Montréal: les 101 idées de François Cardinal

Montréal est-elle en déclin? Est-elle en perte de vitesse? Fait-elle du surplace?

PR212_300

François Cardinal, éditorialiste à La Presse, lançait mercredi dernier un livre important pour la plus grande ville du Québec: Rêver Montréal, 101 idées pour relancer la métropole. Quatre-vingts personnalités de tous les horizons y ont signé des textes. Leur point en commun: leur amour pour Montréal.

«Dans tous les secteurs d’activités, dans tous les horizons d’opinion, cette grande ville regorge de talents, d’éveilleurs et de bâtisseurs», écrit Lucien Bouchard. Le comédien Vincent Gratton veut du «fulgurant» dans chacun des quartiers de Montréal et le président de la Chambre de Commerce, Michel Leblanc, veut que le premier geste du prochain maire de Montréal consiste à proposer une vision sur cinq ans pour transformer l’expérience du centre-ville. Sans oublier le comédien Martin Petit qui veut y ériger un Musée de la corruption…

François Cardinal a lui-même signé 21 textes. Il pose une question fondamentale: «comment espérer que Montréal joue son rôle de locomotive si on ne la traite pas comme telle?». Question à laquelle il donne une réponse: «Ce dont Montréal a besoin, clairement, c’est d’un traitement privilégié, d’une autonomie nouvelle, d’une diversification de ses revenus».

«Traitement privilégié. Autonomie nouvelle». Devinez quel est le sujet dont on a abondamment parlé au lancement et qui semblait susciter chez plusieurs tant de craintes et d’appréhensions, tant à droite qu’à gauche, chez les milieux culturels ou d’affaires? Je vous le donne en mille!

Entre-temps, voici ma modeste contribution à ce beau livre auquel mes collègues Josée Legault et Alain Vadeboncoeur ont aussi contribué.

Montréal est-elle en déclin? Est-elle en perte de vitesse? Fait-elle du surplace? Voilà des questions que l’on entend beaucoup, à Montréal… et dans presque toutes les autres villes du monde. Sauf que c’est à Montréal que nous habitons et que nous ne voyons qu’elle.

Cette proximité nous joue des tours. Nous avons la loupe braquée sur ses cicatrices, ses lenteurs et ses défauts. De près, tout semble aller mal, tout est pourri et tout stagne. Nous serions les cancres absolus du développement urbain et notre ville aurait perdu tous ses charmes et atouts. Fâcheux, d’autant plus que nous rêvions de faire de Montréal un petit New York, un Paris américain ou encore un Barcelone sur le Saint-Laurent.

Que verrions-nous si nous laissions tomber la loupe et prenions un peu de recul ? New York et Paris restent des villes extraordinaires, mais elles ne font plus partie depuis belle lurette des centres métropolitains en pleine expansion. L’Institut Brookings, un think tank américain de haut niveau, établit un tel classement. Cette année, on trouve neuf villes chinoises et trois villes turques parmi les 20 métropoles qui connaissent la plus forte expansion. Barcelone, qui a la cote auprès d’une certaine intelligentsia, est accablée d’un taux de chômage terrifiant de près de 25 %.

Le développement de Montréal ne peut pas faire abstraction de ce que l’on observe ailleurs. Les pays émergents connaissent une croissance fulgurante qui est accompagnée de l’essor spectaculaire de leurs centres urbains. Toutes les métropoles des pays industrialisés accusent un recul relatif. C’est inévitable.

Le magazine Forbes établit un tel classement aux États-Unis. Parmi les 10 villes métropoles en plus forte croissance, on n’en trouve aucune dans le Nord-Est ou le Midwest américain. Les villes de demain ont le malheur d’être situées au sud ou dans l’Ouest. Le Texas occupe quatre des pre­mières positions.

On ne peut pas faire abstraction de la géographie quand on parle de développement urbain. Les villes sont des lieux d’échanges et de commerce. Elles se nourrissent de la vitalité de leurs voisines. Géographiquement, Montréal n’est plus au cœur de ce qui se développe, se construit et se crée.

Les villes se développent aussi avec la croissance de leur population. Le boom démographique a fait passer la population du Québec de 4 millions de personnes en 1951 à 6,5 millions en 1981, soit une augmentation de 2,5 millions d’habitants. Montréal a profité de ce boom et des besoins en infrastructures de toutes sortes qui l’accompagnaient. Il fallait des autoroutes, des ponts, des lignes de métro, des logements, des édifices de bureaux, des universités et des lieux de culture.

Entre 1981 et 2011, la population du Québec n’a augmenté que de 1,3 million d’habitants. Le revenu personnel réel par habitant, qui avait crû de 208,9 % entre 1950 et 1980, n’a augmenté que de 43,7 % dans les 30 années qui ont suivi. Il fallait moins d’autoroutes, de ponts, de lignes de métro, de logements et d’édifices de bureaux. La géographie, la démographie et l’économie expliquent ce ralentissement et non pas une prétendue incapacité à mener des projets à bien.

Montréal n’a peut-être plus l’élan des années 1960, mais on perd de vue comment elle s’est embellie au fil des ans. Avec le Quartier international et le Centre universitaire de l’Université de Montréal, on raccommode la fissure entre le centre-ville et le Vieux-Montréal et l’aménagement du Quartier des spectacles fait la même chose entre l’est et l’ouest du centre-ville. Un peu plus au nord, le réaménagement du carrefour du Parc – des Pins a recollé le mont Royal au quartier central.

On ne fait pas que construire Montréal, on est en train de la reconfigurer et d’abouter ses différents quartiers pour en finir avec les espaces vides qui brisaient le tissu urbain et la défiguraient. Les projets de condominiums sont en train de panser ces plaies béantes qu’étaient les stationnements à ciel ouvert du centre-ville. L’été dernier, on comptait 75 grues en activité au centre-ville, un sommet depuis 1976.

Les projets les plus ambitieux des prochaines décennies, la démolition de l’autoroute Bonaventure et l’aménagement d’un nouveau quartier en lieu et place, ainsi que celui de Griffintown, veulent raccorder les berges du fleuve à la ville. L’aménagement d’un nouveau campus de l’Université de Montréal à Outremont liera davantage cet arrondissement à ceux de Rosemont – La Petite-Patrie et Villeray – Saint-Michel – Parc-Extension ainsi qu’à Mont-Royal.

Montréal s’est embellie au cours des dernières années, mais elle a d’abord été rapiécée. L’opération haute couture – ou haute soudure? – ne fait que commencer.
Deux facteurs – toujours les mêmes – peuvent accélérer ou enrayer le mouvement. La croissance de la population et le nombre de visiteurs détermineront si Montréal a besoin de nouveaux logements et hôtels. La vitalité économique et la santé des finances publiques auront le dernier mot quand il s’agira de construire de nouveaux ouvrages, de nouvelles installations ou de financer de nouveaux événements.

Démographie et économie. Tout est là.

1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

D’après moi, ce qui contribue au développement de l’urbain, c’est en premier la vision. Difficile ou impossible d’avoir de la vision dans un monde divisé et fragmenté. Pas de vision sans cohésion. Pas de vision sans une vision à long terme. Pas de ville si on ne visualise pas la ville sur mille ans. Montréal sera-t-elle encore debout dans quelques six cents ans ?

Peut-être ou peut-être pas. Qu’est-ce qui sera encore debout dans six cent ans ? C’est cela avoir de la vision. Les gens qui ont édifiés des pyramides, ceux qui ont édifié les cathédrales avaient dans l’idée que tout cela allait durer. Les concepts, les villes et la vie s’y sont développés pour cela et continuent de s’y développer.

On peut « patcher » tant qu’on veut à Montréal, remplir les trous, faire et défaire tout ce qu’on veut, il n’en demeure pas moins qu’on n’y développe pas le vivre et l’habiter, qu’on n’y développe pas l’appropriation de l’espace par les habitants, qu’on ne fait pas de la ville une sorte de « République » sur le modèle des cités-états italiennes de la Renaissance.

New-York justement est une sorte de cité-état, c’est aussi le cas de Paris qui en plus est la capitale d’un pays. Montréal n’est même plus le poumon économique du Canada sur le point d’être devancée par Calgary où on reçoit les étrangers, les nouveaux arrivants tous sur un pied d’égalité. Elle est où l’égalité à Montréal ?

On construit cette ville sur la base de plans d’affaires. Qui se cannibalisent les uns avec les autres. Au lieu de planifier dans le temps. Tout le monde veut partir en même temps, arriver le premier pour séduire les premiers les acheteurs potentiels et les investisseurs. Résultat, on risque de se trouver comme cela s’est déjà produit en d’autres temps avec des stocks d’invendus, des immeubles sans âmes qui sont rarement occupés à pleine capacité.

Oui ! Bien sûr, Montréal s’est améliorée visuellement. — Pour qui s’est-elle améliorée ? Pour les touristes, les gens de passage, les bourgeois embourgeoisés, les rentiers d’ici ou venus d’ailleurs qui veulent dépenser leurs pensions dignement amassées à l’abri des regards indiscrets.

On ne fait pas avec cette matière une ville du troisième millénaire. On planifie plutôt dans ce cas-là une ville ancrée dans une sorte de déclin doré qui plait surtout aux clientèles du troisième âge et à quelques investisseurs qu’on éblouit à défaut de réellement séduire.

— Montréal n’a que des atouts limités au plan de la séduction. On s’en lasse même encore assez vite. On ne vous y retient pas vraiment. C’est pour cette raison entre autre que les familles la désertent si facilement.