Nos illusions perdues et nos espoirs nouveaux d’un monde meilleur

Un monde dans lequel une pandémie fait s’écrouler l’économie peut-il renaître meilleur ? Il est permis d’y croire, écrit notre collaborateur.

Photo : iStockPhoto

Il est trop tôt pour tirer des conclusions de la crise qui secoue actuellement la planète. À l’heure où j’écris ces lignes, la Chine semble avoir vaincu l’épidémie, mais le pire reste à venir en Europe et en Amérique. Le Québec compte encore moins de 1 000 cas confirmés de COVID-19 et moins de 10 décès. Mais les chiffres augmentent presque partout, et on ne voit pas la fin de la période de confinement qui immobilise la planète. Les conséquences économiques de la crise seront majeures, même s’il est impossible de les quantifier précisément. La normalité semble étrangement suspendue.

Dans un contexte où tout le monde navigue à vue, il est périlleux de se lancer dans des réflexions à chaud. Cela dit, même en période de confinement, il faut parfois prendre des risques. Voici donc quatre illusions perdues et deux espoirs.

Première illusion : ce qu’on croyait important ne l’est pas

Confrontés aux questions essentielles posées par la pandémie — vie ou mort de milliers de personnes, solidarité ou individualisme, impuissance face à une menace qui nous dépasse —, plusieurs aspects de nos vies paraissent soudain insignifiants. Pour de nombreuses personnes, le bouleversement en cours ne représente pas seulement une menace sanitaire et un choc socioéconomique, mais aussi l’occasion de remises en question plus profondes. La frénésie privée et publique de nos vies, tout à coup arrêtées, laisse un arrière-goût étrange. Notre expérience du monde passe désormais par un filtre plus existentiel qui décape la superficialité de notre quotidien d’antan.

J’ignore ce qui restera de tout cela dans quelques mois, mais pour l’instant, les potins de Hollywood, la partisanerie de basse-cour, le marketing des soins de beauté et les déboires du Canadien n’ont plus beaucoup d’importance. Les grandes thèses académiques et les modèles économiques complexes paraissent désuets. On compare la pandémie de COVID-19 à celle de la grippe espagnole de 1918, et ses contrecoups économiques à ceux de la Grande Dépression. La réalité d’il y a 15 jours — la présentation du budget du gouvernement, sur fond de surplus et de grandes ambitions de croissance — semble déjà appartenir à une époque révolue.

Deuxième illusion : une économie forte qui s’écroule comme un château de cartes

Alors que l’économie québécoise, comme celle des États-Unis et d’ailleurs, tournait encore à plein régime il y a quelques semaines, tout s’effondre soudainement. En décembre dernier, une contamination dans un marché de Wuhan, en Chine, a mis en branle une machine de Rube Goldberg qui, trois mois plus tard, provoque l’écrasement des bourses mondiales, un tsunami de mises à pied et une menace mortelle pour des milliers de PME. Personne ne l’avait vue venir.

On pourra dire que, contrairement à la crise financière de 2008 et à d’autres krachs boursiers, la crise économique actuelle n’a pas été directement causée par les débordements du capitalisme, mais par un agent extérieur qui échappe largement à notre pouvoir. En ce sens, les dommages de la pandémie en cours seraient plus assimilables à ceux d’une catastrophe naturelle qu’au fruit d’un dérapage civilisationnel. C’est en partie vrai, même si l’humanité garde assurément une part de responsabilité en ce qui concerne l’éclosion de COVID-19.

Mais, de même que les conséquences des tremblements de terre dépendent davantage du degré de pauvreté que de l’échelle de Richter, la contagion économique engendrée par la pandémie est directement liée au degré d’interdépendance de nos économies. La Chine compte pour 16 % de l’activité économique mondiale, comparativement à 4 % au début du siècle, et la mondialisation est beaucoup plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2008. Le même virus, dans un univers moins complexe et mondialisé, aurait sans doute eu des conséquences économiques moindres.

En déplaçant leurs chaînes d’approvisionnement et leurs centres de service aux quatre coins de la planète, par l’intermédiaire de processus logistiques complexes, les multinationales ont amélioré leur productivité et leur compétitivité, mais elles se sont aussi exposées à de nouveaux risques. Beaucoup d’États s’aperçoivent désormais que certaines industries, largement déplacées à l’étranger, devront être rapatriées, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité nationale. Certaines entreprises, certaines industries et certains modèles d’affaires ne survivront pas à la crise. On avance même des scénarios de rupture encore plus fondamentale, incluant un retour à une économie essentiellement locale.

Troisième illusion : derrière nos identités distinctes, une humanité partagée

La pandémie a un effet paradoxal. D’un côté, elle a provoqué le retour en force des frontières et la restriction des déplacements internationaux — des mesures sanitaires nécessaires pour ralentir la propagation du virus. (Ces mesures n’ont rien d’identitaire : les Québécois « de souche » qui voyagent sont tout aussi susceptibles que les immigrants de rapporter le virus au pays.)

De l’autre côté, les mesures de confinement qui se multiplient sur la planète ont permis à des millions de gens de cultures diverses de découvrir leur humanité partagée. Partout, les gens se sont précipités pour acheter du papier de toilette. Ils ont commencé à faire leur pain. Plusieurs font des semis. Tout le monde organise des apéros par vidéoconférence. La planète entière rit des mêmes mèmes. Tout le monde marche et beaucoup se mettent au jogging. La lettre d’une Italienne aux Français, abondamment partagée cette semaine, recense bon nombre de ces réactions universelles.

Le monde entier s’est ému de la résilience des Italiens qui chantent depuis leurs balcons. La progression inquiétante de la maladie en France, en Espagne, en Iran et aux États-Unis suscite la sympathie de plusieurs. Les autorités publiques d’Europe et d’Amérique cherchent à imiter les succès de la Corée, de Taïwan et de Hong Kong. On attend avec impatience les résultats des études chinoises sur des remèdes ou des vaccins potentiels. Si les peuples du monde n’ont jamais été aussi physiquement isolés les uns des autres, rarement avons-nous autant constaté les traits communs de notre espèce, et l’importance du partage d’informations et d’expériences. Il est permis d’espérer qu’au terme de la crise, cette conscience renouvelée favorisera davantage la solidarité et l’entraide internationales que la mesquinerie nationaliste.

Quatrième illusion : des gouvernements réputés incapables agissent soudain de manière décisive

L’observation a déjà été faite par d’autres : la crise que nous vivons a fait tomber l’illusion de l’impuissance des gouvernements occidentaux. Quand l’heure est jugée suffisamment grave, on constate que la capacité d’action des États est pratiquement illimitée. Construction d’hôpitaux et conversion de bâtiments en temps records. Création instantanée de garderies publiques. Hausse du financement de la recherche. Suspension des conventions collectives et réaffectation de personnel. Fermeture des frontières. Assouplissements réglementaires. Déploiement de forces de sécurité. Mise en place d’un revenu garanti. Adoption de plans de sauvetage économique illimités. Etc.

Ces interventions draconiennes comportent-elles des risques ? Évidemment. Devrait-on normalement préférer des approches plus douces et concertées ? Bien sûr. Cela dit, dans le contexte actuel, la réaction vigoureuse des États contribue à discréditer la posture cynique des idéologues pour qui l’intérêt public n’existe pas et le gouvernement est toujours incompétent, quand il n’est pas lui-même la source du problème.

Les actions musclées entreprises ces jours-ci devront demeurer l’exception, mais plus personne à l’avenir ne croira les politiciens qui affirmeront qu’ils n’ont pas les moyens ou la capacité d’agir face à une situation donnée. Aujourd’hui, la vérité est limpide pour tous : quand on dirige un gouvernement et qu’on veut, on peut.

Deux espoirs

Le premier espoir, c’est que cette crise s’avère finalement moins grave que prévu. Soit parce qu’on découvrira bientôt un traitement efficace, soit parce qu’un vaccin sera rapidement offert, soit parce que le printemps ralentira le virus, soit parce que les mesures de confinement précoce (notamment au Québec) porteront leurs fruits. On aura évité le pire.

Le deuxième espoir — un rêve naïf pour certains — s’exprime partout ces jours-ci. On l’a lu dans cette belle lettre d’une confinée de Venise. Le psychiatre Boris Cyrulnik l’a évoqué. Le chroniqueur Joe Nocera et ses collègues de Bloomberg ont écrit sur le sujet, de même que plusieurs autres, ici et ailleurs. Le souhait est le même partout : que cette pandémie et la destruction économique qu’elle engendre soient l’occasion de remettre le compteur à zéro et de bâtir un monde plus durable — moins effréné, plus solidaire, plus respectueux des limites de la planète. Il semble qu’il existe des précédents historiques pour ces grands virages.

Ce mouvement se concrétisera-t-il en évolutions tangibles ? Les changements se limiteront-ils à la conscience individuelle, ou verra-t-on des réformes systémiques ? Impossible de répondre à cette question aujourd’hui.

Pour le moment, on voit beaucoup de now-more-than-everism — la tendance à réagir à une crise en proposant, avec une insistance nouvelle, des idées qu’on défendait déjà. L’espoir d’une vraie évolution sera plus réaliste quand on verra davantage de gens affirmer que la pandémie a été l’occasion d’une conversion profonde. La durée et la gravité de la crise, et les leçons qu’on en tirera, détermineront ultimement si la pandémie de 2020 marquera la suspension temporaire du business as usual, ou le début d’une ère nouvelle.

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Félicitation à monsieur Lussier — que je lisais déjà voici une dizaine d’années — pour son abondante revue de presse. Malgré tout et malgré son travail colossal, je pense qu’il cultive l’erreur et voici pourquoi :

Lorsqu’il est question de superficialité. De qui finalement parle-t-on ? Eh bien on parle de ceux qui sont superficiels, pas de tout le monde. Alors, pourquoi y’en-a-t-il qui sont superficiels et d’autres qui ne le sont pas ? — J’éprouve une certain montant de doute (au chapitre des espoirs de monsieur Lussier) quant-au fait que les superficiels vont devenir moins superficiels après la crise.

C’est un peu une image biblique expurgée tout cela. Après la crise, les superficiels transfigurés deviennent des gens responsables. Eh bien, j’aimerais observer cela.

La réalité est qu’il y a deux semaines, la plupart des gouvernements et des services sanitaires de la plupart des pays du monde étaient parfaitement informés de la crise qui s’en venait. D’ailleurs l’OMS et quelques experts de la santé publique prenaient les risques de pandémie très au sérieux. La chose était documentée dès le mois de janvier.

La réalité est que peu de pays dans le monde qui avaient pourtant eu un avant-goût avec le SRAS (déjà un coronavirus) en 2003, puis la pandémie d’influenza A-H1N1 en 2009 qui d’ailleurs suit de peu le crash boursier de 2008 ; peu de pays se sont dotés d’un plan de contingence et d’un plan d’urgence digne de ce nom, hormis Hong Kong, Taiwan et la Corée du Sud, pays qui ont toute mon admiration.

Pourtant prendre en premier lieu sa température et la température de toutes les personnes entrantes (notamment) dans les aéroports, cela ne coûte pas une fortune et cela ne prend pas beaucoup de temps. Si tout le monde avait fait cela dès janvier, nous n’en serions pas là où nous en sommes présentement.

Il n’y a pas à proprement parler d’écrasement des bourses mondiales pour l’instant. Il y a simplement que l’ensemble des places boursières étaient anormalement surévaluées. Dès qu’une valeur baisse de 5%, les investisseurs aguerris empochent leurs plus-values, cela crée un effet d’entrainement. Les corrections de 35 à 40% que nous observons n’ont rien de surnaturel.

Ce qu’il fallait pour donner le signal des ventes, c’est un bon prétexte. Les investisseurs aguerris l’ont trouvé. Ce n’est pas l’économie qui s’écroule, c’est plutôt la cupidité qui s’étale dans toute sa splendeur. Idéalement d’ailleurs, le marché immobilier devrait baisser de 50 à 60%, le marché de l’art devrait s’affaisser de 90% et celui de la cocaïne et des stupéfiants gagnerait à disparaitre une bonne fois pour toute faute d’acheteurs pervertis et friqués.

Alors peut-être et seulement peut-être cette crise aurait du bon. Elle nous obligerait à fonder les existences de tout un chacun sur des bases solides. — Autant dire que tout cela ne se produira pas.

Contrairement à ce qu’écrit Jérôme Lussier, les entreprises n’ont pas amélioré leur productivité. La productivité dans le monde est en baisse depuis plus de 40 ans. C’est précisément parce que les bénéfices sont maigres, le taux d’endettement des entreprises élevés que la valeur des actions ne reflète pas d’un quelconque dynamisme économique. Seul le sort d’une brassée de privilégiés s’est réellement amélioré. Pas celui de travailleurs honnêtes comme vous et moi.

Tout cela ne relève ni de la montée en puissance de la Chine, ni d’une quelconque mondialisation. De quoi cela relève-t-il alors ? Eh bien vous ne le saurez pas…. Un jour peut-être….

Mes commentaires étant déjà assez long, je n’en rajouterai pas. Libre à chacun de continuer de se nourrir d’illusions ; persister à vivre dans le déni sur ce qu’il convient de définir comme du temps emprunté. Le cheminement de la conscience et l’éveil n’ont aucunement besoin de crises comme celles-là.

«Le cheminement de la conscience et l’éveil n’ont aucunement besoin de crises comme celles-là.» Alors de quoi ont-ils besoin? Vous auriez pu continuer votre texte et élaborer sur cet aspect.

@ Très cher monsieur Perras,

Vous avez très certainement remarqué que mes commentaires étaient déjà assez longs. Il ne m’est pas possible pour le respect des internautes, mais aussi pour le respect des journalistes qui mettent en ligne mes élucubrations…. D’écrire des textes au-delà d’une limite raisonnable.

C’est ce qui ne me permet pas d’échafauder comme vous me le demandez.

Quoiqu’il en soit, je préfère m’en remettre entièrement à l’intelligence des lecteurs et à la vôtre tout particulièrement pour continuer mon texte et pour élaborer sur cette question. À moins bien sûr que vous n’estimassiez que les pandémies de toutes sortes soient une excellente chose pour élever la conscience des survivants ?

Je n’en ajouterai pas plus. Vous avez la parole !

Merci monsieur Lussier de votre collaboration et de partager ces réflexions objectives sur cette crise planétaire dans laquelle nous sommes tous actuellement. J’apprécie particulièrement tous ces liens que vous avez placés qui réfèrent aux articles qui ont sûrement contribué à mûrir votre partage. Je vote pour que vos deux espoirs se concrétisent!

Pour régler une bonne partie des problèmes que suscite cette crise, pourquoi ne pas abolir l’argent et distribuer les richesses équitablement?
Pour répondre à la possible objection : les paresseux laisseront les autres tout faire, je lance une idée comme ça. On remplace l’argent par une application genre apprécio-mètre.
Plus vous êtes généreux de votre temps, de votre personne et dans vos manières, plus votre cote augmente et vous donne droit à obtenir ce que vous voulez. On parle du luxe. Pour ce qui est du nécessaire, comme la nourriture, c’est un droit acquis pour chacun. Les tâches les plus ingrates son accomplies par des robots. Donc, pas d’argent que du bonheur.
Évidemment, pour éviter la surconsommation, il y aurait une limite universelle pour tous sur les produits polluants et les objets matériels, pas sur les voyages et l’art et le divertissement.

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