Nos ancêtres, ces astucieux marchands

Il faut en finir avec le mythe des colons illettrés de Nouvelle-France, écrit Pierre Duhamel dans un nouvel ouvrage. Nos ancêtres étaient des guerriers, des ouvriers spécialisés et de redoutables hommes d’affaires…

Nos ancêtres, ces astucieux marchands
Ill.: Isabelle Cardinal

Extrait 1

« Il fallait être très entreprenant pour choisir de s’établir dans cette colonie exotique et froide, située à 5 000 km de la France.

Le territoire est immense, mais la population toute petite. Entre 1608 et 1760, 8 527 colons sont venus s’y établir définitivement. Le démographe Jacques Henripin a calculé que cela fait en moyenne 56 colons par année. Entre 2006 et 2010, deux fois plus de Français sont venus s’établir au Québec que pendant les 229 ans d’existence de la Nouvelle-France?!

Ce nombre dérisoire d’émigrants permanents pendant l’époque coloniale française cache une réalité qui détruit tous les mythes sur ces pauvres paysans illettrés et sans ressources dont nous serions issus.

Leslie Choquette, une Franco-Américaine, a publié en 1997 un livre intitulé Frenchmen into Peasants, Modernity and Tradition in the Peopling of French Canada à la Harvard University Press.

Nous y apprenons que, loin d’être majoritairement des paysans, les deux tiers d’entre eux provenaient des villes. Ils venaient surtout des centres de plus de 10 000 habitants, alors que 85 % des Français de l’époque vivaient dans des villes de moins de 2 000 personnes.

Ils habitaient souvent les quartiers commerciaux de ces villes, qui étaient situées dans des régions particulièrement prospères, qui profitaient le plus des migrations à l’intérieur de la France et qui étaient considérées comme des centres culturels actifs, à l’époque.

Leslie Choquette démontre la surreprésentation en Nouvelle-France de tout ce qui constituait à l’époque l’élite de la société. On y trouvait proportionnellement deux fois plus de nobles qu’en France, 50 % de plus de bourgeois, deux fois plus d’ouvriers et plus d’artisans. En revanche, il y avait proportionnellement trois fois moins de paysans en Nouvelle-France qu’en métropole.

Les artisans venus en Nouvelle-France étaient particulièrement bien formés. Il faut dire que le quart de ceux qui s’y sont établis étaient des soldats, dont bon nombre avaient un métier. Sous l’Ancien Régime, l’organisation des métiers était construite autour des corporations et de trois états?: apprenti, compagnon et maître. On comptait parmi les soldats qui ont combattu au Canada six fois plus de maîtres charpentiers que dans l’armée régulière.

Mon ancêtre paternel, Thomas Duhamel, dit Sansfaçon, était un soldat, alors que mon ancêtre maternel, Étienne Truteau (qui est devenu Trudeau), était un «?maître charpentier de grosses œuvres?».

Loin d’être des paysans décalés et déclassés, les premiers habitants de la Nouvelle-France étaient de jeunes adultes célibataires à la recherche de l’aventure. On parlait français en Nouvelle-France, alors que 10 % seulement de la population s’exprimait dans cette langue en France métropolitaine. La majorité des colons pouvaient aussi signer leur nom. »

Extrait 2

« Il y a une circonscription fédé­rale dans le sud-ouest de Montréal nommée en l’honneur de Jeanne Le Ber. Les luttes électorales y sont vivement contestées et la circonscription a été tour à tour représentée depuis 2004 par une libérale, un bloquiste et un néo-démocrate.

Qui était Jeanne Le Ber?? Une «?célèbre recluse?» née en 1662 et morte en 1714, nous apprend le Dictionnaire biographique du Canada.

C’est pourtant son père, Jacques Le Ber, qui mériterait d’avoir une circonscription qui porte son nom.

«?Jacques Le Ber, Charles Le Moyne de Longueuil et de Châteauguay et Charles Aubert de La Chesnaye sont en quelque sorte les Pierre Péladeau, Jean Coutu et Alain Bouchard de la Nouvelle-France. Tous les trois parta­gent une vision « continentale » de l’exploration et des affaires et ils vont monopoliser le commerce de la fourrure?», dit l’historien Paul-André Linteau.

Jacques Le Ber (1633-1706) arrive à Mont­réal en 1657. Il est un redoutable homme d’affaires. En 1658, il épouse Jeanne Le Moyne, la sœur de Charles Le Moyne de Longueuil et de Châteauguay, avec qui il s’associe. Ils pos­sèdent ensemble des magasins à Montréal et à Québec et ils se lancent dans le commerce de la fourrure. Leur emprise sur le marché s’accroît avec la création de la Compagnie du Nord, en 1682, avec leur ami Charles Aubert de La Chesnaye.

Jacques Le Ber se lance dans l’industrie de la pêche à la morue, qu’il exportera aux Antilles, il fera du commerce avec la métropole et il expérimentera la transplantation en sol canadien d’arbres fruitiers européens. Il possédait les deux tiers de la seigneurie de l’île Saint-Paul, appelée aujourd’hui île des Sœurs parce que sa fille, grande dévote, en fera don à la Congrégation Notre-Dame de Montréal. Il était aussi le seigneur de Senneville, sur le bord du lac des Deux Montagnes.

Son beau-frère Charles Le Moyne de Longueuil et de Châteauguay (1626-1685) pourrait se faire appeler «?Charles Le Moyne du 450?», tant ses propriétés foncières étaient immenses?!

Soldat de valeur et homme courageux, il parle les langues amérindiennes et il défendra plusieurs fois la colonie contre les Iroquois. En récompense de ses nombreux faits d’armes, il se fait octroyer au fil des ans des terres qui correspondent aujourd’hui à Pointe-Saint-Charles, l’île Sainte-Hélène et l’île Ronde, Longueuil, d’autres terres entre Varennes et La Prairie, Châteauguay et ce qui est aujour­d’hui appelé île de Châteauguay, en plus de la concession de traite du Fort Frontenac, l’actuel Kingston, cette fois avec son partenaire d’affaires Jacques Le Ber.

Charles Le Moyne et Jacques Le Ber feront partie des actionnaires de la Compagnie du Nord, créée en 1682 à l’instigation de Charles Aubert de La Chesnaye pour contrer la présence de la Compagnie de la baie d’Hudson. Une expédition militaire sera menée pour rétablir leurs droits, à laquelle participeront 3 des 12 fils de Charles Le Moyne.

C’est à cette occasion que Pierre Le Moyne d’Iberville et d’Ardillières (1661-1706), son troisième fils, commence sa carrière militaire. Il deviendra le soldat le plus célèbre et le plus formidable de la Nouvelle-France.

Il prendra la tête de l’expédition qui découvrira l’embouchure du Mississippi et qui marque le début de la colonisation de la Louisiane. Lui et son frère Jean-Baptiste Le Moyne de Bien­ville fonderont Biloxi (Mississippi), La Mobile (Alabama) et La Nouvelle-Orléans. Voilà ce que l’histoire retiendra?: un grand soldat et un célèbre explorateur.

D’Iberville était aussi un riche et astucieux commerçant. Le gouverneur Frontenac disait à son sujet qu’il «?a beaucoup plus en vue ses interests et son commerce que le service du Roy?». Ses exploits à la baie d’Hudson lui ont donné le monopole des fourrures là-bas pendant cinq ans, ce qui lui rapportera des bénéfices substantiels.

Prévoyant, il établit une entreprise de pêche à son propre compte avant de mener sa campagne contre les postes anglais à Terre-Neuve. Tous les arrangements étaient faits pour écouler le poisson qu’il prendrait à l’ennemi.

Il a une plantation de cacao à Saint-Domingue (Haïti) et possède deux seigneuries en France. Sa passion pour les affaires causa d’ailleurs sa perte. On l’a accusé d’avoir détourné des vivres à son propre compte et de s’être livré à un trafic clandestin très lucratif.

Soldat et entrepreneur, la relation n’est pas si éloignée. En français du 11e siècle, le mot «?entreprendre?» veut dire «?attaquer?» et «?entreprise?» signifiera d’abord «?opération militaire?» au 14e siècle, bien avant de définir une organisation de production de biens. Les termes de gestion ont beaucoup emprunté au vocabulaire militaire. On parle couramment de stratégies, d’opérations, de campagnes, de déploiements, de conquêtes, de dominations, d’états-majors, d’effectifs, de divisions, de guerres entre différents concurrents et de victoires. Les entreprises sont des machines de guerre?!

Voilà de grands hommes d’affaires oubliés par l’Histoire. Ils ont eu des démêlés avec le pouvoir colonial, qui entravait leurs aspirations et le développement de leurs affaires.

Ils étaient des aventuriers, des défricheurs, des marchands, des conquérants, des guerriers et des rebelles. »

livre-pierre-duhamel


L’avenir du Québec : Les entrepreneurs à la rescousse
Par Pierre Duhamel
Éditions La Presse
238 p.

 

 

 

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Blogueur à lactualite.com, Pierre Duhamel observe et commente l’actualité économique québécoise depuis 1986. Il a été rédacteur en chef et éditeur de plusieurs magazines, et commentateur économique pour diverses chaînes télé.


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