Mon Bombardier vient du Mexique !

Les avions-vedettes du géant québécois auront bientôt tous un petit accent… mexicain. Normal : c’est à Querétaro qu’on assemble plusieurs de leurs pièces. Une future capitale de l’aéronautique pousse parmi les cactus.

Le panneau flambant neuf, planté dans une plaine couverte de cactus où l’on s’attendrait à voir passer un paysan mexicain sur son âne, fait d’abord penser à une plaisanterie. « Parc aéronautique de Querétaro », annonce-t-il pompeusement. Pour l’instant, ce paysage de western situé à la lisière de Querétaro, capitale de l’État du même nom, ne compte que quatre bâtiments et un petit aéroport. Mais si l’on en croit les autorités de l’État, d’ici quelques années, une trentaine d’entreprises, employant 6 000 salariés, s’établiront à proximité des pistes de l’aéroport, à deux heures et demie de route au nord-ouest de Mexico. Et on construira une université, qui accueillera dans quelques mois des étudiants venus de toute l’Amérique latine. Bref, la ville de Querétaro, qui compte moins d’un million d’habitants, deviendra d’ici quelques années une des capitales de l’aéronautique, au même titre que Montréal, Toulouse ou Seattle !

Déjà, depuis un an, le paysan et son âne ont cédé la place à près de 1 200 ouvriers et ingénieurs… coiffés de casques Bombardier. Le constructeur canadien a en effet été le premier à s’installer dans ce parc industriel, où il a inauguré en février 2008 deux gigantesques ateliers. C’est là que sont assemblés les harnais électriques et le fuselage arrière des jets Global Express, ces avions d’affaires capables de bondir d’un continent à l’autre sans escale. C’est également là que Bombardier construira la structure du Learjet 85, ce révolutionnaire biréacteur en fibre de carbone, et qu’il assemblera les harnais de son nouvel avion moyen-courrier CSeries.

Tirés par cette formidable locomotive, le britannique Meggitt (spécialisé dans le traitement de surface des pièces métalliques), les constructeurs de moteurs ITR (espagnol) et Snecma (français) prévoient y construire des installations, sans craindre les rigueurs de la crise économique mondiale : ces deux dernières entreprises ont signé leurs accords avec l’État de Querétaro à la fin de janvier. Ils rejoindront alors leurs concurrents ou filiales déjà présents dans d’autres parcs industriels tout autour de la ville. Comme le groupe français Safran, qui a inauguré en mai 2008 sa sixième usine, Sames, chargée d’assurer la maintenance de réacteurs. General Electric, qui dispose déjà d’un bureau d’étude et de conception de pièces de 1 000 ingénieurs, prévoit investir 85 millions de dollars au Querétaro.

« On est encore loin des cités aéronautiques qu’Airbus ou Bombardier ont établies à Toulouse ou à Montréal, mais un cap a indiscutablement été franchi, explique François-Xavier Foubert, directeur de Sames. Quand un nombre considérable d’industriels travaillent au même endroit, la logistique de production est simplifiée : les clients et les fournisseurs sont plus proches, une même pièce peut passer chez plusieurs sous-traitants dans la même zone d’activité… Tous les grands sites ont commencé comme ça. »

Cette concentration d’entreprises dans le Querétaro est d’autant plus étonnante que la région ne bénéficie pas d’une tradition dans le domaine de l’aéronautique. Ici, sur ces terres arides du centre du Mexique, la richesse ne vient pas traditionnellement du ciel, mais du sous-sol, et ce, depuis l’époque des conquistadors. Le Querétaro est truffé de mines d’or, d’argent, de mercure. Des filons en voie d’épuisement, que les autorités ont voulu remplacer en négociant un virage à 180 degrés. « Nous avons commandé une étude sur le meilleur secteur à exploiter, et l’aéronautique est arrivée en tête, dit Renato Lopez, secrétaire au Développement durable de l’État. Nous avons donc créé les conditions pour que ces entreprises puissent s’installer chez nous. »

Situé à moins de 1 000 km des États-Unis, doté d’un bon réseau routier et ferroviaire, cet État riche est perçu au Mexique comme un modèle de stabilité et de civilité. Le centre de la capitale, classé sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, a été débarrassé de ces hordes de vendeurs ambulants qui encombrent les villes voisines. Cette Genève latino-américaine est aussi l’une des rares villes du pays où l’on peut recevoir une contravention parce qu’on joue au ballon dans un parc ou pour avoir marché sur une pelouse. « On est beaucoup plus tranquille ici qu’à Mexico », assure un employé mexicain de Bombardier, qui a quitté la capitale il y a un an. Pas de pollution. Pas d’embouteillages. Pas de crimes. Le pire qui puisse arriver, dit-il, c’est que l’épicerie du coin soit cambriolée !

Bombardier aurait pu choisir une autre ville, ou même un autre pays. « Pour profiter des nouvelles zones de croissance, fallait-il miser sur l’Europe de l’Est, l’Asie, ou moderniser nos usines actuelles ? Tout était possible », dit Réal Gervais, président des entreprises mexicaines du groupe. C’est après que le président Vicente Fox (au pouvoir jusqu’en 2006) eut exprimé son désir de promouvoir l’aéronautique au Mexique que Bombardier s’est intéressé à ce voisin, signataire de l’Accord de libre-échange nord-américain. « Nous sommes à une semaine de route par camion du Canada, dans le même fuseau horaire, alors qu’il faut 23 jours en bateau pour atteindre l’Asie », précise Réal Gervais.

Pleines de bonne volonté, les autorités locales ont accepté que la formation mise au point par Bombardier soit enseignée dans un établissement de l’endroit, par des Canadiens. Une souplesse dont peu de pays font preuve. Ainsi, même si elle est installée dans des locaux provisoires, l’Université aéronautique de Querétaro (UNAQ) propose déjà des programmes d’une durée allant de huit mois, pour un technicien, à quatre ans, pour un ingénieur. « Pendant trois mois, nous formons les étudiants qui sortent de l’UNAQ dans nos ateliers, et ils sont prêts à travailler ! » se félicite Réal Gervais.

Il est un argument que le groupe québécois — comme les autres entreprises étrangères présentes au Mexique — n’aborde qu’avec réticence : le coût de la main-d’œuvre. Selon la Fédération mexicaine de l’industrie aéronautique, le salaire moyen d’un mécanicien s’établirait à 900 dollars par mois. Chez Bombardier Canada, le salaire mensuel brut n’est pas inférieur à 3 000 dollars pour un poste équivalent, assure-t-on à l’Association internationale des machinistes et des travailleurs de l’aérospatiale.

Pour Réal Gervais, la comparaison est très exagérée : « En nous installant dans ce pays, nous cherchions à réaliser une économie de 25 % à 30 %. Est-ce que l’on a atteint cet objectif ? La réponse est oui. »

Selon lui, le fait que Bombardier soit plus compétitif au Mexique qu’à Montréal est une bonne nouvelle pour les employés canadiens. « Nous pouvons ainsi envisager de produire de nouveaux avions qui seront conçus au Canada. Plus d’emplois au Mexique, c’est plus d’emplois au Canada. »

L’écart de salaire entre ces deux pays reste cependant l’une des clés du décollage de l’industrie aéronautique mexicaine, qui progresse de 30 % par an depuis le début des années 2000. Cette industrie représente actuellement 20 000 emplois dans ce pays et donne lieu à des exportations de trois milliards de dollars !

Le Mexique, désireux de faire partie du club très fermé des pays capables de construire un avion de A à Z, comme les États-Unis, le Canada ou le Brésil, a signé des accords de reconnaissance mutuelle avec les autorités américaines et européennes. Grâce à ces accords, un avion construit au Mexique sera autorisé à voler dans le monde entier et pourra donc être vendu à n’importe quelle compagnie aérienne.

Bombardier ne cache pas son ambition. « Les opérations d’assemblage que l’on réalise à Querétaro n’auraient pas besoin d’être faites à côté d’une piste d’atterrissage, explique Réal Gervais. Alors si l’on installe nos usines à côté d’un aéroport — comme au Canada et aux États-Unis —, c’est effectivement qu’on pense y construire un jour un avion. »

Le secrétaire au Développement durable de l’État de Querétaro, Renato Lopez, est encore plus affirmatif : « Le premier avion prêt à voler qui sortira d’une usine mexicaine, dans quatre ou cinq ans, viendra du Querétaro… Et ce sera sûrement un Bombardier ! »

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