Mondialisation : quel rôle pour les gouvernements ?

Des études démontrent que les subventions directes données aux entreprises par les États américains sont plus efficaces que la multiplication de l’aide directe octroyée par l’entremise des nombreux crédits d’impôt offerts aux entreprises qui font des affaires au Québec. Une bonne raison pour faire du ménage ?

Montréal - Photo : Getty Images
Montréal – Photo : Getty Images

Les gouvernements peuvent-ils faire la différence en cette ère de mondialisation et de concurrence extrême entre les entreprises, d’une part, et entre les différents gouvernements qui veulent les accueillir sur leur territoire ?
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L’un des ateliers les plus intéressants au congrès de l’Association des économistes québécois, qui avait lieu la semaine dernière, portait justement sur cette épineuse question. Épineuse, parce que l’aide aux entreprises se chiffre en milliards et qu’on peut remettre en doute à la fois sa justesse et son efficacité.

Christian Bernard est économiste en chef de Montréal international, l’organisme chargé de faire la promotion économique des 82 municipalités du grand Montréal. Le mandat de Montréal International est précisément d’«attirer de la richesse en provenance de l’étranger», comme il est écrit dans son énoncé de mission.

Tout le monde veut accroître sa part des investissements étrangers, et on compte 4 000 organismes comme Montréal International. Seulement dans la région de Toronto, il y en aurait 24.

Quelque 2 000 filiales de sociétés étrangères sont présentes à Montréal. Elles représentent 1 % des entreprises, mais elles comptent pour 9 % des emplois et 20 % du PIB.

Que faut-il pour attirer ces entreprises ? Les investisseurs doivent compter sur une main-d’œuvre qualifiée, une structure de coûts compétitive et un accès aux marchés qu’ils convoitent.

Christian Bernard a expliqué que le climat d’affaires et la bonne santé de l’économie — ce que les experts appellent les «fondamentaux économiques» — sont essentiels, mais que les incitatifs fiscaux et autres formes d’aide font souvent la différence entre le choix de la région de Montréal et d’une autre agglomération métropolitaine en Amérique du Nord.

Il y a une surenchère entre les différentes juridictions, et les entreprises magasinent leurs incitatifs. Certains États déroulent le tapis rouge quand ils tiennent à un investissement.

Un État comme la Louisiane dépenserait annuellement 3,3 milliards de dollars en aide directe aux entreprises, selon les calculs de Montréal International. Le Québec serait au 14e rang en Amérique du Nord, avec une aide totalisant 771 millions de dollars — juste derrière l’Ontario.

En revanche, le Québec accorderait l’équivalent de 2,2 milliards de dollars en crédits d’impôt.

Une nouvelle étude du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal tend à démontrer que les subventions directes données aux entreprises par les États américains sont plus efficaces que la multiplication de l’aide indirecte octroyée par l’entremise des nombreux crédits d’impôt offerts aux entreprises qui font des affaires au Québec.

Christian Bernard croit néanmoins qu’il faut être prudent avant de faire le ménage dans les crédits d’impôt, et que les retombées économiques d’au moins six d’entre eux ont eu des répercussions certaines auprès des investisseurs étrangers.

«Dans un monde idéal, il ne devrait pas avoir de subventions aux entreprises», croit Norma Kozhaya, vice-présidente et économiste en chef du Conseil du patronat. Elle se veut néanmoins pragmatique et croit que nous sommes en quelque sorte obligés de les maintenir dans certains secteurs, parce que les Américains y ont aussi recours. Elle souhaite donc qu’on négocie la fin de cette surenchère avec nos partenaires des autres juridictions.

Dans son allocution, Norma Kozhaya a plutôt insisté sur les conditions économiques qui pourraient rendre le Québec encore plus attrayant pour les investisseurs. Comment créer un environnement propice à l’investissement privé et à la compétitivité des entreprises ?

Ce sera d’abord en assurant une meilleure gestion des finances publiques. Elle préconise une révision des différents programmes, l’allègement des structures administratives et une meilleure utilisation des équipements disponibles.

Le fardeau fiscal doit être concurrentiel, et elle veut accorder un plus grand rôle aux taxes à la consommation plutôt que de taxer les revenus du travail, comme cela se fait dans les pays nordiques. Elle favorise les approches utilisateur-payeur et voudrait voir réduire les taxes sur la masse salariale.

Parmi les nombreux points qu’elle a soulevés, je note une meilleure formation de la main-d’œuvre, un meilleur arrimage entre les programmes scolaires et le marché du travail, la lutte au décrochage scolaire, l’apprentissage de l’anglais, des cours d’économie au secondaire, la valorisation de la formation professionnelle et un meilleur arrimage entre l’immigration et les besoins du marché du travail.

Vaste programme, mais qui devrait favoriser encore plus notre position concurrentielle et la croissance économique.

* * *

À propos de Pierre Duhamel

Journaliste depuis plus de 30 ans, Pierre Duhamel observe de près et commente l’actualité économique depuis 1986. Il a été rédacteur en chef et/ou éditeur de plusieurs publications, dont des magazines (Commerce, Affaires Plus, Montréal Centre-Ville) et des journaux spécialisés (Finance & Investissement, Investment Executive). Conférencier recherché, Pierre Duhamel a aussi commenté l’actualité économique sur les ondes du canal Argent, de LCN et de TVA. On peut le trouver sur Facebook et Twitter : @duhamelp.

3 commentaires
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— « L’attitude que représente le pragmatisme est une attitude depuis longtemps bien connue, puisque c’est l’attitude des empiristes » — William James

D’après ce que vous nous racontez de madame Norma Kozhaya ; il est possible d’appréhender que cette personne est du type « idéaliste » et que son pragmatisme ne relève que de l’apparence. Ainsi, ce discours qui vise à maintenir les subventions pour les uns, mais pas nécessairement pour les autres ne relève guère du pragmatisme et relève plus de la politique politicienne.

On ne peut pas à la fois soutenir les principes du libéralisme économique, de la libre concurrence et de la libre entreprise pour en même temps considérer que « l’aide-sociale » pour certains secteurs soit compatible avec le modèle économique.

Lorsqu’elle souhaite en toute candeur, qu’on négocie la « surenchère » avec les autres juridictions, c’est le côté idéaliste qui revient au galop. Si nous voulons des subventions ou bien pas, cela relève du choix de société et c’est notre choix.

Ou bien comme société nous souhaitons avancer vers une société plus libérale de type ouverte — et dans ce cas il n’y a pas de place pour les subventions — ou nous souhaitons à l’instar d’autres sociétés occidentales continuer de soutenir le modèle mixte, mélange d’étatisme et de libéralisme. Cela consiste à maintenir une sorte de « statu quo » ; ce qui veut dire : nous bougerons lorsque les autres bougeront.

De ce choix de modèle de société tout le reste découle. Lorsque je lis : « Elle favorise les approches utilisateur-payeur et voudrait voir réduire les taxes sur la masse salariale » ; tout cela est bel et bien beau, comme cela relève du même idéalisme. Pour pouvoir réduire les taxes sur la masse salariale et soutenir un modèle d’utilisateurs-payeurs. Il y a au moins deux conditions « sine qua non » :

1 — Avoir une masse salariale en expansion, d’où valorisation significative de l’emploi et accroissement du pouvoir d’achat.
2 — Répondre à des conditions de plein emploi ou de quasi plein-emploi.

Lorsque je lis : « elle veut accorder un plus grand rôle aux taxes à la consommation plutôt que de taxer les revenus du travail, comme cela se fait dans les pays nordiques »… Là ! Là ! C’est tout juste si je ne frémis pas d’effroi.

Le ratio dans les pays nordiques entre les revenus de l’État et le PIB est de 56% en moyenne. Ce qui représente un revenu considérable. En contrepartie, les dépenses publiques représentent environ 52% en moyenne du PIB. On remarque donc qu’il y a une corrélation entre les revenus de l’État et les dépenses de l’État. S’il est vrai que la taxation de l’emploi est plus faible qu’ici et qu’elle est amplement compensée par le taux de taxe sur les produits et les services.

Le principe de l’utilisateur-payeur dont parle madame Kozhaya est une vision de l’esprit. Si les revenus de l’État sont considérables, c’est parce que les services offerts par l’État le sont aussi, en particulier les services sociaux. Aussi les habitants des pays nordiques payent-ils sous forme de taxes ce qu’ils ne paieraient pas sous forme d’impôts en l’échange de services qui compensent l’ensemble de leurs prélèvements.

Je ne dis pas qu’il n’y ait nulle vertu dans un tel modèle sociétal, encore faudrait-il choisir dans ce cas un mode de vie qui soit plus propice au développement des inégalités.

Le pragmatisme dans ce cas consiste surtout à dire aux autres ce qu’ils devraient faire et continuer de faire ce qu’on ne dit pas. Comme si de rien était 🙂

****Erratum :
Dans mon texte précédent j’ai écrit : « Je ne dis pas qu’il n’y ait nulle vertu dans un tel modèle sociétal, encore faudrait-il choisir dans ce cas un mode de vie qui soit plus propice au développement des inégalités. »

En fait, c’est l’inverse que je souhaitais écrire soit : « (…) encore faudrait-il choisir dans ce cas un mode de vie qui soit plus propice au développement des « non » inégalités. »

Toutes ces questions, fiscales ou autres, ont été abordées lors du dépôt du budget 2010. Le ministre Bachand avait entamé sa course vers la « vérité des prix » en voulant hausser les tarifs d’électricité et les frais de scolarité, et en privilégiant les taxes ajoutées plutôt que l’impôt. On sait où cela a mené le gouvernement libéral, qui aurait dû selon l’opinion générale, entreprendre un médiation avec les étudiants (négocier avec la rue, comme en France, dont la société est bloquée depuis trente ans), ne pas hausser la TVQ, et reculer sur l’électricité.
Quant aux subventions aux entreprises, pour concurrencer quelques états américains, encore faudrait-il que de grandes entreprises internationales, dans l’automobile, le numérique, la transformation des métaux, la machinerie, veuillent rayonner à partir du Québec. Pourquoi le voudraient-elles, dans cette province qui ne croit pas, manifestement, au libéralisme économique, et dont les infrastructures sont défaillantes? Ainsi: la gestion de l’offre, les prix plancher pour l’essence, une administration tâtillonne, des charges sociales élevées, le protectionnisme (CUSM, wagons de métro, fromages), et des interventions hostiles à l’investissement qui s’appuient sur un principe de précaution fondé sur l’émotion plutôt que sur la science (gaz de schiste, pétrole, pipelines, port pétrolier). On préfère aider des cimenteries dans un marché sursaturé!
Il faut que les québécois (et leur gouvernement), s’attaquent d’abord au climat d’affaires, et croient enfin aux vertus de la concurrence.