Monsieur Vacances et Monsieur Travail

Par leur provenance, leurs destinations et leurs plans de vol, Transat A.T. et Air Canada sont aux antipodes. Les patrons des deux compagnies aériennes aussi.

Chaque été, plus de 100 000 Québécois se demandent s’ils voleront sur les ailes d’Air Canada ou d’Air Transat pour se rendre en France ou ailleurs en Europe. Ils sont convaincus, comme la plupart des gens, que les deux sociétés montréalaises sont concurrentielles.

Jean-Marc Eustache, président de Transat A.T., s’en défend bien. «Je ne suis pas en concurrence avec Air Canada», dit-il. Lui, c’est Monsieur Vacances. Il est né en Algérie en 1948 et il est arrivé au Québec à l’âge de neuf ans. C’est un fabricant de voyages. En 1977, il reprend Tourbec, agence de voyages orientée vers la clientèle étudiante. En 1982, avec ses complices de toujours Lina De Cesare et Philippe Sureau, il crée Trafic Voyages, un «voyagiste» — c’est-à-dire un créateur et un organisateur de circuits touristiques — spécialisé dans les destinations européennes.

C’est pour transporter les clients de Tourbec et de Trafic Voyages qu’il fonde, en 1987, Transat A.T. et sa division Air Transat, une compagnie de vols nolisés. La flotte, qui compte aujourd’hui 15 avions, est principalement affectée aux liaisons vers le Sud en hiver et vers l’Europe en été. Elle est bien petite si on la compare aux 163 Airbus, Boeing et Embraer d’Air Canada.

Air Canada est une compagnie aérienne régulière, la 11e au monde. Elle transporte 31 millions de passagers par année. Beaucoup de vacanciers, certes, mais aussi des millions de voyageurs d’affaires qui se rendent quotidiennement à Toronto, New York ou Calgary.

Monsieur Travail s’appelle Montie Brewer. Né en 1957, au Michigan, il dirige le transporteur national depuis décembre 2004. Il est le quatrième Américain de suite à occuper ce poste. Sa mission: relancer une compagnie qui a frôlé la mort. Sa vaste expérience l’avait préparé à cette tâche difficile. Il a géré une compagnie aérienne à faibles coûts, il a restructuré les liaisons de trois autres transporteurs et il a été l’un des négociateurs de Star Alliance, le premier réseau aérien international. Arrivé à Air Canada en 2002, c’est un gestionnaire de haut niveau dans «une industrie extraordinairement complexe et très dépendante de facteurs extérieurs», dit-il.

Je ne connais pas de secteur plus sensible et plus vulnérable que le transport aérien. Des attentats terroristes à New York ou à Londres, une épidémie de SRAS à Toronto, un tsunami en Asie ou un ouragan dans le golfe du Mexique, et les clients restent chez eux; le prix du carburant s’enflamme, et les résultats financiers piquent du nez. L’an dernier, les coûts de carburant d’Air Canada ont augmenté de 347 millions de dollars, ce qui a provoqué des pertes de 74 millions.

Air Canada, qui fête ses 70 ans en avril, affronte toutes les secousses qui agitent le monde de l’aviation. Et quelles secousses! De 2001 à 2005, les compagnies aériennes américaines ont perdu 35 milliards de dollars.

Accablée de dettes, non rentable depuis 1999 et menacée par WestJet, Air Canada se met à l’abri de ses créanciers en 2003. Pendant 19 mois, Montie Brewer et son patron, Robert Milton, tentent d’éviter l’écrasement.

Robert Milton, président d’Air Canada de 1999 à décembre 2004, met en place une stratégie audacieuse. En septembre 2004, il crée une société parapluie, ACE Aviation Holding, dont il devient président. Cette société regroupe toutes les activités de l’ancienne Air Canada. Il divise par la suite le holding en quatre sociétés distinctes, qui seront chacune cotées séparément à la Bourse, soit la compagnie aérienne Air Canada, le transporteur régional Jazz, le programme de fidélisation Aéroplan et Services techniques Air Canada (qui assure l’entretien des appareils). ACE a terminé l’année 2006 avec un bénéfice de 408 millions de dollars.

Reste maintenant à rentabiliser Air Canada. Les coûts de main-d’œuvre ont diminué de 25% après la restructuration. La compagnie fera aussi l’acquisition d’appareils beaucoup plus économiques à exploiter. Mais la structure tarifaire mise au point par Montie Brewer constitue la pièce maîtresse du redéploiement.

«Ceux qui ont travaillé sur ce dossier ont étudié le fonctionnement de plusieurs industries très éloignées en apparence de la nôtre, notamment la téléphonie cellulaire», raconte-t-il. Comme les forfaits des compagnies de téléphones mobiles, la nouvelle grille tarifaire permet d’offrir aux clients différentes catégories de billets, correspondant chacune à un prix et à un niveau de service différents. Les passagers peuvent aussi choisir à la carte les services auxquels ils tiennent. «Nous misons sur la flexibilité et la transparence», dit Montie Brewer.

Empruntant encore à la téléphonie mobile, Air Canada a instauré un système de réservation qui s’apparente à l’abonnement. Par exemple, les voyageurs peuvent acheter une Passe de 10 vols sur la liaison Montréal-Toronto à un prix très avantageux. Il y a même une Passe Entreprise, qui peut être utilisée par différents voyageurs d’affaires travaillant pour une même société. Montie Brewer ne voit que des avantages à cette nouvelle façon de voyager: des rentrées d’argent assurées pour Air Canada, des passagers plus fidèles qui obtiendront de meilleurs prix.

Les résultats sont prometteurs: les avions d’Air Canada n’ont jamais été si remplis et la société maintient son emprise sur 60% du marché intérieur canadien. Cela veut dire que WestJet ne gagne plus de terrain à ses dépens. Trois publications spécialisées américaines viennent d’ailleurs de saluer la réussite du transporteur canadien et de son président.

Si Monsieur Travail mise sur des coûts d’exploitation plus bas et des clients plus fidèles, Monsieur Vacances vend du rêve. Pour donner le goût de partir vers l’une ou l’autre des 60 destinations desservies par l’entreprise et promouvoir ses forfaits, Transat fait imprimer des millions de brochures chaque année.

La société tire l’essentiel de ses profits de la portion terrestre du forfait. «Pour nous, l’avion est un moyen de transporter nos clients vers une destination vacances, et non une finalité», dit Jean-Marc Eustache. Environ 40% des passagers d’Air Transat ont réservé leurs chambres d’hôtel, loué une automobile ou acheté un circuit touristique par l’intermédiaire des 430 points de vente des six agences de voyages du groupe.

Air Canada vend maintenant plus de 60% de ses vols intérieurs par Internet. Cela marque-t-il le déclin inexorable des agences de voyages? Pas pour les vacanciers, assure Jean-Marc Eustache. Selon lui, 90% des voyages de vacances sont encore réservés par les agences. Transat A.T. n’arrête d’ailleurs pas d’en acheter pour consolider son réseau. L’entreprise se dirige vers des revenus de trois milliards de dollars à la fin de l’exercice 2007.

Malgré le prix du carburant et toutes les turbulences, Montie Brewer et Jean-Marc Eustache débordent d’optimisme. Air Canada est plus légère et mieux équipée qu’elle ne l’était pour résister aux intempéries. Transat A.T. est portée par des vents favorables et veut augmenter sa vitesse de croisière. «Les gens continuent de voyager, peu importe les conditions économiques. Au lieu de s’offrir un hôtel quatre étoiles, ils iront peut-être dans un trois-étoiles. Mais ils voyageront. Cela fait maintenant partie de leurs habitudes.»

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