Montréal technopole: la revanche des cerveaux

Avec la Cité du Multimédia, Montréal est à l’heure de la nouvelle économie. Et prête pour la prochaine vague: celle du commerce électronique.

Parmi la faune bigarrée qui s’affaire autour des écrans du Centre national d’animation et de design de Montréal (Centre NAD), une école spécialisée dans les nouvelles technologies et les nouveaux médias, on ne voit que Mathieu Bérubé. Avec ses bottes Dr. Martens lacées jusqu’à mi-mollet, sa chemise rouge à carreaux et les nattes gominées qui jaillissent comme des chicots d’épinette de son crâne nu, il a tout du punk. Mathieu a 18 ans et vient de Rivière-du-Loup. « Là-bas, on me regardait comme un extraterrestre. Ici, je me fonds dans le décor! »

Il a trouvé sa voie il y a deux ans en voyant une publicité du Centre NAD à MusiquePlus: « Devenir designer de jeux vidéo. » Il a fait un emprunt à la Caisse populaire de sa ville natale afin de payer les frais de scolarité, 12 500 dollars pour huit mois de cours.

Comme des milliers de jeunes, Mathieu Bérubé rêve de faire partie des troupes de choc de la nouvelle économie.

Avec plus de 2 100 entreprises qui emploient 83 000 personnes dans les secteurs des télécommunications et des technologies de l’information, Montréal se classe au premier rang, en Amérique du Nord, pour la densité d’emplois en technologies de pointe.

« Au cours des 10 dernières années, 40% des nouveaux emplois créés à Montréal l’ont été par des sociétés qui misaient sur le capital intellectuel: c’est la proportion la plus élevée au Canada », dit Carlos Leitao, économiste principal à la Banque Royale du Canada.

Depuis la création de la Cité du Multimédia, dans le Vieux-Montréal, en 1997, la métropole a même réussi à s’imposer comme un des pôles internationaux de ce grand carrefour technologique qu’on appelle « multimédia », qui regroupe l’imagerie et le son numériques et permet de produire des effets spéciaux pour le cinéma, des jeux vidéo, en plus de bricoler des contenus pour Internet. «Une société de multimédia peut faire appel à 45 corps de métier, dit Isabelle Marrazani, du Centre NAD. Graphistes, informaticiens, illustrateurs, scénaristes, spécialistes des effets spéciaux, musiciens, vidéastes…»

Tout a commencé d’une façon bizarre, par le bluff d’un drôle de zig du nom de Sylvain Vaugeois, président du petit cabinet d’experts-conseils Groupe Vaugeois.

Culotté, le verbe haut, l’élégance ostentatoire, Vaugeois, 43 ans, a l’air de Mandrake le magicien. Au printemps 1996, avec son équipe, il concocte le plan Mercure, dont l’objectif est de créer 25 000 emplois au Québec (100 000 avec les emplois indirects) dans les nouvelles technologies de l’information et du multimédia. Sa recette? Que le gouvernement rembourse une partie substantielle des salaires annuels – 25 000 dollars – pendant cinq ans.

Ancien conseiller politique, Vaugeois connaît personnellement Bernard Landry, qu’il inonde d’appels téléphoniques, de lettres et de rapports. Mais le ministre des Finances fait la sourde oreille.

Qu’à cela ne tienne, en décembre 1996, Vaugeois s’envole pour Paris, où il rencontre les frères Guillemot, propriétaires d’Ubi Soft, un des 20 principaux éditeurs mondiaux de jeux vidéo. «En France, nous pensions que Sylvain Vaugeois était mandaté par le gouvernement québécois, dit Sabine Hamelin, directrice générale d’Ubi Soft Canada. Nous n’avions aucune intention d’ouvrir de nouveaux studios de production à l’étranger, et n’avions jamais pensé à Montréal. Mais l’offre nous a paru intéressante.»

Un mois plus tard, le président de la société, Yves Guillemot, débarque à Montréal avec son frère Michel, responsable de la mise en marché. Ce n’est qu’en rencontrant Bernard Landry que les deux hommes se rendent compte que Vaugeois n’était pas un émissaire du gouvernement, et qu’il ne parlait qu’en son nom! «Mais ils avaient compris que, avec ses écoles spécialisées, ses universités et son foisonnement de talents, Montréal présentait beaucoup d’intérêt, poursuit Sabine Hamelin. Les négociations avec le gouvernement ont continué.» Et en avril 1997, Ubi Soft, qui exploite aujourd’hui des filiales dans 16 pays, s’installe pour la première fois à l’étranger, à Montréal, et y construit sa principale unité de production, où travaillent 500 personnes. Ce nombre devrait passer à 800 d’ici trois ans. Les frères Guillemot ont par ailleurs annoncé l’implantation, l’an prochain, d’une filiale de Guillemot International, une autre de leurs sociétés, qui fabrique des composantes électroniques: 300 postes de plus!

En 1997, Bernard Landry a créé le Bureau de la nouvelle économie (BDNE), manifestement inspiré du plan Mercure. La différence: plutôt qu’une contribution annuelle de 25 000 dollars par emploi pendant cinq ans, Québec subventionne 40% du salaire, jusqu’à concurrence de 15 000 dollars, pendant 10 ans.

Au mois de juin suivant, le BDNE lance l’idée d’une Cité du Multimédia à Montréal. Pour bénéficier des largesses gouvernementales, les sociétés doivent s’installer dans le Faubourg des Récollets, un quadrilatère d’usines désaffectées coincé entre le Vieux-Montréal et l’autoroute Bonaventure.

Avant même de surgir de terre, la Cité du Multimédia devient un des projets les plus contestés de la décennie. Les propriétaires de tours de bureaux du centre-ville fulminent, parce que le taux d’inoccupation est déjà élevé à Montréal. Ils arguent qu’en subventionnant indirectement la construction ou la rénovation d’édifices le gouvernement leur fait une concurrence déloyale. Les producteurs de multimédia, pour leur part, sont scandalisés: ils estiment que leur jeune industrie a davantage besoin de soutien à la formation et de capital-risque que de béton. Aiguillonnés par les critiques qui fusent de toutes parts, les médias parlent d’«éléphant blanc».

Pourtant, le «miracle» semble en train de prendre forme. Et les résultats, qui dépassent les prévisions, ont cloué le bec aux sceptiques.

Pendant qu’il me guide dans les rues encombrées de gravats et obstruées par les camions, Guy Meyer se frotte les mains. Et ce n’est pas pour les réchauffer, en cette froide matinée. «Regardez les grues: il n’y en a pas beaucoup comme ça à Montréal!» dit-il en me montrant les potences métalliques qui charrient d’énormes chaudrons de ciment dans le ciel du Faubourg des Récollets.

Guy Meyer est directeur du groupe immobilier Valor, qui gère les immeubles de la Cité du Multimédia. «Nous avions 10 ans pour lotir le quartier, mais si nous continuons à ce rythme, tout sera loué dans moins de deux ans.» De la main, il désigne la «phase VI», une enveloppe d’acier et d’aluminium greffée sur la carcasse d’une vieille usine de briques rouges. Chaque «phase» est en fait un édifice qu’on rénove ou reconstruit. Il y a place pour une douzaine d’immeubles dans le quadrilatère. Le sixième, qui prend forme sous nos yeux, est déjà loué au complet.

Le plan prévoyait la création de 10 000 emplois étalée sur 10 ans. Dix-huit mois après sa mise en chantier, 67 sociétés, dont 15 étrangères, avaient déjà signé des baux et annoncé 7 591 nouveaux postes. Parmi celles-ci, des vedettes locales telles que Cognicase, Intellia ou Generation Net, mais aussi de grands noms internationaux comme Motorola ou Microïds.

«Les propriétaires d’immeubles qui me critiquaient me font aujourd’hui de beaux sourires, parce qu’ils se sont rendu compte que la Cité était en train de revitaliser le Vieux-Montréal et tout le voisinage, dit Bernard Landry. D’ailleurs, nous avions plusieurs raisons d’encourager la concentration dans un seul périmètre. Ces entreprises ont des besoins précis en matière de câblage à fibres optiques et les bâtiments doivent être construits en conséquence. Et, comme dans la Silicon Valley, la proximité est importante, parce qu’elle est stimulante sur le plan intellectuel et qu’elle favorise les occasions de partenariat et de fusion.»

Les producteurs de multimédia ont aussi changé leur fusil d’épaule. «On nous parle de la Cité à l’étranger, et certains de nos membres, qui désapprouvaient l’initiative, s’y installent, dit Gilbert Ouellette, directeur de l’Association des producteurs de multimédia. Les loyers sont chers, de 25 à 30 dollars le pied carré, alors qu’ailleurs à Montréal on trouve des locaux à 10 dollars le pied carré. Mais l’aide fiscale compense la différence de coût.»

L’objectif de 10 000 nouveaux emplois sera probablement atteint en 2001, sept ans plus tôt que prévu. Bernard Landry n’a pas l’intention de s’en tenir là. «Je vais chauffer le four», promet-il.

Chauffer le four, c’est subventionner. D’ailleurs, la Cité du Multimédia n’est qu’un des volets des programmes du BDNE pour soutenir la création d’emplois dans le secteur des technologies de l’information et du multimédia. Le gouvernement a mis en place des formules similaires à Québec et en région (les Centres des technologies de l’information et les Carrefours de la nouvelle économie), et il accorde une série d’avantages fiscaux aux sociétés qui créent des emplois dans le domaine des technologies de l’information: dégrèvements d’impôt sur le revenu, remboursement d’une partie des coûts d’achat du matériel spécialisé, exemptions de taxes sur le capital… «Les quatre programmes coûteront environ 180 millions de dollars sur cinq ans et créeront au total quelque 12 000 emplois», dit le coordonnateur du BDNE, André Parent.

Faut-il absolument acheter les emplois de ces secteurs de pointe, pourtant réputés lucratifs? «Montréal présente de nombreux avantages, mais ce sont les subventions qui font pencher la balance en sa faveur», dit Sabine Hamelin, d’Ubi Soft Canada. Motorola, Icestorm Digital, le CEFRIO, tous insistent sur l’importance de l’aide fiscale québécoise.

Malgré un essor remarquable, le créneau du multimédia reste étroit. Le marché mondial de sa principale activité, la production de jeux vidéo, est de 15 milliards de dollars. C’est bien, mais on ne bâtit pas une économie sur une simple portion de cette assiette!

«Nous n’en sommes qu’au début, dit Gilbert Ouellette, de l’Association des producteurs de multimédia. Nous attendons tous la grande vague de fond qui va balayer l’économie mondiale: celle du commerce électronique. Les entreprises qui feront de la vente au détail par Internet auront toutes besoin d’un environnement visuel interactif attrayant, c’est-à-dire d’un contenu multimédia, pour captiver les consommateurs zappeurs et surfeurs.»

Comme tous les penseurs de la nouvelle économie, Hervé Fisher, président du Marché international du multimédia, est persuadé que Montréal doit sauter dans le train du cybercommerce: «Avec toutes les entreprises de nouvelles technologies présentes ici, nous avons atteint une masse critique intéressante, dit-il. Maintenant, il faut prendre position pour que Montréal devienne une des grandes places internationales du commerce électronique.»

Aucune ville canadienne n’est encore entrée dans cette course. En 1998, au pays, les consommateurs avaient acheté pour 688 millions de dollars «en ligne», mais les deux tiers de ces transactions ont été faites dans des sites américains.

Quelques entreprises semblent vouloir se préparer au décollage. Le Groupe Alexis Nihon vient de s’associer au Mouyal Corporation Group pour racheter l’ancien édifice de la Chambre de commerce, côte du Beaver Hall. Les nouveaux propriétaires envisagent d’en faire un centre de commerce électronique. À Montréal International – l’agence chargée d’attirer les investisseurs étrangers dans la métropole québécoise -, on mentionne un groupe de New York qui voudrait en faire autant avec la Place Dupuis, rue Sainte-Catherine. Sylvain Vaugeois, concepteur du plan Mercure, voit plus grand: il souhaite faire de Montréal la capitale canadienne, sinon mondiale, du cybercommerce!

La maquette est faite, les devis sont déjà établis. Le «Centre mondial du commerce électronique» abritera des entreprises locales et internationales, et se dressera en plein coeur du centre-ville. Un imposant complexe, composé de neuf tours, qui pourra accueillir 20 000 employés. Coût de la construction: 800 millions de dollars. Le gouvernement subventionnerait non seulement les salaires en haute technologie, mais aussi ceux de tous les employés – informaticiens ou secrétaires – des entreprises admissibles.

«Si nous voulons persuader les AOL-Time Warner, Amazon.com et autres grands noms du commerce électronique de s’installer à Montréal, il faut frapper leur imagination avec quelque chose qui ait valeur de symbole, dit Sylvain Vaugeois. On n’a pas construit la Baie-James avec des outils de jardinage! Au Québec, depuis Expo 67 et les Jeux olympiques, le premier réflexe, c’est toujours de se demander s’il y a moyen de faire petit.» D’où son projet de «campus» du cybercommerce. Et son désir de voir les emplois de ce secteur subventionnés au même titre que ceux du multimédia…

Bernard Landry ne se prononce pas. «Nous recevons les projets et nous les évaluons. Si nous estimons pouvoir tout récupérer en retombées fiscales en moins de cinq ans, cela nous intéresse», dit-il.

Vaugeois piaffe d’impatience: «Christophe Colomb n’avait pas fait d’étude de marché avant de découvrir l’Amérique! Une société comme Ubi Soft n’avait aucune raison de venir à Montréal. On l’a relancée et les résultats sont là. Jamais une telle occasion ne s’est présentée dans l’histoire du Québec! Dans 10 ans, on se rendra compte qu’il aurait fallu penser 100 fois plus grand et investir 10 fois plus.»

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