Nuvei, la PME québécoise devenue milliardaire

Surfant sur la vague du commerce électronique, la PME québécoise Nuvei est une des grandes gagnantes de la pandémie. Portrait d’une vedette méconnue du monde des affaires. 

Illustration : Getty Images / Montage : L'actualité

Des PME milliardaires, ça ne court pas les rues. Dans le jargon de la finance, on les surnomme les « licornes », allusion aux fabuleux chevaux à une corne des légendes, symboles de puissance et de faste. Et pourtant, la PME montréalaise Nuvei, spécialisée dans le traitement des paiements électroniques, est bien une authentique licorne québécoise.

Lors d’un premier appel public à l’épargne (PAPE), en septembre 2020, ses actions se sont envolées en quelques heures pour atteindre la somme de 833 millions de dollars américains — Nuvei a ainsi établi un record canadien pour une entreprise de haute technologie au moment de son entrée à la Bourse de Toronto. C’est six fois plus que Shopify, autre grande championne canadienne, dont l’arrivée en Bourse en 2015 avait mobilisé 130 millions de dollars canadiens de capital. Du jour au lendemain, la capitalisation boursière de Nuvei s’est élevée à 6 milliards de dollars canadiens. Et son PDG et fondateur, Philip Fayer, qui détient 27 % des actions, s’est retrouvé milliardaire instantanément à 42 ans.

Comment une entreprise obscure dont personne ne sait dire le nom — prononcer « nou-vé » — a-t-elle pu devenir la vedette canadienne de la fintech, ces entreprises spécialisées en technologie financière ? Et, surtout, que fait-elle pour susciter autant d’intérêt sur les parquets bousiers ?

Nuvei est la première entreprise canadienne non bancaire de traitement des paiements électroniques. Une technologie d’une grande complexité qui arrive juste au moment où l’interminable crise sanitaire force des millions de commerçants et de boutiquiers à se doter d’une capacité transactionnelle en ligne.

Pour un consommateur, acheter sur Internet est très simple, mais pour l’opérateur, c’est un véritable casse-tête. « Quand je paie Uber à Francfort avec ma carte bancaire canadienne, ça déclenche une série d’opérations complexes entre une demi-douzaine d’intermédiaires », dit Jacques Marchand, vice-président, Grandes entreprises privées — Québec, à la Caisse de dépôt et placement du Québec. Cette dernière a injecté 70 millions de dollars canadiens dans l’entreprise en 2017 et son placement vaut près de 1 milliard quatre ans plus tard — ce qui en fait un de ses meilleurs investissements. Nuvei examine les sommes, ajuste les taux de change, vérifie si la transaction est acceptée et honorée, fait la compensation entre les diverses institutions financières et s’assure qu’il n’y a pas de fraude.

Il faut savoir que l’industrie des services d’arrière-guichet est très fragmentée. Les gros acteurs comme Interac, Visa et Mastercard ne sont en fait que des services nationaux. La particularité de Nuvei est justement sa capacité de traiter toutes les transactions dans 150 devises et entre 450 systèmes de paiement, dont Visa et Interac, mais aussi Alipay, PayPal, Cartes bancaires (en France) ou Apple Pay, et d’autres moins connus tels que Bancolombia, Todito Cash ou Pago Fácil. Quand un touriste de Pékin paie une chambre dans un bed and breakfast de Charlevoix avec sa carte de crédit chinoise, par exemple, tout devient plus compliqué, plus cher et moins rapide. C’est là qu’intervient Nuvei, qui, en échange d’une commission, va gérer toute la chaîne de transaction — rares sont les entreprises possédant cette compétence.

L’aventure de Nuvei commence en 1998 lorsque Philip Fayer, tout juste âgé de 20 ans, crée PaySystems, qui offre des services et du matériel de paiement électronique. Puis, en 2003, il programme une première version d’un logiciel de paiement en ligne et lance Paiements Pivotal. En 2006, la banque d’affaires new-yorkaise Goldman Sachs investit 60 millions de dollars canadiens dans la PME, ce qui lui permet d’acquérir neuf entreprises jusqu’en 2010. Puis vient une période de stagnation, et en 2017, faute de capitaux pour alimenter la croissance de son entreprise, Philip Fayer se prépare à la vendre à une multinationale étrangère.

C’est à ce moment que Novacap, une banque d’affaires québécoise, et la Caisse de dépôt et placement du Québec investissent ensemble près de 250 millions de dollars canadiens dans la PME. « Il y a peu d’entreprises comme Nuvei, capables d’être dans tous les marchés avec ce niveau de service », dit David Lewin, associé senior chez Novacap.

Rebaptisée Nuvei en 2018, la PME fait très vite l’acquisition de trois petites entreprises, puis en 2019, elle achète la britannique SafeCharge pour 890 millions de dollars américains. Cette transaction double son chiffre d’affaires et lui permet d’entrer dans les créneaux très féconds du jeu légal en ligne et des services financiers aux consommateurs par Internet. Et puis, en 2020, Nuvei met la main sur la néerlandaise Smart2Pay — une transaction estimée à 300 millions de dollars américains —, ce qui lui donne accès à 13 marchés nationaux européens très lucratifs.

Nuvei compte désormais 800 employés et 14 bureaux dans le monde, et traite les paiements électroniques de 50 000 clients, lesquels brassent 35 milliards de dollars américains de transactions par année et lui assurent un chiffre d’affaires de plus de 300 millions de dollars canadiens.

À la Caisse comme chez Novacap, le fait que Nuvei demeure déficitaire sur papier n’affole personne. Son exploitation est même très rentable, mais la priorité de Philip Fayer et de ses investisseurs est de tout réinvestir et d’emprunter à bloc pour gagner des parts de marché, ce qui grève les états financiers.

« Le premier appel public à l’épargne avait pour but de rembourser les dettes accumulées afin de passer à l’autre étape, note David Lewin. Notre priorité est d’avoir la capacité financière d’acquérir des parts de marché pour devenir le leader. » Kim Thomassin, première vice-présidente et cheffe des Placements au Québec et de l’Investissement durable à la Caisse de dépôt et placement du Québec, affirme très clairement le projet : « On veut bâtir des champions québécois de calibre mondial. »

On sait peu de choses du très discret Philip Fayer, qui a refusé toutes les demandes d’entrevue de L’actualité. Né au Québec, il a vécu en Belgique, en Israël et aux États-Unis. Il n’a jamais terminé ses études à l’Université Concordia, il habite à Hampstead, sur l’île de Montréal, où il élève ses quatre enfants, trois filles et un garçon. Il adore piloter des avions et a fait de la course automobile (formules Atlantic et Touring).

« Philip Fayer est un entrepreneur exceptionnel », estime Jacques Marchand. Celui-ci considère qu’il y a assez peu de risques que le siège social de Nuvei (200 employés à Montréal) quitte le Québec comme tant d’autres entreprises dans lesquelles la Caisse a investi récemment, notamment Element AI et le Cirque du Soleil. « Le PDG est ici, le siège social est ici, sa famille est ici. Il est un vrai Montréalais qui ne veut pas partir de Montréal. »

Et puis, rappelons-le, Novacap et la Caisse détiennent ensemble plus de 60 % des droits de vote.

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