Nokia, le Plateau, et la Voie maritime (!)

Alors que certains ne voient qu’une cible immense et statique quand ils parlent du capitalisme, j’observe plutôt un magna toujours en effervescence où les pays dominants d’aujourd’hui se font botter le derrière et où les entreprises championnes cèdent inéluctablement leur place à de nouveaux joueurs

C’est fou comment l’économie bouge. Alors que certains ne voient qu’une cible immense et statique quand ils parlent du capitalisme, j’observe plutôt un magna toujours en effervescence où les pays dominants d’aujourd’hui se font botter le derrière et où les entreprises championnes cèdent inéluctablement leur place à de nouveaux joueurs et à de nouvelles technologies.

On apprenait cette semaine que Microsoft achetait les téléphones portables de Nokia pour 7,5 milliards de dollars. Nokia a dominé ce marché pendant 11 ans avant de s’écrouler lamentablement sur la déferlante des téléphones intelligents. L’entreprise finlandaise était encore le numéro un au monde il y a deux ans à peine et elle a déjà accaparé près de 40% du marché mondial.

Le numéro deux pendant la majeure partie de ces années? Motorola, elle-même avalée il y a deux ans par le géant Google, une créature qui a tout juste 15 ans. Et que dire de BlackBerry qui vit des périodes troubles, ou de Palm, achetée par H-P qui n’a pas su quoi en faire. Pour montrer comment tout va vite, Apple, qui aura démocratisé l’usage des smartphones, est en train d’être déclassée par Samsung.

Mais il n’y a pas que les produits et les leaders de marché qui changent. Nous changeons également. Ce matin, on s’inquiète de la perte de popularité des commerces du Plateau Mont-Royal, à Montréal. Les tarifs élevés des parcomètres auraient eu un impact défavorable sur la fréquentation des commerces et restaurants de l’arrondissement. C’est vrai, d’autant qu’on aura tout fait pour compliquer la vie des automobilistes.

Ceci dit, il en est des quartiers comme il en est des choses. Le Plateau aura été le quartier à la mode des Montréalais pendant 30 ans. Il est cependant devenu cher. Aujourd’hui, on trouve les restaurants les mieux cotés et les plus «in» dans Griffintown, un quartier en plein processus de gentrification. Des jeunes professionnels et des artistes en tous points semblables à ceux qui ont pris possession du Plateau il y a quelques décennies, redécouvrent la rue Notre-Dame, pourtant l’une des plus anciennes de Montréal. En revanche, la rue Saint-Laurent, au nord de Sherbrooke, n’est plus l’ombre de ce qu’elle était dans les années 1980 et 1990. Il y a un puissant effet de mode, dans un sens comme dans l’autre.

Mes parents achetaient leurs meubles et leurs électroménagers dans les grands magasins du centre-ville; bien malin celui qui sera capable d’en faire autant aujourd’hui! Il faut dorénavant aller en banlieue pour faire ce type d’achats et cela ne s’explique pas seulement par la présence de parcomètres sur les grandes artères.

La Voie maritime? Je lisais dans Le Devoir une lettre d’un lecteur indigné qui mettait sur le dos des politiques fédérales toutes les difficultés passées, présentes et futures du Québec. Par exemple, la construction du chenal de la Voie maritime du Saint-Laurent à la fin des années 1950 aurait «court-circuité» plusieurs entreprises québécoises qui profitaient de la circulation fluviale.

Ce genre de sentence me fait sourire, car elle présuppose qu’un seul facteur suffirait à expliquer les «malheurs» du Québec. On pourrait s’attarder longtemps sur cette «tiers-modialisation» alléguée, car le revenu personnel réel par habitant des Québécois a augmenté de 33,1% dans les années 1960 et de 52,3% dans les années 1970.

La construction de la Voie maritime était inévitable et souhaitable et même un Québec indépendant n’aurait pas voulu se mettre à dos tous ses partenaires commerciaux. Ce mouvement vers l’ouest de la base industrielle du continent est un phénomène puissant et d’origine américaine. Il a eu des répercussions au Canada puisque les Américains préféraient avoir leurs usines satellites près de leur centre d’activité.

De façon générale, les secteurs industriels qui ont pu souffrir d’une concurrence accrue en 1959 n’existent plus dans leur vaste majorité. La durée de vie moyenne d’une usine est de neuf ans. Sans l’apport de nouvelles technologies ou de nouveaux produits, elles meurent toutes. Et de façon encore plus générale, la part du secteur manufacturier dans l’économie tend à diminuer dans tous les pays développés, y compris l’Allemagne, et la mondialisation a eu un bien plus large impact sur le sort de notre tissu industriel.

L’économie vit au jour le jour et elle épouse toutes les modes, toutes les contraintes et tous les bouleversements. Les choses ne sont jamais simples et jamais comme elles l’étaient auparavant, et c’est tant mieux.

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Que faire alors pour ramener un peu de dynamisme dans l’économie québécoise et contrer (un peu) le mouvement vers l’ouest? Certains ont déjà proposé de développer l’axe nord-sud, vers New-York, pour se greffer à l’économie du nord-est américain (jusqu’à Wahington) mis, à l’évidence, il n’y a pas de véritable intérêt économique (pour les américains). Faut-il se résigner à (continuer de) gérer la décroissance et la régionalisation?

Voici un débat complexe sur lequel il est difficile d’avoir un avis certain et définitif. Ce que je remarque cependant, c’est l’accélération. C’est un peu comme si le temps ne s’égrainait plus comme avant. Ce qui est à noter aussi c’est la disproportion. La démesure pour les uns et presque rien pour d’autres. Cela contredit tout principe qui voudrait que les humains naissent égaux.

Ce que j’observe encore, c’est que certaines sociétés et certaines nations restent toutefois plus justes et plus égalitaires que d’autres. Ce qui permet de considérer que l’exercice économique peut être contrôlé et dûment contrôlé. C’est encore vrai pour les entreprises. Certaines entreprises sont plus équitables, respectent plus l’éthique que d’autres. Sont-elles automatiquement moins rentables ou vouées à être déclassées en premier ?

Ce qu’il est possible de préciser, c’est que le capitalisme s’est développé fondamentalement sur des valeurs éthiques : travailler, mener une vie austère (pas d’alcool, pas de tabac, pas trop de nourriture), faire honneur à Dieu (aller au temple ou à l’église), fonder des familles, avoir des enfants, épargner une partie du fruit de son travail pour prospérer, améliorer son sort, fonder des entreprises et partager les bénéfices de l’entreprise avec les autres à tout le moins ceux qui travaillent sérieusement à assurer la prospérité et la pérennité. Surtout être regroupés et organisés, solidaires, donner de l’argent au temple ou à l’église, ne pas faire un usage ostentatoire de sa richesse, et finalement exister de façon autonome, quasi communautaire, pour ne pas dire autarcique, ce qui dans ce cas signifie peu ou pas trop d’État.

Nous sommes passés en un rien de temps, d’un système économique quasi vernaculaire à une sorte de monstre économique mondialisé, globalisé et « techno-structuré. » La bête peut-elle tenir encore longtemps ?

Parce que ces grandes vertus se sont faites la malle aujourd’hui. Le capitalisme n’existe pratiquement justement plus. Ce qui s’est imposé pour le remplacer, c’est la finance. Cette technostructure virtuelle par laquelle tout devient possible. Y compris les rêves les plus fous. C’est la finance et pas spécifiquement le progrès technique qui a permis le développement de toutes choses ; à certaines compagnies de devenir des corporations géantes. Le travail a cessé d’être la raison de l’économie, c’est uniquement la probabilité mathématique de réaliser des profits qui guide toutes formes d’investissements financiers. Les ingénieurs financiers sont devenus les oracles de la « Matrice. »

Ce qui permet de faire ou de défaire toutes choses aujourd’hui. Ce n’est pas le déclin inéluctable de toutes choses. Il y a toujours un début, un entre deux et une fin. C’est exclusivement la puissance de l’argent. Si ce n’est que l’argent n’a pas de valeur. Ce qui donne de la valeur à l’argent, c’est la transaction. D’où la nécessité de faire croire indéfiniment le volume, le nombre ou la valeur des transactions (ou les trois à la fois).

— Vous parliez récemment de Verizon Wireless. Qui rend possible cette méga-transaction ? La bonne santé financière de l’entreprise ou bien ses encaisses ? Non bien sûr, ce sont les partenaires financiers. Quelles chances pour Vodafone Group Plc de redéployer ses positions en Europe en particulier ? Toujours des partenaires financiers. Sans ces partenaires, aucune transaction ne serait possible. Aucune nouvelle marque à battre ne pourrait être établie.

Pour comprendre d’où nous venons, ce que nous sommes, ce vers quoi nous allons, il faut observer la structure du marché financier. Si demain il devient possible de facturer l’air que nous respirons, soyons assurés que sur ce marché extrêmement porteur, les financiers s’y trouveront les premiers. Et après tout, tant pis si cette nouvelle richesse presque inépuisable, ce nouveau Klondike, gage d’une outrageante prospérité finalement retrouvée devait en condamner quelques-uns à mourir asphyxiés. Pour devenir riche, y’a toujours un prix qu’il faut faire payer 🙂

Vous écrivez : «La construction de la Voie maritime était inévitable et souhaitable et même un Québec indépendant n’aurait pas voulu se mettre à dos tous ses partenaires commerciaux.» Sans doute avez-vous raison.

Mais soyons sérieux, il est tout aussi justifié de penser que si le Québec avait été en possession de tous les pouvoirs d’un État normal, il aurait été en mesure de négocier avec le ROC et avec les USA, des conditions qui auraient mieux répondues à ses besoins et à ses aspirations.

Vous écrivez aussi : «L’économie vit au jour le jour et elle épouse toutes les modes, toutes les contraintes et tous les bouleversements.» Je crois que voilà justement le malheur de laisser l’économie dicter son propre agenda sans que les autorités règlementaires n’aient le courage ni la volonté de baliser adéquatement ce domaine d’activité.

La recherche maximale du profit des actionnaires poussent les managers des grandes entreprises à prendre des décisions administratives strictement basées sur le court terme. Les résultats sont catastrophiques. Par exemple, la politique qu’a poursuivie les gestionnaires de GM pendant des années, à savoir le rachat de ses propres actions, lui a fait dépenser des milliards de dollars, l’a empêché de moderniser ses lignes de montages, a réduit la formation du personnel et réduit la R&R, avec comme résultat global sa faillite pure et simple. Et ce sont les milliards des citoyens américains qui ont payés les pots cassés. Et il faudrait béatement accepter ses règles autoproclamées ?

C’est évident pour moi qu’il faut mettre de côté les grands principes économiques néo-libéraux. Il faut s’ouvrir les yeux et constater que les leaders économiques ont une influence extrême sur l’établissement des règles économiques que les États peuvent mettre en place pour justement encadrer l’activité économique.

Pouvons-nous réellement croire que ces leaders économiques demanderont à l’État de légiférer sans penser à leurs poches ($$$) ?

«Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles.»
[Georges Bernanos]

« Mais soyons sérieux, il est tout aussi justifié de penser que si le Québec avait été en possession de tous les pouvoirs d’un État normal, il aurait été en mesure de négocier avec le ROC et avec les USA, des conditions qui auraient mieux répondues à ses besoins et à ses aspirations. » (sic)

Mais donnez-nous des détails Denis. Allez… Expliquez-nous ici dans un langage clair en quoi l’ouverture de la voie maritime a nuit au Québec et ce que vous auriez fait différemment pour « mieux répondre à nos besoins et aspirations ». Et soyez concret SVP.

L’économie n’a rien de néo-libérale au Québec. Elle y est hyper réglementée, hyper subventionnée et l’emploi y est également hyper protégé par une bureaucratie lourde, inefficace, obèse et tentaculaire et on en voit aujourd’hui les médiocres résultats.

Si l’État se retirerait du monde économique, celui-ci ne s’en porterait que mieux et les emplois afflueraient.