Mince, mon bas de laine !

Adieu, croisières et voyages de golf. Adieu, rénovations de la cuisine. Déplumés par la crise financière, de nombreux retraités ou préretraités doivent revoir leurs priorités.

Mince, mon bas de laine !
Photo : iStock

La crise financière est mondiale, nous répète-t-on ad nauseam. Certes, mais elle frappe certaines personnes plus que d’autres. Les retraités et les préretraités au premier chef. Contrairement aux plus jeunes, ils n’ont pas des années devant eux pour « se refaire ». Ils ont besoin de leur argent ici, maintenant !

Là encore, les retraités et les préretraités ne sont pas égaux devant la débâcle. Leur sort dépend de ce qui se trouve dans leur bas de laine. Et un peu, beaucoup, de leur façon d’affronter la crise !

Joanne Thiffault
Âge : 60 ans
Occupation : réceptionniste-libraire à la veille de la retraite
Bas de laine : REER collectif et REER personnel

Cinq jours par semaine, Joanne Thiffault traverse la rivière des Outaouais pour aller travailler dans une maison d’édition d’Ottawa, spécialisée dans la vente de manuels scolaires aux écoles franco-ontariennes. Elle a déniché ce poste au service à la clientèle il y a 20 ans, pour subvenir aux besoins de ses trois filles. Cette passionnée de plein air aime l’idée de contribuer favorablement à la survie du français en Ontario. Mais, à 60 ans, elle rêve d’une semaine de travail de quatre jours. Les discussions étaient amorcées avec son patron cet automne quand la crise a frappé. Son projet s’est envolé en fumée, en même temps qu’une bonne partie de ses économies.

Sa retraite, Joanne Thiffault a pourtant commencé à la planifier dès le jour de son embauche. Les employés de la maison d’édition s’étaient regroupés pour mettre sur pied un REER collectif, mode d’épargne très populaire au sein des PME. La mise en commun des investissements de chacun permet de réduire les frais de gestion des portefeuilles. Chaque année, Joanne Thiffault peut verser jusqu’à 6 % de son salaire dans ce REER collectif. Son employeur double la mise. Il reste 6 % (la cotisation maximale à un REER correspond à 18  % des revenus), qu’elle investit dans un REER personnel. « Depuis 20 ans, je cotise toujours au maximum. Il faut de la discipline pour ça, madame ! Je ne suis pas une acheteuse compulsive. Je ne vais pas dans les magasins pour ne pas me laisser tenter. »

Les REER collectifs n’ont rien à voir avec les régimes à prestations déterminées offerts par certains grands employeurs. Il n’y a aucune garantie. Les pécules gonflent et se dégonflent au gré de l’humeur des marchés financiers. Joanne Thiffault a ainsi perdu 25 % de ses économies en l’espace de quelques mois. « J’appelle ça mon puits sans fond. J’y mets de l’argent tous les mois, puis celui-ci disparaît. »

Cette résidante de Gatineau avait l’habitude de rendre visite à sa grande amie de Québec deux ou trois fois par an. En 2009, elle n’ira qu’une seule fois. Elle a aussi renoncé à ses voyages dans les monts Adirondack, aux États-Unis, pour faire de la randonnée pédestre. Quant à son rêve de s’envoler vers le Mexique avec sa cousine, l’an prochain, il est cloué au sol. « On verra si les choses reviennent à la normale. »

Sa priorité pour les années à venir : rembourser le solde de son emprunt hypothécaire. Si elle y arrive d’ici l’âge de 65 ans, elle estime qu’elle pourra prendre une retraite tranquille. « Il me reste cinq ans pour me refaire un coussin. À 65 ans, je laisse mon travail coûte que coûte. J’aurai les économies que j’aurai. Si je peux avoir une rente de 30 000 dollars par an, tant mieux, je me paierai la traite. Si ce n’est que 25 000 dollars, je m’en contenterai. »

Colette Normandin
Âge : 63 ans
Occupation : avocate récemment retraitée
Bas de laine : REER personnel et placements hors REER

Elle sait ce qu’elle aimerait faire plus tard. Travailler comme avocate ou fonctionnaire municipale, peut-être comme bibliothécaire. « J’aime manipuler les livres », dit-elle. Attention, on ne parle pas ici d’une jeune étudiante qui hésite entre deux programmes d’université. Colette Normandin est une avocate retraitée de 63 ans, spécialisée notamment en droit de la famille. À l’automne 2008, son portefeuille n’a pas échappé à la saignée collective. À un point tel qu’elle songe à ressortir ses tailleurs et ses talons hauts pour retourner travailler, un an après avoir démissionné du barreau.

Elle n’a accepté de témoigner qu’à la condition de ne pas révéler sa véritable identité. Un grand nombre de professionnels dans sa situation ont d’ailleurs refusé de parler de leurs difficultés financières.

Pas du style à avoir un bureau dans un grand cabinet huppé, Colette Normandin a travaillé à son compte durant toute sa carrière, pour des clients recrutés par le bouche-à-oreille. Comme n’importe quel travailleur autonome, elle n’a profité d’aucun régime de retraite. La vie sans parachute. « C’était le système débrouille », dit-elle.

Heureusement qu’elle s’y connaissait en placements. Grâce à la Bourse, elle s’est monté un joli petit fonds de retraite. Elle a notamment fait de bonnes affaires avec les titres de Nortel, en vendant ses actions avant que la bulle technologique éclate, en 2000. Tellement que son conseiller lui a donné le feu vert pour renoncer à sa toge d’avocate. Le bas de laine était suffisamment rempli !

Seulement, on ne peut pas gagner à tous les coups. « Mon portefeuille était composé majoritairement d’actions, pour maximiser la croissance, admet-elle. C’était ma décision, je l’assume. » La jeune retraitée n’est pas désespérée, malgré les lourdes pertes encaissées. « Je suis chanceuse, je n’ai pas besoin de vendre mes actions dans l’immédiat. Le marché finira par remonter, même si ça peut prendre plusieurs années. »

Cela ne l’empêche pas de se sentir insécurisée. Qui sait combien d’années elle a devant elle ? Son père, qui a 89 ans, est en pleine forme… « Il faut que mes réserves tiennent jusqu’au bout. Je veux en avoir assez pour me payer des soins médicaux, si cela devient nécessaire. Ça, c’est stressant. » Elle tient aussi à laisser un héritage à ses enfants. « Ils ont souffert de mon divorce. Après la séparation, j’ai dû m’absenter souvent de la maison, pour faire mes études de droit, d’abord, puis pour travailler. Je ressens de la culpabilité. Je veux leur laisser quelque chose. »

L’ancienne avocate mène un train de vie simple. Elle aimerait tout de même se payer quelques voyages. C’est lors d’une fête-surprise, que sa famille a organisée pour ses 60 ans, qu’elle s’est rendu compte que le temps passait, qu’il fallait profiter de la vie.

Mais quand il faut, il faut. Colette Normandin ne rechigne pas à retourner travailler. Elle a commencé à faire circuler l’idée parmi les membres de son entourage. « Je ne m’attends pas à retrouver mon salaire d’autrefois. Ce sera peut-être un travail à temps partiel, un salaire d’appoint. Mais ça me donnera un peu de paix de l’esprit, le temps que le trou dans mes finances se remplisse. »

Normand Gosselin
Âge : 72 ans
Occupation : professeur de menuiserie à la retraite
Bas de laine : régime à prestations déterminées et FERR

Jouer au ping-pong trois fois par semaine l’hiver, à la balle molle l’été, découvrir de nouveaux pays, donner un coup de pouce à ses enfants. Les plans de retraite de Normand Gosselin n’avaient rien d’extravagant. Cet ex-travailleur de la construction vivait un bonheur paisible depuis qu’il avait raccroché son tablier, en 1997, après avoir passé 30 ans à enseigner la menuiserie à l’école Pierre-Dupuy et à l’École des métiers de la construction de Montréal. Mais voilà que la tempête financière lui a coûté sa tranquillité d’esprit.

Normand Gosselin fait pourtant partie des « chanceux ». Grâce à ses années d’enseignement dans le système public, il profite d’un régime de retraite à prestations déterminées. Que les marchés financiers jouent aux montagnes russes ou pas, il reçoit chaque mois une rente de l’État québécois. Près de 30 000 dollars par an. Assez pour arriver… tout juste.
Pour « se gâter un peu », il avait prévu le coup. Tout au long de sa carrière, en se serrant la ceinture, il a amassé un peu plus de 100 000 dollars dans un REER, placés dans des certificats de placement garanti (CPG). « Il y a une dizaine d’années, mon conseiller financier m’a suggéré de tenter autre chose pour maximiser mes rendements. J’ai accepté, mais je lui ai dit qu’à mon âge ce n’était plus le temps de faire des expériences. Je voulais quelque chose de sûr. »

Son conseiller l’a-t-il entendu ? Normand Gosselin ne sait pas quelle proportion de son portefeuille est constituée d’actions, mais il sait que la cagnotte qui devait lui servir à se payer du bon temps a fondu de 30 %. « Ce qui me fâche le plus, c’est que mes placements n’avaient pas vraiment été rentables durant les années avant la crise. Au fond, il aurait été préférable que je garde mes CPG. Les conseillers n’ont pas plus de boule de cristal que nous. »

En vertu des lois sur l’impôt, Normand Gosselin doit, parce qu’il est âgé de plus de 71 ans, retirer chaque année quelques milliers de dollars de ses économies, qui se trouvent aujourd’hui dans un fonds enregistré de revenu de retraite (FERR), et payer l’impôt sur la somme. « Je trouve que ça déboule assez vite, merci ! »

Ce Lavallois a déjà voyagé en France. Il rêvait de « voir d’autres pays ». Ce projet est mis en veilleuse. « La crise ne m’empêchera pas de vivre demain matin, mais je suis obligé de faire très attention. Et je ne pourrai pas aider ceux que j’aurais voulu aider. » Il pense à ses enfants et à ses petits-enfants, dont l’un a besoin de soins médicaux de pointe.
Oui, les marchés finiront par recouvrer la santé, mais l’idée ne console pas Normand Gosselin. « C’est maintenant que j’ai besoin de mon argent. J’ai 72 ans. Avant que ça remonte, je risque d’être très vieux. Et quand je dis “très vieux”, c’est pour ne pas dire autre chose. »

Et encore…

Le régime à prestations déterminées ou la Cadillac

Les baby-boomers qui ont travaillé pour l’État ou pour une grande entreprise profitent souvent de ce type de régime. À la retraite, ils reçoivent une rente dont la somme est fixée une fois pour toutes. Ce n’est pas une Rolls-Royce pour autant. S’ils n’ont pas cotisé pendant suffisamment longtemps au régime, leur rente sera moindre que celle de leurs collègues. En outre, très souvent, cette dernière n’est pas indexée sur le coût de la vie. Il vaut mieux avoir quelques placements personnels pour arrondir ses fins de mois.

Le régime à cotisations déterminées ou la Ford Focus, avec 100 000 km au compteur

Les employés savent combien ils investissent chaque année dans la caisse, mais ils ignorent avec quelle somme ils partiront à la retraite. Cela dépendra des rendements des investissements de la caisse. Ceux qui laissent leur emploi en pleine crise se retrouvent généralement avec un magot réduit par rapport à leurs collègues qui sont partis l’an dernier. Avec l’argent qu’ils encaissent au moment de leur départ, les travailleurs peuvent soit acheter une rente (ils reçoivent alors une somme fixe chaque mois, peu importe les soubresauts du marché), soit transférer leur argent dans un fonds de revenu viager (FRV). Dans ce cas, la cagnotte fluctue selon le rendement des placements. Ceux qui possèdent des FRV n’ont pas été épargnés par le krach.

Le REER personnel ou la bicyclette

Le travailleur qui mise uniquement sur ses placements ne peut compter que sur lui-même pour économiser suffisamment et investir stratégiquement. Normalement, la prudence conseille, à l’approche de la retraite, de convertir ses placements plus risqués, comme les actions, en titres plus sûrs, comme les obligations. La norme : à 65 ans, 65 % de nos placements devraient se trouver dans des titres à revenu fixe. Mais la tentation est souvent trop forte. « Pour prendre leur retraite plus rapidement ou pour jouir de revenus plus confortables, certains ont joué le tout pour le tout, avec des placements risqués », souligne Martin Desautels, avocat-actuaire à la multinationale Aon, qui s’occupe notamment d’assurance et de gestion des ressources humaines. La stratégie vient de leur exploser en pleine figure. À l’instar des participants aux régimes à cotisations déterminées, les retraités qui ont des REER peuvent acheter une rente. Ou subir les fluctuations des marchés, pour le meilleur ou pour le pire.

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