Où investir son argent en 2015 ?

L’actualité fait appel cette année encore à quatre spécialistes québécois pour nous aider à tirer le meilleur parti des tendances qui se dessinent. Voici leur analyse ainsi que leurs suggestions de placements pour 2015.

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De bonnes affaires en vue à Wall Street : le marché boursier américain devrait progresser de 8 % à 10 % en 2015, selon les quatre experts consultés par L’actualité. – Photo : Mbbirdy/Getty Images

L’année 2015 s’amorce sur une déclaration de guerre économique. Depuis quelques mois déjà, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), pilotée par la puissante Arabie saoudite, brandit son arme la plus redoutable, une chute délibérée des prix, pour faire reculer les nouveaux producteurs — le pétrole de schiste américain et les sables bitumineux canadiens — dans leur quête de parts de marché.

Cette guerre d’usure aura des répercussions sur de nombreux fronts. Avec, en toile de fond, le rebond de l’économie américaine, le ralentissement de celle de la Chine, une hausse possible des taux d’intérêt…

Tout cela risque de peser lourd sur la planète économique au cours des prochains mois. Dans ce contexte, où investir son argent en 2015 ? L’actualité fait appel cette année encore à quatre spécialistes québécois pour nous aider à tirer le meilleur parti des tendances qui se dessinent. Voici leur analyse ainsi que leurs suggestions de placements pour 2015.

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Comment entrevoyez-vous le comportement de l’économie en 2015 ?

Il est extrêmement difficile de mesurer exactement l’effet qu’aura la chute rapide du prix du pétrole brut sur l’économie nord-américaine en 2015. Mais un élément fait consensus : elle est en meilleure santé que celle de la plupart des autres régions de la planète. Le Japon est retombé en récession, la croissance en Chine a considérablement ralenti, et en Europe, c’est la stagnation.

« Les États-Unis vont bien, mais le reste du monde va mal », résume Stephen Gauthier, gestionnaire principal et stratège à Fin-XO Valeurs mobilières.

Après les années difficiles qui ont suivi la crise de 2008-2009, le moteur de la croissance économique aux États-Unis est reparti, comme en témoignent l’augmentation du produit intérieur brut et le recul du taux de chômage. Pour 2015, la plupart des économistes tablent sur une croissance américaine avoisinant les 3 %.

Au Canada, par contre, le poids de la production pétrolière dans l’économie crée davantage d’incertitude. De 100 dollars américains en juillet 2014, le prix du baril de brut est tombé sous les 60 dollars en décembre.

Cette chute fait mal aux provinces de l’Ouest canadien, convient Stéfane Marion, économiste et stratège en chef à la Banque Nationale. Mais la baisse des prix du carburant qui s’ensuit réduit par ailleurs les coûts des entreprises manufacturières de l’Ontario et du Québec. Et comme celles-ci exportent surtout aux États-Unis, la baisse du huard qui accompagne la chute du pétrole améliorera leur rentabilité en 2015.

Dans l’ensemble, la chute des prix du pétrole, combinée aux bas taux d’intérêt dans les principales zones économiques, aura un effet positif, croit l’économiste. « Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les pays exportateurs, mais la baisse [du prix du pétrole] est un ballon d’oxygène pour l’économie mondiale. »

Que faut-il prévoir pour les ­marchés boursiers nord-­américains ?

« Nous sommes assez optimistes pour le marché des actions aux États-Unis », dit François Têtu, vice-président et gestionnaire de portefeuilles à Valeurs mobilières Desjardins. L’indice phare S&P 500 devrait enregistrer en 2015 sa septième année de rendement positif, avec, selon les quatre spécialistes, une progression d’environ 8 % à 10 % cette année.

Les opinions sont toutefois plus partagées à propos de la tenue de la Bourse de Toronto, en raison de la forte présence d’entreprises énergétiques (plus de 20 %) et minières (11 %). « La chute du prix du pétrole mêle les cartes, dit François Têtu. On sera dans le brouillard pour un certain temps. » En plus du casse-tête pétrolier, le ralentissement de la croissance dans les pays consommateurs de ressources, comme la Chine, a fait chuter les prix des métaux. Cela a entraîné, notamment, la fermeture de la mine de fer du lac Bloom, près de Fermont, au Québec, en décembre.

Malgré tout, il est possible que le S&P/TSX de Toronto procure un rendement positif. Mais il serait inférieur à celui de la Bourse américaine, croient trois spécialistes sur les quatre. Dominique Vincent, vice-présidente et gestionnaire de portefeuilles chez MacDougall, MacDougall & MacTier, se montre toutefois plus optimiste que ses collègues, prévoyant une progression d’envi­ron 10 % pour Toronto. « On pourrait avoir une belle surprise vers le milieu de l’année », dit-elle.

Les prix des matières premières pourraient rebondir dans le second semestre de 2015, croit-elle, stimulés notamment par la croissance escomptée de l’économie mondiale. Selon la gestionnaire, le prix du pétrole ne pourra demeurer sous les 60 dollars américains bien longtemps, sinon on aura des victimes dans tous les camps : 10 % des pro­ducteurs mondiaux ont besoin d’un baril à plus de 80 dol­lars américains pour survivre. Sans compter que des pays membres de l’OPEP connaîtront de grandes difficultés budgétaires, notamment le Venezuela, qui finance ses programmes sociaux avec les revenus de l’or noir.

Stéfane Marion croit lui aussi que le prix du baril devrait remonter quelque part entre 70 et 90 dollars américains, car l’Arabie saoudite « ne pourra tolérer » longtemps d’enregistrer un déficit de son compte courant (grosso modo, la différence entre la valeur des biens exportés et importés), malgré ses immenses réserves de capitaux.

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Et les taux d’intérêt ?

Voilà des années que les experts prévoient une augmentation des taux d’intérêt et… il ne se passe rien. En 2014, les taux à long terme (plus de 10 ans) ont plutôt reculé aux États-Unis et au Canada.

Les choses pourraient cependant changer en 2015. Maintenant que l’économie américaine a redémarré, la Réserve fédérale met fin à son programme d’achat massif d’obligations, qui gardait les taux bas et relançait le crédit. Le taux directeur est toujours sous 0,25 %.

Mais les quatre spécialistes estiment que les États-Unis sont à l’aube d’une augmentation très modeste des taux. « On se rendra peut-être jusqu’à 1 % à la fin de 2015 », dit Stéfane Marion, qui souligne que la faiblesse de l’inflation dans ce pays ne justifie pas une hausse plus importante. D’autant plus que la baisse des prix des carburants y réduira les pressions inflationnistes.

Au Canada, la banque centrale sera probablement encore plus attentiste que la Réserve fédérale. L’économie est plus anémique qu’aux États-Unis et la chute des prix des ressources a un effet de ralentissement. Même si l’inflation est un peu au-dessus de 2 %, cela pourrait être temporaire. Stephen Gauthier rappelle que le taux directeur au Canada est déjà à 1 %, ce qui laisse une marge de manœu­vre à la Banque du Canada. « Si elle bouge, ce sera plus modestement que la Réserve fédérale américaine, parce que notre économie est moins robuste que celle des États-Unis », dit-il.

Même si les taux restent bas, ce n’est pas une raison pour se priver d’une portion plus ou moins importante d’obligations dans son portefeuille de placements. « Il ne faut pas déserter cet actif, car le marché obligataire offre une police d’assurance contre les incertitudes », rappelle Stéfane Marion.

Il faut cependant s’en tenir aux échéances à court terme, de moins de cinq ans, dit François Têtu. Pour deux raisons : d’abord, lorsque les taux augmentent, la valeur des obligations à plus long terme diminue ; ensuite, avec une échéance rapprochée, on peut profiter de la hausse des taux d’intérêt lors du renouvellement.

Puisque le dollar américain pourrait continuer de s’apprécier par rapport au huard canadien, François Têtu suggère aux investisseurs d’acquérir des obligations d’entreprises américaines. Elles procurent un rendement supérieur aux obligations d’État. Et si le huard poursuit sa chute par rapport au billet vert, la valeur de ces obligations américaines augmentera.

Quels sont les secteurs susceptibles d’offrir des rendements raisonnables et ceux que l’on devrait éviter ?

Avec une économie mondiale qui devrait s’accélérer et des taux d’intérêt qui risquent de remonter à plus ou moins brève échéance, les probabilités sont élevées que le marché boursier procure de meilleurs gains que celui des obligations. Mais cela dit, tout n’est pas égal.

Un secteur n’a pas la faveur des spécialistes : celui des matières premières. L’issue de la guerre des prix du pétrole est incertaine, et le ralentissement de la demande en Chine tire vers le bas les prix des matières premières. « Le secteur des ressources restera déprimé », croit Stephen Gauthier. Le dollar américain est entré dans un cycle haussier, grâce à la relance de l’économie aux États-Unis, ce qui n’est habituellement pas très bon pour le prix des matériaux qui se négocient dans cette devise, rappelle Stéfane Marion. En plus, « il y a trop d’offres ». Trop de pétrole, trop de mines, trop de production pour les besoins.

Concernant l’énergie, soit 21 % de la valeur des titres inscrits à la Bourse de Toronto, les opinions sont plus nuancées. La chute des prix au cours des dernières semaines a fait dégringoler la valeur de nombreuses compagnies pétrolières. « Il faut être très sélectif », dit Stéfane Marion. Dominique Vincent penche plutôt du côté des producteurs gaziers. Ces derniers mois, pendant que les prix du pétrole reculaient, ceux du gaz naturel chutaient beaucoup moins.

Par ailleurs, advenant une hausse des taux d’intérêt, les titres des banques, qui pèsent lourd à la Bourse de Toronto, pourraient ne pas offrir les rendements escomptés, prévient Stephen Gauthier. En 2014, les titres de la plupart des banques canadiennes ont progressé de 15 % à 20 %. D’ailleurs, François Têtu les trouve un peu chers et préfère ceux des banques américaines, plus abordables.

Dominique Vincent, qui place les banques au cœur de ses portefeuilles et les négocie très peu, jette maintenant son dévolu sur les compagnies d’assurances. « Quand les taux diminuaient, je n’étais pas dans les assurances. Mais maintenant qu’ils s’apprê­tent à remonter, j’en achète », dit-elle. Les assureurs ont des engagements à long terme à l’égard de leurs clients. Lorsque les taux baissent et que les Bourses vont mal, leur bilan est amoché. C’est le contraire lorsque les Bourses et les taux rebondissent.

Les opinions sont également partagées à propos des sociétés de services publics, comme les pipelines et les entreprises de télécommunications. Celles-ci paient habituellement de bons dividendes et sont attrayantes quand les taux d’intérêt baissent. Or, l’inverse se produit quand les taux montent. « Elles sont trop chères maintenant », dit Dominique Vincent. Par contre, Stephen Gauthier aime bien les télécoms. « Des entreprises comme BCE ou Rogers [propriétaire de L’actualité] sont beaucoup moins réglementées qu’avant et ont un potentiel de croissance dans des secteurs comme les chaînes de télé spécialisées ou les sports. »

Stéfane Marion croit qu’avec la baisse de valeur du huard et la reprise des investissements dans les infrastructures aux États-Unis, certaines sociétés industrielles canadiennes devraient connaître une meilleure année. Il songe notamment au Groupe Canam, de la Beauce, qui décroche des contrats d’infra­structures chez nos voisins américains.

La baisse du prix des car­burants est aussi une bonne nouvelle pour les sociétés de transport, comme Transat ou Trans­force, signale de son côté François Têtu.

Et où sur la planète vaut-il mieux investir ?

Un pays fait consensus : les États-Unis, où l’économie, beaucoup plus diversifiée et résiliente qu’ailleurs dans le monde, est en mode croissance. Puisque le billet vert est dans un cycle haussier, les placements en devise américaine obtiendront un meilleur rendement une fois convertis en dollars canadiens, si le huard continue de reculer. « Bien que la Bourse soit plutôt élevée, les États-Unis demeurent un marché important », affirme Stéfane Marion.

On trouve aux États-Unis un grand choix de titres dans des secteurs relativement stables, tels que les produits de consommation de base ou encore le pharmaceutique, fait remarquer Stephen Gauthier. Et investir aux États-Unis permet d’être présent sur les marchés étrangers, ajoute Dominique Vincent. Des géants comme General Electric ou Johnson & Johnson vendent en effet leurs produits et services partout dans le monde, et y investir est une façon de participer à la croissance des pays hors de l’Amérique du Nord.

On trouve aussi aux États-Unis quelques-unes des plus grandes sociétés de technologie, les Apple, Google et Intel, dans lesquelles on peut acquérir une participation par l’intermédiaire de fonds négociés en Bourse, ce qui réduit les risques, dit François Têtu. Ce dernier aime aussi l’Europe. Bien sûr, l’économie y est plutôt anémique, mais on trouve d’importantes multinationales qui vendent à l’étranger. « Il y a des aubaines intéressantes », croit-il.

Enfin, du côté des pays émergents, la situation est plus problématique. La croissance en Chine a ralenti, passant de plus de 10 % à 7 % en quelques années, la Russie est durement frappée par la chute des prix du pétrole, tandis que le Brésil et le Chili éprouvent des difficultés en raison de la baisse des prix des matières premières. « Dans les pays émergents, il y a les producteurs et les consommateurs, fait remarquer Stéfane Marion. En Russie et au Brésil, deux pays producteurs de ressources, la situation économique est difficile. Il faut plutôt se tourner vers des pays consommateurs de ressources, comme la Chine et l’Inde. Cette dernière, par exemple, profite de la baisse du prix du pétrole, car il compte pour le tiers de ses importations. »

Stephen Gauthier suggère pour sa part d’éviter les pays émergents, notamment la Chine, tant que la situation ne se stabilisera pas.

Quels sont les facteurs sus­ceptibles de compromettre ces perspectives ?

Une hausse trop rapide des taux d’intérêt, répondent Stephen Gauthier et Dominique Vincent. « Il pourrait y avoir un dérapage de ce côté si l’économie américaine part en fou », dit-elle. Les marchés boursiers nord-américains se négocient déjà à des niveaux plutôt élevés. Au troisième trimestre de 2014, la croissance de l’économie a été révisée à la hausse, à 3,9 %, mais l’inflation semble maîtrisée, à 1,7 %.

François Têtu craint plutôt la situation inverse : la déflation. Il note que depuis quelques années, les prix des matières premières, surtout les métaux, ont enregistré de forts reculs. Et maintenant, c’est au tour du pétrole. Un recul généralisé des prix pourrait avoir un effet néfaste sur l’économie. Dans certains pays européens, comme la France, l’inflation est presque à zéro et l’économie stagne.

Enfin, toujours à propos du pétrole, Stéfane Marion dit s’inquié­ter des répercussions de la chute des prix dans certains pays. « Cela pourrait causer de l’instabilité sociale », dit-il. Il songe à des pays comme le Venezuela, le Nigeria et même l’Iran. Au Venezuela, une grande partie des réformes sociales ont été financées par la rente générée par les ventes de pétrole. Qu’arrivera-t-il si ces revenus ne sont plus au rendez-vous ?

« Bref, il faut être très sélectif par rapport aux pays où l’on choi­sit d’investir », conclut l’économiste.

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2 commentaires
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Que c’est étrange de constater que l’économie n’intéresse personne. L’argent est encore mal vu au Québec. Aucun commentaire ne porte sur cet article très bien fouillé. J’en remercie l’auteur et j’utiliserai le fruit de sa recherche pour peaufiner mes placements. Si l’article portait sur une futilité comme l’indépendance du Québec, des dizaines de personnes, lesquelles ne connaissent pas les rudiments de la bourse, s’empresseraient de péter de la broue.

J’ai l’intention d’acheter des actions américaines dans mon FEER. Est-ce un bon choix d’investir en actions américaines? Si le $ canadien atteint 0,60 $ US, est-ce encore rentable? Si j’achète des actions américaines aujourd’hui (0,78 $/ au dollar américain), je les garde, puis le dollar canadien augmente jusqu’à 0,85 $US, est-ce encore un bon choix d’acheter des actions américaines? Si je ne les vends pas, il n’y a pas de problème, et si l’action américaine monte plus
rapidement, je crois que c’est encore une bonne affaire. MERCI de vos conseils.