Monopoly: une leçon d’économie

Ce que le fameux jeu de table nous apprend — et ne nous apprend pas — sur l’argent.

Monopoly
Pas de chance!

Blogue EconomieMonopoly est l’un des ces jeux que bien des personnes achètent, puis rangent au fond d’un placard sans faire plus d’une partie ou deux. Le mien est coincé entre un jeu de Scrabble et une édition de Carrières qui semble plus vieille que moi.

Allez savoir pourquoi, j’ai récemment ressenti l’étrange envie d’y jouer en famille. Nous avons ouvert le plateau, choisi nos pions et, afin de bien distribuer l’argent, lu les règles.

Celles-ci se sont avérées moins amusantes que dans mes souvenirs d’enfance. Atterrir sur «Go» ne donne pas 400 dollars au lieu de 200. Les pénalités des cartes «Chance» et «Caisse commune» sont versées à la banque plutôt que dans les poches de la prochaine personne à tomber sur «Stationnement gratuit». Et non, le banquier n’a pas le droit de piger de temps à autre un billet de 100 dollars dans la caisse — ok, même enfant, je savais que cela était de la tricherie.

Plus j’avançais dans ma lecture des règlements, plus des liens avec l’économie réelle m’ont sauté aux yeux. Et pas nécessairement ceux dont on pourrait s’attendre d’un jeu créé au début des années 1900.

Par exemple, le livret indique que «la banque ne fait jamais faillite. Si elle se trouve à court d’argent, le banquier pourra émettre autant de billets que nécessaire sur du papier ordinaire». Voilà qui rappelle la crise de 2008 et les institutions financières que le gouvernement américain a sauvées à coups de milliards de dollars parce que jugées too big to fail.

Dans le même registre, une «crise du bâtiment» peut se produire dans Monopoly. Celle-ci survient toutefois lorsque la banque n’a plus de maison ou d’hôtel à vendre, et non lorsque le marché immobilier s’effondre.

Rien n’est certain en ce monde, à l’exception de la mort et des impôts, a écrit Benjamin Franklin. Même chose au Monopoly, où le taux d’imposition est de 10 % sur tous les actifs. Les riches peuvent toutefois y échapper en remettant 200 dollars à la banque. Digne d’un paradis fiscal!

Le Monopoly reproduit aussi à merveille le phénomène de la concentration de la richesse. Après quelques tours de plateau, les gros billets s’accumuleront entre les mains d’un ou deux joueurs. Un écart qui ne fera que s’accélérer avec les coups de dés, de la même façon que le un pour cent détiendra bientôt davantage de richesse que le reste de la population mondiale, selon Oxfam.

Si un joueur se trouve en prison, il n’a qu’à payer 50 dollars pour retrouver la liberté — l’équivalent de se payer un bon avocat. Ceux qui n’en ont pas les moyens croupissent derrière les barreaux pendant trois tours (à moins de lancer un double). La justice a beau être impartiale, son accès est inégal.

Évidemment, ce ne sont pas toutes les facettes du Monopoly qui trouvent un équivalent dans l’économie réelle. L’inflation n’existe pas, les cours du pétrole et du dollar n’influencent pas votre capacité d’achat, et personne ne vous empêchera de construire un hôtel rouge au milieu d’un quartier résidentiel composé de petites maisons vertes.

Mais la divergence la plus flagrante demeure la prémisse de départ du Monopoly. Tout le monde commence avec 1 500 dollars dans les poches et les dés sont les mêmes pour tous. Dans la vraie vie, nous ne naissons pas tous avec les mêmes privilèges, et les chances ne sont pas égales.

Paradoxalement, cette iniquité est reflétée parfaitement par l’histoire du Monopoly. Sa création a longtemps été attribuée à l’Américain Charles Barrow, qui a vendu son brevet en 1935 à Parker Brothers. En réalité, les origines du jeu remontent à 1903, lorsqu’une féministe progressiste, Elizabeth Magie, a inventé The Landlord’s Game.

The Landlord’s Game venait avec deux ensembles de règlements. Dans la version «monopole», l’objectif était d’écraser ses adversaires en accumulant les richesses. Dans la version «anti-monopole», chacun bénéficiait de l’enrichissement des autres.

Elizabeth Magie souhaitait ainsi démontrer que les monopoles sont néfastes pour le bien commun. S’enrichir au détriment des autres s’est toutefois avéré beaucoup plus amusant. La version «monopole» s’est propagée tranquillement aux États-Unis, jusqu’à aboutir entre les mains de Charles Barrow.

Charles Barrow est devenu millionnaire. Elizabeth Magie n’a touché que des poussières. Comme dans une partie de Monopoly.

The Landlord Game
Brevet de The Landlord’s Game

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5 commentaires
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Très intéressant comme explications de ce jeu. Ça nous démontre encore une fois que la finance actuelle lui ressemble comme deux gouttes d’eau.
(En passant, le mot « centration » n’existe pas. On dit « centrage », ou mieux « concentration »)

« Évidemment, ce ne sont pas toutes les facettes du Monopoly qui trouvent un équivalent dans l’économie réelle. L’inflation n’existe pas … » Mais il y a une facette qui s’apparente à l’inflation, on peut vendre ses terrains à l’enchère et ces terrains ainsi que les maisons ou hôtels qui s’y trouveraient, peuvent être revendu plusieurs fois et indéniablement plus cher qu’au prix indiqué sur le jeu.

C’est bien le Monopoly, ça parait simple et même les gauchistes croient qu’il comprennent!