gr. avant Noël n’en pèse plus que 600 gr. pour le même prix aujourd’hui. Soit une augmentation d’environ 25% ? On n’y échappera peut-être pas nous aussi.

@ C. d’Anjou,

Vous posez des questions très pertinentes auxquelles je peux répondre :

1 — Ainsi lorsque le professeur Fortin écrit ceci : « Le pouvoir d’achat réel des ménages — leur revenu disponible par habitant après impôts et prestations, inflation déduite — a diminué presque partout en France », ceci est correct.

Ce que je prends en considération, c’est : « le pouvoir d’achat du revenu disponible brut » qui quant à lui a augmenté très légèrement.

Vous serez d’accord avec moi que tout cela est un peu « technique », mais… c’est le propre de l’économie où on peut dire toutes choses et pratiquement son contraire. Ce dont ne se dispensent pas les économistes les plus émérites….

Alors la différence est essentiellement dans les prestations sociales qui ont très peu augmenté, voire baissé pour certains ; cela s’explique par le fait que la France cherche à équilibrer ses comptes publics (réduire son déficit), elle a dû prendre depuis plusieurs années des mesures qui peuvent être considérées comme de l’austérité ou de la rigueur (je vous laisse choisir le mot qui convient). Sous la présidence de Macron, cela n’a pas changé.

Dans le même temps, toutes sortes de prélèvements ont légèrement augmenté (toujours dans le but de réduire le déficit public) ce qui a un impact sur le niveau de vie des ménages les plus modestes et pèse globalement sur le pouvoir d’achat réel malgré un léger accroissement du pouvoir d’achat brut des habitants.

2 — Le calcul du pouvoir d’achat (basé sur un panier moyen de produits et services) tel qu’il est offert par les Instituts de statistiques ne fait pas l’unanimité parmi les économistes. En sorte que plusieurs estiment que le calcul du pouvoir d’achat ne reflète pas du coût véritable de la vie qui peut varier d’un endroit à l’autre.

Ce que vous remarquez « chez nous » incluant les jeux de poids des emballages est juste. Ce genre de choses est aussi devenu courant en Europe de sorte que le panier d’épicerie moyen a tendance à augmenter plus vite que n’augmente en pratique l’inflation. Ce qui évidemment impacte le pouvoir d’achat citoyen tout en affectant minimalement le calcul statistique.

C’est pourquoi nous devons faire preuve de discernement entre ce que nous disent les données économiques et tout ce qui se passe dans le quotidien de tout un chacun.

3 — Sans entrer dans le détail du « mouvement des gilets jaunes », cela nous rappelle qu’il y a de vraies personnes qui ont besoin de vivre décemment, lesquelles font leur part et contribuent à constituer ce que s’appelle le « bien commun ». Théoriquement en démocratie chaque citoyen.ne, ne devrait pas peser exactement le même poids ?

J’espère avoir répondu pour le mieux, à votre questionnement. Au plaisir d’échanger encore avec vous.

M. Drouginsky,
Je m’aperçois que , malheureusement, je n’ai pas le temps d’approfondir les chose autant que vous le faites; je suis plus un ¨manuel¨ qu’un intellectuel. Mais je vous remercie pour la pertinence de vos explications, j’apprécie beaucoup. Au plaisir.

Enfin M. Fortin fait des analyses qui semblent plus impartiales et objectives sans chercher à justifier les actes du gouvernement mais en donnant l’impression qu’il est temps d’écouter un peu plus le peuple.

PROPOSITION, pourquoi ne pas parler de démocratie et d’une comparaison avec nos voisins les États-Unis. Pourquoi nous on a juste des référendum sur la souveraineté ? Pourquoi Justin Trudeau a laissé sa jeune députée sans expérience d’origine iranienne mettre un terme à la refonte de la démocratie canadienne en disant que le peuple n’est pas prêt ? Il est temps qu’il y ait des membres de l’élite intellectuelle qui fasse l’apologie de donner plus de mérite au peuple. Sinon ce sont des populistes de droite comme Donald Trump ou des populistes de gauche comme Justin Trudeau qui prennent le contrôle de la soi-disant opinion publique, que ce soit à travers le bullying sur Twitter ou à travers des sourires superficiels en parlant de valeurs sans rien comprendre de profond dans ces valeurs (comme genre parler d’environnement mais en achetant un pipeline pour exploiter des sables bitumineux polluants, parler de paix mais vendre des armes à l’Arabie saoudite). Plus de démocratie ne ferait pas de mal . Mais pour y arriver ils nous faut des intellectuels impartiaux qui prennent le temps d’analyser ce qu’il y a de bon dans l’opinion publique, pas juste des vieux soi-disant sages comme Bouchard-Taylor pour nous faire la morale en traitant le peuple de raciste pendant 10 ans.

Il serait intéressant d’ajouter des chiffres sur l’avantage des métropoles sur les régions pour des villes telles que Toronto , Vancouver, Québec, Calgary, New-York, Chicago, Tokyo…afin de déterminer la cause des écarts entre les différentes villes.