Moi, j’aime McDonald’s

Cupide, destructrice et machiavélique, la grande entreprise ? Au contraire, affirme l’économiste américain Tyler Cowen, dont le nouveau livre se porte à la défense des multinationales de plus en plus assiégées par la gauche… et même la droite.

Photo : D.R.

Tyler Cowen, professeur d’économie à l’Université George Mason, aime McDonald’s. Tout comme IBM, Goldman Sachs, Starbucks, ExxonMobil, Google, Walmart ainsi que l’ensemble des multinationales. Et dans son plus récent livre, Big Business : A Love Letter to an American Anti-Hero, il tente de vous convaincre de les aimer à votre tour.

« Je ne les aime pas comme j’aime ma femme, précise l’économiste. Mais je ressens sincèrement une profonde gratitude envers la grande entreprise. » Cette dernière crée des emplois payants, innove continuellement, et fournit les nombreux biens et services essentiels à la vie moderne et que plusieurs tiennent pour acquis. Pour ces raisons, les multinationales méritent des éloges, et non l’hostilité qu’elles récoltent actuellement, croit le professeur.

L’amour de Tyler Cowen est toutefois du genre honnête. Celui où l’on se dit la vérité, y compris sur ses défauts. L’économiste critique ouvertement les dérapages des entreprises, notamment en ce qui a trait au lobbyisme, mais ses attaques sont ciblées et visent à trouver des solutions. Et il voudrait que le public fasse de même.

Big Business est le deuxième livre en moins d’un an de ce professeur hyperactif, qui signe aussi une chronique hebdomadaire pour Bloomberg, alimente quotidiennement le populaire blogue Marginal Revolution, participe à des conférences et des débats, anime un balado — évidemment — et joue de temps à autre au critique culinaire. L’actualité l’a joint par vidéoconférence à sa résidence de Virginie, d’où il a défendu Google et Facebook contre les autorités antitrusts américaines, a affirmé que la grande entreprise est un puissant levier d’inclusion sociale, et s’est mouillé sur le salaire des PDG. Trop payés ? Non, pas assez !

La grande entreprise est loin d’être une minorité persécutée. Pourquoi ressentez-vous le besoin de venir à sa défense ?

Je remarque une hostilité croissante envers les multinationales, particulièrement de la part des jeunes, des élites et des médias. Ça culmine aujourd’hui avec une partie de la gauche qui souhaite diviser les géants technos, et une partie de la droite qui veut sanctionner la grande entreprise parce qu’elle n’est pas assez nationaliste. Dans les deux cas, cela reviendrait à nous retourner contre l’une de nos plus grandes forces. En règle générale, les grandes entreprises sont plus productives, dépensent davantage en recherche et développement, versent des salaires élevés et offrent de bons avantages sociaux. Ce dont nous avons besoin, c’est davantage de multinationales, pas moins.

Si elles sont si bonnes pour nous, pourquoi les critique-t-on autant ?

En majeure partie parce qu’elles sont de plus en plus présentes dans nos vies. Cela rend les gens nerveux. Ils craignent cette dépendance, et critiquer la grande entreprise permet en quelque sorte de soulager leur peur. Mais crier à tout vent que les multinationales sont des créatures cupides et machiavéliques qui ruinent le monde ne va pas améliorer la situation. Au contraire, cela risque de miner davantage la confiance des gens en la société.

De façon générale, le public fait confiance aux produits et services des grandes entreprises — on ne craint pas de subir un empoisonnement alimentaire chez Burger King ou que le nouvel iPhone ne fonctionne pas. Ce qui est inquiétant, c’est ce que font ces sociétés derrière les portes closes, non ?

Les gens ont tout à fait raison de s’inquiéter du lobbyisme. Cette pratique a souvent des résultats néfastes et il faut la critiquer — on peut penser aux subventions obtenues par le secteur agro-industriel aux États-Unis. Mais on ne peut pas affirmer, comme beaucoup de gens le font, que les multinationales tirent les ficelles du gouvernement. Il faut mettre les choses en perspective. L’agro-industrie reçoit 20 milliards de dollars américains en subventions par année. C’est beaucoup, mais ce n’est rien par rapport au budget des États-Unis [quatre billions]. Le but de mon livre n’est pas de défendre la grande entreprise à tout prix ; je veux simplement que le débat soit plus empirique et moins émotif. Si vous regardez les faits, vous trouverez bien des cas où les géants commerciaux sont en tort. Parfait. Maintenant, trouvons des solutions appropriées. Mais arrêtons de dire des bêtises du genre « Amazon est un monopole » — c’est absolument faux.

Amazon n’est pas un monopole ?

Amazon est aux prises avec une concurrence féroce dans tous les secteurs d’activité où elle est présente, à l’exception de la vente de livres, où elle domine. Pourtant, le prix de ses livres demeure extrêmement bas, le service de livraison est incroyable et l’entreprise innove continuellement. Donc, non, ce n’est pas le comportement d’une société en situation de monopole. Amazon est une entreprise énorme, qui a rendu Jeff Bezos immensément riche et qui en mène large. Mais elle simplifie aussi nos vies. C’est certainement la multinationale qui a le plus amélioré la mienne — j’y achète au moins un livre par jour —, à l’exception peut-être de Google.

Amazon et Google sont justement les cibles d’une enquête antitrust de la part des autorités américaines, tout comme Apple et Facebook. Ces sociétés ne limitent-elles pas la concurrence et l’innovation en achetant — ou en copiant — tout nouveau venu en mesure de les menacer ?

Au cours des 10 dernières années, les géants technos ont probablement innové davantage que n’importe quel autre secteur dans l’histoire des États-Unis. C’est une prouesse phénoménale. Prenez Google. Elle ne s’est pas arrêtée à la recherche en ligne ; elle a créé Gmail et Google Maps, de même qu’une foule d’autres services bénéfiques pour lesquels je n’ai généralement rien à payer. Et les gens veulent scinder une entreprise comme celle-là ? C’est plutôt insensé.

Ces services ne sont pas gratuits. Vous payez avec vos données et votre vie privée. Considérez-vous que c’est un juste prix ?

Le débat autour de la vie privée occupe trop de place. Je ne dis pas que ce n’est pas un enjeu, au contraire. Je passe moi-même peu de temps sur Facebook en partie pour cette raison. Mais les gens devraient être plus rationnels. Oh, la vie privée ! Pensez-y : la plus grande menace à votre vie privée est les gens que vous connaissez, qui peuvent répandre des rumeurs sur vous, et non Mark Zuckerberg. Et je ne vois pas en quoi diviser les géants technos réglerait la situation comme par magie. Je crois au contraire que les problèmes seraient pires avec des entreprises plus petites, qui auraient moins de ressources. Elles seraient entre autres plus faciles à pirater. Encore une fois, les gens doivent se soucier de la vie privée. Mais il faut cerner les vrais problèmes.

Et quels sont les vrais problèmes en ce qui a trait à la vie privée ?

La reconnaissance faciale. Je trouve cela très préoccupant. Je reviens d’un long voyage et dans certains aéroports, je n’ai pas fait la file une seule fois parce qu’ils utilisent la reconnaissance faciale. Mes sentiments sont partagés. C’est fantastique de pouvoir éviter les files d’attente. Mais les risques de dérapages sont énormes et je crois que nous allons le regretter. Nous devrions bannir l’usage de cette technologie dans la plupart des cas.

Vous consacrez tout un passage de votre livre à l’honnêteté des multinationales, que vous mesurez à celle des gens. Qui, entre mon cousin et Walmart, est le plus honnête ?

Je ne connais pas votre cousin, mais si je devais parier, je miserais sur Walmart. Je ne dis pas que les grandes entreprises sont angéliques, mais elles sont généralement honnêtes, car leur réputation est essentielle. Tout le monde a entendu parler d’Amazon, de Walmart, de McDonald’s… Si elles commencent à tromper leurs clients, elles vont perdre énormément d’argent. Mais dans une petite entreprise locale, les risques qu’on vous fraude sont raisonnablement élevés. Un de mes collègues a déjà fait une étude pour les besoins de laquelle il a volontairement brisé son téléviseur — quelque chose de simple qui ne prenait qu’une minute à réparer —, puis est allé voir des réparateurs. La plupart avaient une histoire compliquée pour expliquer pourquoi ça lui coûterait beaucoup d’argent. Que des mensonges.

Vous ne dites pas seulement que la grande entreprise est plus honnête ; vous affirmez aussi qu’elle est plus inclusive.

Un pâtissier local pourrait être réticent à cuisiner un gâteau de mariage pour un couple gai. Pas une grande entreprise. Elle veut vendre ses produits à tout le monde, et ça nécessite d’être ouvert d’esprit. Même chose pour le recrutement. McDonald’s, General Electric et plusieurs autres ont étendu la couverture des avantages sociaux aux conjoints de même sexe avant que la Cour suprême [des États-Unis] ne légalise le mariage gai. Apple, Marriott et Deutsche Bank, entre autres, ont protesté contre une loi de Caroline du Nord qui spécifiait quelle toilette les personnes transgenres devaient utiliser — elle a finalement été abrogée. Cela déteint sur le reste de la société. Ce n’est pas juste une question d’intérêt financier. Les PDG qui dirigent ces entreprises sont généralement éduqués et ouverts d’esprit. C’est leur point de vue personnel ; ils ne font pas semblant pour l’argent.

Les PDG ne manquent pas d’argent… Depuis le milieu des années 1970, leur salaire a bondi de 500 % et ils font maintenant 300 fois le salaire du travailleur moyen. N’est-ce pas trop ?

Les PDG tirent la majorité de leur rémunération des actions, dont la valeur augmente et diminue en même temps que celle de leur entreprise. Je crois que c’est une incitation raisonnable pour attirer des dirigeants qui doivent maîtriser beaucoup plus de compétences que par le passé. Les multinationales sont plus grandes et plus actives sur les marchés internationaux, et c’est normal que leurs PDG gagnent davantage. Plusieurs études montrent même que les PDG sont sous-payés par rapport à la valeur qu’ils génèrent pour leur entreprise ! Maintenant, soyons clair, ce n’est pas un enjeu réel ; les PDG font bien assez d’argent. Le vrai problème de rémunération est la stagnation du salaire des travailleurs. Or, la situation est pire à l’extérieur de la grande entreprise. Le concierge de Google est payé bien plus cher que celui de l’école de quartier. La question devient alors : comment pouvons-nous avoir davantage de grandes entreprises pour tirer les salaires vers le haut ? Ce n’est certainement pas en s’attaquant aux multinationales ou en réduisant la rémunération des PDG qu’on va y arriver.

Vous abordez de front tous les débats du moment concernant la grande entreprise, sauf celui du climat. L’inaction des multinationales face aux changements climatiques est pourtant souvent critiquée.

Il me semble qu’on peut critiquer les consommateurs autant que les entreprises, non ? Nous consommons tous des produits ayant une empreinte carbone, et les entreprises nous les fournissent. Je ne dis pas qu’elles n’ont rien à se reprocher. Mais je résiste à considérer ExxonMobil ou toute autre entreprise comme un vilain à qui imputer toute la responsabilité. Pour nous attaquer aux changements climatiques, nous aurons besoin des grandes sociétés, de leur efficacité et de leurs innovations. Nous devons aussi imposer une taxe carbone. C’est le rôle du gouvernement ; il est grand temps qu’il se réveille et qu’il réglemente davantage les entreprises sur ce plan.

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