Myopes comme des taupes

Débâcle financière, viaducs effondrés, crise en santé : inévitables quand l’horizon des politiciens ne dépasse pas deux ans.

L’une des plus graves difficultés de nos démocraties est l’incapacité des dirigeants politiques d’avoir une vision et d’adopter des mesures qui dépassent un horizon de deux ou trois ans. Leur comportement est complètement dominé par la pression électorale. Ils ne sont pas les seuls coupables. Nous-mêmes, les électeurs, encourageons pleinement leur myopie. La plupart du temps, nous appuyons les politiciens qui nous « flattent dans le sens du poil » à court terme en nous promettant des baisses d’impôt ou de nouveaux services publics « gratuits ». Ceux qui ont le culot de nous proposer des sacrifices aujourd’hui afin d’empêcher l’éclatement d’une crise plus tard, nous ne les récompensons pas. Nous les punissons.

Les exemples abondent. Depuis 10 ans, aux États-Unis, la réglementation immobilière en vigueur était tellement laxiste qu’elle a littéralement permis aux institutions financières de prêter de l’argent à des itinérants, sans vérification de crédit, pour qu’ils s’achètent des maisons. (Je n’ai rien contre les itinérants. Ce sont les fous qui leur ont avancé le fric avec la complicité des autorités réglementaires qui m’énervent.) Des centaines d’observateurs ont averti les autorités américaines que la déréglementation du prêt hypothécaire était allée trop loin et que le niveau de risque permis faisait peser une menace grave sur l’ensemble du système financier. Mais l’administration Bush a refusé d’agir tant que la crise n’a pas éclaté. Combien cela va-t-il coûter maintenant aux contribuables américains ? Mille milliards de dollars ? Mille cinq cents milliards ?

Au Québec, on a attendu qu’il y ait des morts sous le viaduc de la Concorde, à Laval, avant de comprendre qu’il fallait investir un peu plus d’argent dans la réparation de nos infrastructures. Ces morts, ce sont les politiciens québécois et nous-mêmes qui en sommes responsables. Pendant des années, malgré les avertissements répétés des ingénieurs, les autorités provinciales ont restreint les budgets qui devaient aller à l’entretien des ponts et des viaducs afin de procurer à tel ministre ou à tel premier ministre le financement requis pour telle mesure fiscale ou tel nouveau projet de dépense. Il fallait nous plaire à nous, les électeurs, naturellement.

Une autre crise s’annonce pour bientôt au Québec, cette fois en santé. D’ici 2030, le nombre de Québécois âgés de 65 ans et plus passera de 1,1 million à 2,1 millions, et celui des gens actifs de 20 à 64 ans baissera de 200 000. C’est facile à prévoir : ces personnes sont déjà nées, on peut les compter dès aujourd’hui. Un peu plus d’immigration n’y changera pas grand-chose. Il est parfaitement clair que ces modifications démographiques accroîtront la demande de soins de santé et de services sociaux et comprimeront les revenus fiscaux de l’État québécois.

La capacité actuelle de notre système de santé et de services sociaux de répondre à la demande vous préoccupe ? Vous n’avez encore rien vu. Je n’ose même pas prédire comment nos politiciens et nos concitoyens réagiront quand il faudra ajouter annuellement trois milliards de dollars au budget de la santé de l’année précédente. Les impôts vont-ils augmenter ? L’État étant à bout de souffle, le privé s’emparera-t-il du secteur de la santé ? Qu’arrivera-t-il à l’éducation, à la famille, à la solidarité, aux transports, à la justice, aux villes et aux régions quand le budget du Québec sera soumis au régime SBF (« santé bouffe tout ») ?

Ici encore, les avertissements et les suggestions de correctifs financiers n’ont pas manqué depuis quelques années. Les deux dernières études commandées par le gouvernement, les rapports Ménard et Castonguay, en sont remplies. Mais à Québec, on n’en tient pas compte. Le ministère de la Santé et des Services sociaux ainsi que ses alliés extérieurs se complaisent dans le déni le plus total : pas de problème, tout va bien, on s’en occupe. Ménard et Castonguay, à la poubelle.

Encore une fois, on ne fera rien tant qu’une crise majeure n’aura pas éclaté.

Et encore…
Les changements démographiques et leurs effets attendus sur les finances publiques du Québec sont décrits dans le livre Oser choisir maintenant, de Luc Godbout, Pierre Fortin, Matthieu Arseneau et Suzie St-Cerny, publié aux Presses de l’Université Laval en 2007.

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