Affaires et économie

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Quoi faire avec le surplus budgétaire ?

Chaque matin, je consulte les titres de dizaines de journaux ou de sites spécialisés américains pour ma revue de presse. Je n’en reviens pas du pessimisme qui règne ces jours-ci aux États-Unis. Les économistes les plus savants prédisent que le risque de récession est maintenant de 50 %, mais on dirait qu’il est de 100 % en lisant les journaux. Ce matin, on s’inquiète de la baisse des ventes de maisons neuves (-8,3 % en août), la plus forte baisse enregistrée en sept ans. Le moral des consommateurs et à son plus bas et on s’attend à une baisse des profits des entreprises. Sur un autre registre, mais les deux questions sont liées, plusieurs économistes réputés remettent maintenant en question le libre-échange et les démocrates au Congrès se font de plus en plus protectionnistes (voir la revue de presse). Ce ne sera pas facile pour les exportateurs canadiens. Non seulement les Américains ferment de plus en plus la porte, mais la force du dollar canadien leur enlève un important avantage comparatif. Pire, l’entente entre GM et ses syndiqués cette semaine risque d’avoir de lourdes répercussions sur les exportations manufacturières canadiennes. En effet, cet accord prévoit que GM cède au syndicat la responsabilité de l’assurance santé, ce qui diminuera de beaucoup le prix des voitures produites aux États-Unis. Cette entente fera boule de neige chez les industriels américains et les entreprises et usines canadiennes perdront un autre avantage comparatif. Tôt ou tard, les gouvernements canadiens seront forcés d’intervenir pour soutenir les exportateurs, sinon des millions d’emplois seront à risque. (Entre janvier et juillet les exportations du Québec vers les États-Unis avaient déjà baissé de 4,8%. Le déficit commercial extérieur du Québec est, après sept mois, de 7,7 milliards de dollars.) Pourquoi ne pas profiter de l’imposant surplus budgétaire pour alléger le fardeau fiscal des entreprises canadiennes ? Ottawa a engrangé un surplus de 13,76 milliards de dollars en 2006-07. Le gouvernement Harper a utilisé ces fonds pour réduire le déficit, ce qui allégera de 725 millions de dollars les paiements d’intérêts et le fardeau fiscal des contribuables. Cela est bien. Le gouvernement pourrait faire mieux en utilisant les milliards prévus pour l’exercice budgétaire en cours à la réduction du fardeau fiscal. Cela stimulerait l’économie et pourrait contrer l’impact au Canada du désastre appréhendé aux États-Unis. Bref, comme à tous les automnes, administrer un vaccin pour empêcher la grippe de frapper trop fort.

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Halte-là, les Canadiens sont (presque) là !

Ça recommence mercredi soir prochain, dans une semaine exactement. À partir de cette date, on parlera autant de Carbo que de Mario et plus souvent de Gainey que de Harper. Nous n’y pouvons rien, l’ascendant des Canadiens de Montréal sur les médias québécois est irrésistible. J’aime le hockey, mais l’ampleur du phénomène m’échappe. Le Centre Bell est plein à chaque partie, malgré des billets qui peuvent aller jusqu’à 200 dollars l’unité. Le 15 septembre dernier, plus de 75 000 billets ont été vendus dans une seule journée. Les prix affichés au Centre Bell constituent un véritable appel à la révolution : le hot-dog s’y vend 3, 29 dollars, une bière pression 8, 34 dollars et le popcorn 5, 48 dollars. Le Canadien est fier de son nouveau chandail, mais il vous en coûtera la bagatelle de 139,95 dollars plus taxes pour en avoir un. C’est rendu aussi cher que du Armani ! Tout ça pour voir une équipe bien ordinaire composée en grande partie de travailleurs immigrés saisonniers. (J’entends déjà les murmures de Monsieur Noël…) Cette mine d’or, personne n’en voulait au Québec. Il a fallu un aventurier du Colorado pour se l’approprier pour une bouchée de hot-dog (275 millions de dollars, dont 50 millions de son propre argent). L’équipe à elle seule vaut probablement plus cher aujourd’hui. C’est comme si George Gillett avait mis la main sur le Centre Bell gratuitement. L’édifice, évalué à 225 millions de dollars dans le rôle d’évaluation foncière de la Ville de Montréal, occupe le quatrième rang mondial au palmarès des plus importants vendeurs de billets de spectacles. Il m’arrive quelquefois de trouver que nos chefs d’entreprise manquent d’audace…

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Travailleurs demandés de toute urgence !

J’assistais en fin de semaine au congrès de la Fédération des chambres de commerce. Pendant qu’une partie du Québec se défoule sur le dos des immigrants et des communautés culturelles qui expriment trop publiquement leur différence, j’ai vu des gens d’affaires très inquiets par la difficulté de recruter des employés qualifiés pour assurer le développement de leur entreprise ou de leur région. Premier Tech, une entreprise de Rivière-du-Loup présente dans plusieurs marchés internationaux, n’arrive pas à combler 100 postes. Elle n’est pas la seule, 40 % des entreprises de la municipalité manquent de main-d’œuvre. Dans la région de Québec, 6 000 postes sont disponibles pour des employés qualifiés. Les dirigeantes de la Chambre de commerce de Gaspé se demandent si la région compte assez de travailleurs qualifiés pour profiter des retombées générées par la construction d’éoliennes. J’avais entendu le même discours le printemps dernier sur la Côte-Nord où les employeurs ne savent plus où trouver les ressources dont ils ont besoin. De plus, les entrepreneurs et dirigeants d’entreprises du Québec anticipent le départ à la retraite de plusieurs de leurs bons employés et se demandent par qui les remplacer. Pour eux, l’immigration est une nécessité. Sans renforts, pas de croissance. Bien sûr, les problèmes vécus au Québec ne sont pas uniques au monde. Dimanche, le New York Times racontait les efforts gigantesques (plus de 8 milliards d’Euros) du gouvernement allemand pour rehausser le taux de natalité. Plus de 25 % de la population allemande est âgée de plus de 60 ans. Ce matin, Le Figaro dresse un portrait sombre d’un Japon ethnocentrique et vieux qui a de plus en plus de mal à rivaliser avec les économies beaucoup plus jeunes et dynamiques de ses voisins asiatiques. (voir revue de presse) Le défi de la main-d’œuvre est un véritable enjeu pour le Québec. Le taux de chômage actuel n’est pas loin d’un véritable plein emploi. Ceux qui ne trouvent pas un emploi sont souvent peu qualifiés ou (cela existe) peu travaillants. Reste à concilier le besoin des entreprises aux sensibilités de la population. Ce qui est un autre beau défi !

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Prix québécois de l’entreprise citoyenne 2007

Promouvoir et célébrer les gestes équitables en entreprise. Voilà la mission que se sont donnée les créateurs des Prix québécois de l’entreprise citoyenne, il y a tout juste un an. C’est lors d’une discussion sur l’éthique commerciale que des gens de Korn/Ferry International, du magazine L’actualité et de la Chaire en éthique des affaires de l’Université de Montréal ont eu l’idée de créer ces prix, une première au Québec. «Nous voulions convaincre par l’exemple plutôt que de faire de grands discours», explique Paule Beaugrand-Champagne, éditrice de L’actualité et membre du comité organisateur. Au cours des derniers mois, les entreprises ayant un siège social au Québec ont donc été invitées à proposer un geste posé au cours de l’année 2006 qui a eu un impact sur le respect des employés, des actionnaires, des clients, de l’environnement ou de la communauté. Le jury a sélectionné neuf finalistes regroupés dans trois catégories : grandes entreprises (1000 employés et plus), entreprises de tailles moyennes (entre 100 et 1000 employés) et petites entreprises (moins de 100 employés). Les finalistes feront tous l’objet d’un reportage dans le magazine L’actualité, édition du 1er novembre. Lesquels, parmi eux, seront les lauréats des Prix québécois de l’entreprise citoyenne 2007 ? À découvrir, lors du gala de remise des trophées, le 10 octobre prochain, au Théâtre Olympia à Montréal, et dans notre site dès le lendemain.

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15 idées pour un Québec fort

Ancien délégué général du Québec à Londres, l’auteur est revenu en politique en juin 2006, comme conseiller spécial du chef du Parti québécois, André Boisclair. Dans les années 1990, il a pratiqué le droit au cabinet Lapointe Rosenstein, a été directeur de cabinet du vice-premier ministre Bernard Landry, puis est devenu vice-président de Vidéotron, en 1997. Avant de replonger dans l’univers politique, il a dirigé le Cabinet de relations publiques National à Montréal. Il est maintenant premier vice-président du Conseil du patronat du Québec. Daniel Audet signe cet essai à titre personnel. J’ai fait de la politique pendant 30 ans. D’abord au sein du Parti libéral, du Québec et du Canada. Ensuite au Parti québécois et au Bloc québécois. Je connais de nombreux élus ou ex-élus, des dirigeants politiques de tous les gouvernements, certains étant de mes amis. Mes relations dans le monde des affaires et les médias sont du même niveau. Je pourrais presque en dire autant des milieux syndicaux, communautaires et caritatifs. De mes conversations avec les représentants de cette élite québécoise, j’ai acquis la conviction que le Québec est prêt pour son big-bang ! Depuis des années, nombre de leaders s’entendent en privé sur des solutions aux problèmes du Québec. Toutefois, quand vient le temps de les proposer publiquement, la plupart battent en retraite. Il est vrai qu’au tribunal populaire des médias plusieurs ont été jugés coupables de crime contre l’humanité… Par exemple, quand Lucien Bouchard a émis une évidence sur le déficit de travail des Québécois, on l’a cloué au pilori. On a diabolisé des projets de façon irrationnelle et dogmatique. Le projet du Cirque du Soleil à Pointe-Saint-Charles ? Une hérésie ! L’investissement d’un milliard de Rabaska à Québec ? Un génocide assuré ! Le CHUM à la cour de triage d’Outremont ? Un complot de Power Corporation ! Si vous osez dire publiquement que vous soutenez une de ces initiatives, vous êtes un vendu, un conspirateur ou un fou. Toute discussion est écartée d’emblée. En ce qui concerne les propositions de réformes de l’État, ce n’est guère mieux. J’entendais récemment à la radio un journaliste s’offusquer du fait que l’on ose même soulever la question de la privatisation d’Hydro-Québec. Il ne faut pas s’étonner, dans un tel contexte, qu’un leader politique y pense à deux fois avant de lancer une idée courageuse… Il est urgent de mettre fin à cette démocratie du bâillon ! Le fruit des réformes est mûr. Le 26 mars dernier, les électeurs eux-mêmes ont exprimé leur ras-le-bol à une classe politique trop prudente. Nous avons une occasion en or, d’ici les prochaines élections générales, de prouver que les Québécois ne sont pas nés pour un « p’tit pain ». Le Québec peut et doit réaliser son miracle économique. Il en a le génie et les ressources. Le Parti québécois, qu’on taxait de droitisme sous André Boisclair, a recueilli 28,4 % des suffrages. La soi-disant conservatrice Action démocratique du Québec a mérité la confiance de 30,8 % des électeurs. Le Parti libéral, qu’on accuse de néolibéralisme depuis des années, a remporté la palme avec 33,1 % des voix exprimées. Le centre de gravité politique s’est déplacé, prenons-en acte ! Personne ne propose de dénaturer notre culture nationale. Toutefois, le Québec a besoin de grandes entreprises mobilisatrices et de réformes qui le rendront plus productif et plus attractif à l’échelle mondiale. Après 40 ans d’investissement dans le domaine social, il est temps que le Québec investisse dans la création de richesse, la productivité et l’esthétique. Il faut susciter une rumeur positive sur le Québec, en faire un point chaud mondial. Nous en avons le talent. Les leaders des trois grandes formations politiques en auront-ils l’audace ? Demandons-leur ! Jean Charest, Mario Dumont et Pauline Marois, que pensez-vous de ces quelques idées pour réveiller le Québec ? — 1. Légaliser l’assurance maladie privée pour tous les services de santé. C’est l’exemple parfait de ces choses qu’on ne veut pas dire mais qui font à peu près consensus dans les conversations privées. La grande majorité de mes interlocuteurs sont d’accord, au moins partiellement, avec le principe d’une plus grande participation du privé en santé. La Loi canadienne sur la santé doit être modifiée pour permettre aux Québécois de suivre l’exemple, notamment, des Suédois, des Allemands et des Français ! 2. Constituer une caisse santé pour assurer un financement adéquat du système public de santé. L’accroissement de la contribution du secteur privé n’est pas la panacée. Avec le vieillissement de la population, la raréfaction des ressources humaines et l’explosion des coûts médicaux, il faudra poursuivre l’effort de financement public. Si les Québécois veulent un accès universel à de bons soins, ils devront payer davantage. La caisse santé pourrait être financée par différents moyens : taxes « vertueuses » — sur les produits, les services ou les comportements nuisibles pour la santé et la sécurité —, amendes plus lourdes en matière de sécurité routière, tickets modérateurs, impôt spécifique affecté à la santé, encouragements fiscaux, etc. Elle serait cependant exclue du fonds consolidé du Québec, et donc protégée des transferts entre postes budgétaires. 3. Investir massivement dans l’éducation et le développement des Québécois, de la petite enfance au troisième âge. Les centres de la petite enfance doivent bénéficier de cette mesure, sur le plan de la tarification et de l’accessibilité. À tous les niveaux, des règles de performance strictes doivent être mises en place. Il faut que l’investissement en question se traduise par une meilleure productivité des Québécois sur le terrain. 4. Adopter les règles comptables les plus exigeantes et les plus transparentes au monde. L’état des finances publiques québécoises étant exceptionnellement mauvais, les solutions doivent être tout aussi exceptionnelles. Des pays de l’OCDE, seuls le Japon, l’Italie, la Grèce et la Belgique ont une dette publique plus élevée que celle du Québec. Le gouvernement québécois annonce des budgets équilibrés depuis 12 ans. Pourtant, le vérificateur général démontrait l’an dernier que la dette avait augmenté de 5,3 milliards depuis 2002 (sans compter le déficit accumulé de 1,3 milliard dans les budgets de fonctionnement du réseau de la santé et des services sociaux !). 5. Alléger sensiblement la fiscalité des particuliers et tendre vers la diminution, voire l’élimination complète de la fiscalité des sociétés. Les Québécois sont parmi les contribuables les plus taxés en Amérique du Nord. Et la classe moyenne au Québec écope davantage qu’ailleurs. Ainsi, le taux d’imposition de la marge supérieure des revenus (48,2 %) s’applique à partir d’un salaire annuel de 58 595 dollars. Au Texas, ce taux (35 %) s’applique à partir de 349 700 dollars. Par ailleurs, l’impôt élevé des sociétés constitue un obstacle considérable quand il s’agit d’attirer les investissements étrangers directs (IED). La course mondiale aux IED — importants moteurs de croissance — a créé une tendance baissière au chapitre des impôts des sociétés. Cela explique en grande partie le succès de l’Irlande ou de la Suède, qui ont réduit ces impôts, sans parler des États baltes. L’Estonie se propose d’ailleurs d’éliminer complètement les impôts des sociétés à partir de 2009. Ce secteur de la fiscalité est en constante mutation et le Québec, qui était concurrentiel il y a 10 ans, ne l’est plus. 6. Réduire la dette réelle des Québécois. La meilleure façon de réduire la dette par rapport au PIB consiste à cesser de l’augmenter pour les « dépenses d’épicerie » — l’augmentation du salaire des infirmières, par exemple, devrait être financée intégralement par les revenus du gouvernement, non par des emprunts. Une autre façon est de stimuler la croissance économique. Il faut cependant s’attendre à ce que la remise à niveau des infrastructures accroisse la dette en chiffres absolus. 7. Établir un moratoire de 10 ans sur tout nouveau programme social non autofinancé ou non rentable à terme. S’il est démontré qu’un meilleur soutien aux proches aidants, par exemple, réduira les coûts du système de santé public, un tel programme pourra être envisagé. Autrement, il sera interdit. Les taux de croissance économique des dernières années sont anémiques et permettent à peine de couvrir la croissance des coûts des programmes existants. Le Québec n’a pas l’argent nécessaire pour en créer de nouveaux ! 8. Privatiser Hydro-Québec et libéraliser le secteur de l’énergie. Les monopoles, privés comme publics, ne sont jamais les organisations les plus performantes. Dans le cas d’Hydro-Québec, les interférences politiques sont omniprésentes. Sa privatisation partielle ou complète permettrait de rembourser, en partie ou en totalité, la dette de l’État, libérant ainsi une marge de manœuvre financière considérable. De plus, l’État conserverait son pouvoir de réglementation et percevrait d’abondantes redevances hydrauliques. Dans un contexte de concurrence, les tarifs énergétiques seraient libéralisés et connaîtraient une tendance à la hausse, reflétant les prix réels du marché. Toutefois, la concurrence limiterait cette inflation, tandis que la hausse des tarifs encouragerait les Québécois à économiser l’énergie, permettant d’exporter les surplus à un prix plus élevé. 9. Instaurer un régime de travail et de formation obligatoires pour les bénéficiaires de l’aide sociale aptes au travail. Il faut sortir ces personnes du cercle vicieux de l’oisiveté. Il faut les mettre en réseau, les former et leur donner des outils pour se reprendre en main. Ce sera peut-être plus coûteux pour l’État à court terme, mais tous y gagneront à long terme. 10. Mettre fin à la sécurité d’emploi dans la fonction publique. Il faut recruter les meilleurs spécialistes, les former de façon continue et les rémunérer au mérite. À l’instar de ce qui se passe en Suède, les employés de l’État qui ne répondent pas aux attentes doivent être remerciés. 11. Mettre fin aux régimes de gestion de l’offre et de contrôle des prix dans toutes les industries du Québec. Encourager l’excellence et l’innovation au lieu de maintenir les béquilles protectionnistes actuelles. La Nouvelle-Zélande a éliminé les subventions à son agriculture avec un succès éclatant. Après une période d’adaptation et de consolidation chez les producteurs, l’industrie s’est ressaisie, les produits sont de meilleure qualité, l’innovation est de retour et l’exportation ne s’est jamais si bien portée. 12. Introduire la concurrence, dans la prestation de services à la population, entre les secteurs public et privé. Pourquoi ne pas s’inspirer de l’approche de la Ville d’Indianapolis concernant les services à la population ? Il s’agit de lancer des appels d’offre, auxquels se prêteraient tant le palier provincial que le municipal, qui soient ouverts au secteur public comme au privé. Voilà une belle façon de dynamiser un secteur public parfois un peu léthargique. 13. Privatiser la Société des alcools du Québec. Qu’est-ce que l’État fait dans le commerce de détail ? Il faut libéraliser tout le secteur. L’État pourra continuer à faire beaucoup d’argent à même les taxes et les permis d’exploitation, tout en appliquant le produit de la vente du monopole à notre énorme dette. 14. Intensifier les petites actions dans le domaine des affaires dans les écoles primaires et les programmes « entrepreneuriat-études » dans les écoles secondaires du Québec. De telles initiatives existent déjà. Une des meilleures façons de susciter l’entrepreneuriat est d’en faire la promotion en bas âge, de repérer les talents naturels et de les encourager. On le fait pour le sport et la musique, pourquoi pas pour l’entrepreneuriat ? La Fondation de l’entrepreneurship devrait être soutenue dans ses efforts en ce sens. 15. Prendre des mesures concrètes pour que 85 % des élèves québécois francophones de toutes les régions maîtrisent l’anglais d’ici 2020. Dans la plupart des pays du nord de l’Europe, une large proportion de la population maîtrise l’anglais — 85 % aux Pays-Bas. Au Québec, moins de 40 % des francophones sont bilingues. Dans une économie mondialisée, c’est un handicap. L’anglais devrait s’enseigner dès le plus jeune âge. Des périodes d’immersion devraient être instaurées dès le début de la scolarité et à chaque fin d’année scolaire. Les échanges bilingues et les camps d’été en anglais devraient être encouragés par des mesures fiscales. Et on devrait s’assurer de la compétence des professeurs d’anglais dans toutes les régions du Québec. Ces quelques idées ne constituent pas une panacée pour le Québec. Tant s’en faut. D’autres idées sont peut-être plus pertinentes. Toutefois, s’offusquer que ces questions soient seulement soulevées et débattues ne relève plus du champ politique, mais bien de la religion. Espérons que le débat rationnel aura ici raison de la foi ! Discutons !

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Contre la consommation gloutonne !

Le plus jeune de mes enfants est aux études à l’université. Depuis janvier dernier, trois institutions financières lui ont offert des prêts non sollicités de 3 000 à 5 500 dollars, sans vérification de son crédit. Il ne compte plus les offres de cartes de crédit, également non sollicitées, qu’il a reçues. Heureusement, il les a toutes refusées. Mais bien des jeunes de son âge les acceptent. Ils se laissent berner par les requins du crédit facile. Bon nombre se retrouvent ensuite en faillite à 25 ans après s’être engagés dans des dépenses de consommation excessives. On devient accro au crédit comme à la cigarette : en laissant certaines institutions financières, tout comme les fabricants de cigarettes, exploiter notre naïveté et celle de nos enfants, et nous emporter dans un cercle vicieux de dépendance à long terme. Au Québec, on n’épargne plus, on s’endette. En 1985, une famille québécoise qui avait un revenu de 20 000 dollars après impôt avait une dette de consommation de 4 000 dollars en moyenne. Aujourd’hui, la même famille dispose d’un revenu de 40 000 dollars après impôt, mais a contracté une dette de consommation de 16 000 dollars. On gagne deux fois plus, mais on est quatre fois plus endetté. Mince consolation, nous ne sommes pas seuls : le virage vers la consommation et l’endettement s’observe partout en Amérique du Nord ! Cette évolution soulève deux inquiétudes, l’une pour notre vie personnelle, l’autre pour notre vie collective. Sur le plan personnel, nous travaillons moins longtemps qu’avant, mais nous vivons plus longtemps. Il y a une ou deux générations, on travaillait pendant 50 ans (de 15 à 65 ans) et on passait ensuite 10 années à la retraite. Cinq ans au travail pour chaque année de retraite. Aujourd’hui, on travaille pendant 40 ans (de 20 à 60 ans) et on est retraité pendant 20 ans. Deux ans au travail pour chaque année de retraite. Afin de conserver le même niveau de vie à la retraite, nous devrions donc épargner deux fois plus qu’avant pendant chacune de nos années de travail. Or, nous épargnons au contraire 10 fois moins ! (Voir l’encadré.) Résultat : la retraite s’annonce maigre, particulièrement pour les Québécois les moins riches. Il y aura toujours la pension de vieillesse, la rente du Québec et le supplément de revenu garanti. Mais ce n’est pas le pactole. Sur le plan collectif, notre épargne nationale sert à financer l’investissement dans l’éducation, les nouvelles technologies, les nouvelles usines et les nouvelles infrastructures, qui élèvent ensuite notre productivité, nos salaires et notre niveau de vie. Sans épargne, deux choses peuvent se produire : ou bien l’investissement n’a pas lieu ; ou bien il a quand même lieu, mais il faut s’endetter envers l’étranger pour le financer. Dans les deux cas, c’est « patate » pour le progrès de notre niveau de vie collectif. Puis-je formuler deux suggestions pour requinquer l’épargne au Québec ? La première serait que l’Autorité des marchés financiers interdise les offres non sollicitées de prêts ou de cartes de crédit, rende obligatoire la vérification du crédit et renforce les exigences minimales en matière de qualité du crédit avant qu’un prêt soit accordé. Ma seconde suggestion consisterait à obliger tous les salariés du Québec qui ne sont pas couverts par un régime de retraite d’entreprise à verser 5 % de leur paye dans un régime enregistré d’épargne-retraite (REER). Le versement pourrait être calculé sur la même base que celle qui sert à déterminer les cotisations au Régime des rentes du Québec. La somme déposée serait déductible du revenu imposable. Mais le salarié-épargnant en conserverait l’entière propriété. Notre naïveté ou notre insouciance à l’égard de l’avenir, de même que les pressions dont nous faisons l’objet de la part de certaines institutions financières, sont maintenant telles qu’il faut en venir à des solutions musclées. Nous avons besoin d’un rempart solide contre le piège de la consommation gloutonne dans lequel nous attirent nos propres pulsions et les sirènes du crédit facile.

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Épargne des ménages québécois

Évolution de l’épargne des ménages en pourcentage du revenu après impôt au Québec de 1981 à 2006 Taux d’épargne 1981 17,9 1982 19,3 1983 15,3 1984 15,5 1985 13,3 1986 10,6 1987 10,1 1988 10,0 1989 11,5 1990 12,4 1991 12,6 1992 11,8 1993 11,8 1994 10,3 1995 10,3 1996 8,0 1997 4,8 1998 4,1 1999 3,3 2000 3,8 2001 4,6 2002 4,0 2003 4,1 2004 3,4 2005 1,3 2006 1,2 (Source : Statistique Canada)

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Super huard

Il se peut que les Canadiens aillent passer leurs vacances en Floride l’hiver prochain… pour économiser ! En effet, rien ne semble arrêter la progression du dollar canadien qui atteint aujourd’hui les 98 cents américain. Les économistes s’attendent à ce qu’il atteigne sous peu la parité avec le dollar américain et certains prédisent même qu’il le dépassera au cours des prochains mois. Je me réjouis à l’idée de voir un dollar canadien plus fort que le billet vert. Voilà une jolie revanche pour toutes les fois qu’un voyage outre frontières nous a coûté la peau des fesses en raison d’un taux de change défavorable. L’autre avantage est plus concret pour la majorité d’entre nous. Le prix du baril de pétrole – qui explique en partie la remontée du huard – atteint des records absolus à 81 dollars. Mais le prix à la pompe n’augmente que très lentement grâce à la force de ce même huard. Imaginez la facture énergétique si le dollar canadien était demeuré à 61 cents américains. Mais ma réjouissance est de courte durée. La pression sur les manufacturiers est déjà considérable. Ils ont des difficultés à faire aussi bien que leurs concurrents américains. Un dollar canadien plus fort les obligera à faire mieux qu’eux. Cela ne sera pas facile. Le gouvernement pourrait-il faire un effort supplémentaire pour aider les entreprises ? Je n’aime pas les subventions directes, trop souvent injustes, coûteuses et inefficaces. Par contre, ce serait un temps idéal pour diminuer encore plus les taxes sur la masse salariale. Ces taxes sont ridicules car elles pénalisent l’investissement et l’emploi. Ce sont les profits qu’il faut taxer et non pas le seul fait d’être en affaires. Allégeons donc le fardeau fiscal des entreprises pour les inciter à investir davantage en machinerie et en équipement. Le temps est propice avec la force du dollar canadien.

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Halte aux scandales et à l’indifférence !

L’actualité, 1er octobre 2007 Pour la rentrée, j’ai demandé à deux professeurs de gestion de se prononcer sur les grandes questions économiques de l’heure. Michel Magnan, vice-doyen de l’École de gestion John-Molson (Université Concordia), et Michel Patry, directeur de HEC Montréal, se sont prêtés au jeu. L’un est comptable et l’autre est économiste. Voilà ce qui les distingue. Car tous les deux portent la barbe et ont le même prénom. Les deux ont obtenu leur doctorat dans des universités de la côte Ouest, leurs carrières sont liées à HEC Montréal et ils occupent maintenant des postes de direction au sein de leurs établissements respectifs. Ces hommes, qui figurent parmi les observateurs les plus fins et les plus aguerris du milieu des affaires, partagent aussi plusieurs convictions, dont l’importance pour les universitaires de se faire entendre dans les grands débats économiques et sociaux. Ce dont ils ne se privent pas. Michel Magnan, 49 ans, s’en fait même une spécialité et un devoir. Il a donné plus de 50 entrevues au cours des deux dernières années. De l’émergence des fonds d’investissement privés (comme Blackstone ou KKR) à la rémunération des grands patrons, du rôle des conseils d’administration à la transparence des fonds de couverture (les fameux hedge funds), rien ne lui échappe, et il a une opinion sur tout. Notre entrevue, prévue pour durer 60 minutes, s’est étirée pendant deux heures et demie par un bel après-midi d’été, dans un café d’Outremont. C’est la diversité culturelle, et le bouillonnement intellectuel qui l’accompagne, qui a amené Michel Magnan à l’Université Concordia. « La moitié des élèves ont un parent né à l’étranger. Concordia est à l’image de ce que sera Montréal dans 10 ans », dit-il. Ancien professeur à HEC Montréal, il est maintenant titulaire de la chaire de comptabilité Lawrence Bloomberg (Université Concordia) et vice-doyen de l’École de gestion John-Molson, où il est responsable des études de deuxième et de troisième cycle. Depuis sa nomination au titre de directeur de HEC Montréal, en septembre 2006, Michel Patry, 50 ans, a moins de temps que son confrère pour intervenir dans les débats publics. Les célébrations, cette année, du 100e anniversaire de la plus importante école de gestion du Canada – elle compte 12 000 étudiants et plus de 250 professeurs permanents – l’ont accaparé. Je l’ai rencontré dans son magnifique bureau du chemin de la Côte-Sainte-Catherine. L’immense fenêtre offre une vue panoramique sur la piste d’athlétisme du collège Jean-de-Brébeuf, le voisin immédiat. Courses, compétitions, efforts, entraide : je suis sûr que le directeur de la prestigieuse école trouve dans cette vue beaucoup d’inspiration. Amoureux de HEC depuis la première fois qu’il y a mis les pieds, Michel Patry a passé l’essentiel de sa vie d’adulte dans cet établissement, mis à part les années consacrées à ses études de doctorat en théorie économique, à l’Université de la Colombie-Britannique. « J’ai un parcours atrocement linéaire », dit-il. Linéaire peut-être, mais pas si banal, car ce n’est pas tous les jours qu’on prend la tête de l’établissement dans lequel on a présidé une association étudiante. Le milieu des affaires a été maintes fois secoué ces dernières années, du scandale d’Enron, aux États-Unis, à la condamnation, cet été, du financier Conrad Black. « J’ai une responsabilité comme enseignant, dit Michel Magnan en sirotant un jus de fruits. Je dois dénoncer certaines pratiques. Je déplore que les professeurs aient été très peu nombreux à expliquer les scandales qui ont éclaboussé des entreprises. » Son héros, c’est le professeur Erik Lie, de l’Université de l’Iowa, qui a alerté en 2005 la commission des valeurs mobilières américaine, la Securities and Exchange Commission (SEC), d’un scandale potentiel concernant l’attribution, à des dirigeants de 140 entreprises, d’options dont les dates d’émission avaient été frauduleusement modifiées. Magnan en appelle aussi à la responsabilité de ses collègues comptables : « Certains ne se posent pas suffisamment de questions et n’ont pas de perspective éthique sur leur travail. » Et que dire des salaires mirobolants versés à certains patrons ? La rémunération moyenne des 100 PDG les mieux payés au Canada atteignait neuf millions de dollars pour chacun en 2005. L’ancien président de Home Depot, Bob Nardelli, a obtenu une indemnité de départ de 210 millions de dollars quelques mois avant de prendre les commandes de Chrysler. Michel Patry comprend très bien l’enjeu. « Il y a un marché pour les gestionnaires de très haut niveau, qui sont très mobiles et très demandés, explique-t-il. Mais il y a des situations choquantes. Une rémunération excessive du président peut entraîner un sentiment d’injustice de la part des autres salariés et s’avérer très corrosive dans une organisation, car on détruit la légitimité et le sentiment d’appartenance. » Les PDG d’aujourd’hui profitent de la loi de l’offre et de la demande. Mais pour ça, encore faut-il qu’ils soient compétents. D’où cette question : nos écoles de gestion forment-elles une bonne relève de gestionnaires et d’entrepreneurs ? Michel Magnan n’en est pas sûr. Il craint qu’en privilégiant l’activité intellectuelle et la théorie, les écoles de gestion ne se déconnectent de la réalité du milieu des affaires en particulier et de la société en général. Les universités, qui pour beaucoup ont adopté la règle tacite du « publish or perish » (publie ou meurs), mettent ainsi davantage l’accent sur les travaux de recherche que sur le savoir pratique. « Il ne faut pas perdre de vue la finalité de l’enseignement : l’acquisition de connaissances qui ont une incidence sur le développement économique et social », dit-il. Justement parce qu’elle veut s’inscrire dans cette réalité économique et sociale, HEC Montréal a mis en place dès sa création le plus grand département de sciences humaines de toutes les écoles de gestion d’Amérique du Nord. « Nous offrons des cours d’économie, de sociologie et de psychologie, parce que nous croyons qu’il faut avoir une compréhension élargie du monde et des individus », dit Michel Patry. Le sort des entreprises et celui de la société qui les entoure sont intimement liés. Voilà pourquoi la prospérité future du Québec dépend de la bonne gestion et du succès de ses entreprises. Elles ont devant elles de redoutables défis. Le tiers des propriétaires des 230 000 PME québécoises prendront leur retraite au cours des cinq prochaines années. Ce passage de flambeau se produit au moment même où la concurrence internationale est de plus en plus vive. Les entreprises du Québec parviendront-elles à relever le défi ? « Elles n’ont pas le choix, puisque 60 % de ce que le Québec produit est vendu sur d’autres marchés », dit le directeur de HEC, où la mondialisation se vit déjà dans les salles de cours : 30 % des étudiants viennent de l’étranger et l’école a signé des programmes d’échange avec plus de 81 établissements dans le monde. La mondialisation a aussi ses victimes et ses revers. Des secteurs entiers de l’économie québécoise, comme le textile et le bois, accusent des dizaines de milliers de pertes d’emplois. Alcan, l’une des plus grandes multinationales canadiennes, est passée récemment sous contrôle étranger. Michel Patry dit avoir un pincement au cœur chaque fois qu’il aborde la question. « Cela fait partie du jeu, mais c’était l’un des seuls sièges sociaux de prestige établis à Montréal. » L’enjeu de la mondialisation en cache un autre : celui de la compétitivité des entreprises. En août, une étude du Groupe Financier Banque TD révélait que, de 2002 à 2006, la croissance de la productivité de l’économie canadienne avait été trois fois moindre que celle de l’économie américaine. L’économie québécoise enregistre un écart encore plus considérable avec celle des États-Unis : une croissance de la productivité cinq fois moins rapide. Cela veut dire que les économies canadienne et québécoise sont de moins en moins compétitives. Notre situation s’est détériorée en comparaison de la grande majorité des pays industrialisés membres de l’OCDE, où nous sommes passés du 3e rang (en 1973) au 16e (en 2006). Une situation « alarmante et urgente », selon Michel Magnan. « J’ai vécu aux États-Unis dans les années 1980. La concurrence japonaise soulevait de grands débats. De nombreux livres et articles ont été publiés. Au Québec, personne n’a l’air de s’inquiéter de ce qui se passe en ce moment : on semble se complaire dans une situation confortable, mais fragile. Or, il faut développer et créer de la richesse. Le réaménagement de l’échangeur des Pins, à Montréal, a coûté 35 millions de dollars, et celui du rond-point de l’Acadie, 120 millions. Où va-t-on trouver l’argent pour réparer ou refaire tout le reste ? » demande Michel le comptable en terminant son jus de fruits.

Affaires et économie

La formidable ascension de Sherbrooke

« And how do I get to… hem… Sherbrooke ? » Cette question, Pierre Dagenais, PDG de la Société de développement économique de Sherbrooke, en a eu assez de l’entendre. En 2005, il prend le taureau par les cornes et crée la compagnie Air Sherbrooke, loue un King Air 100, petit avion à hélices de 18 places, et établit un aller-retour quotidien Sherbrooke-Toronto, plaçant la ville dans le club très sélect des agglomérations québécoises (Montréal, Québec et Gatineau) en lien direct avec Bay Street. Et vlan ! Désormais, chaque matin, ils sont une douzaine de Sherbrookois — présidents d’entreprise, directeurs des ventes, responsables marketing, ingénieurs — à embarquer dans l’avion comme dans un autobus… parfois, pour les retardataires, alors que les moteurs tournent déjà. « Le vol est rendu si populaire que maintenant on me réclame une liaison quotidienne vers les États-Unis ! » La création d’Air Sherbrooke n’est que l’une des composantes d’une vaste stratégie qui a permis à l’orgueilleuse « Reine des Cantons-de-l’Est » d’arriver en tête du palmarès 2007 des villes d’affaires canadiennes publié par Canadian Business (voir l’encadré « Par ici les affaires ») — loin devant Montréal, Toronto ou Calgary. Un résultat appuyé par une autre étude, produite en 2006 par le cabinet de consultants internationaux KPMG, qui classait Sherbrooke première parmi 128 villes de neuf pays de l’OCDE en ce qui concerne les coûts d’exploitation d’une entreprise. « L’économie mondiale se transforme, et la grande question est de savoir comment nous allons piloter le changement au lieu de le subir », dit le maire, Jean Perrault, qui a organisé un grand remue-méninges en mai dernier, le Sommet de Sherbrooke, point d’orgue d’une année de réflexions sur l’avenir de la ville et de la région. « L’agglomération est en mutation économique depuis 20 ans. Sa vieille base en textile et en chaussure a complètement disparu », me raconte Jean Charest, premier ministre du Québec et député de Sherbrooke au niveau fédéral puis provincial depuis 23 ans. Et malgré tout, constate-t-il, son taux de chômage, à 5,7 %, est nettement en dessous de la moyenne provinciale, à 7,2 %. « De 1995 à 2002, alors que les grands fabricants tentaient de réduire leurs coûts, Sherbrooke a beaucoup profité de la vague de sous-traitance industrielle », explique Roger Tremblay, directeur de la planification d’Emploi-Québec à Sherbrooke. C’est ce qu’a fait Jyco, qui fabrique des isolants en thermoplastique. Son contrat avec Chrysler, pour qui l’entreprise manufacture des portières de voitures, l’a forcée à embaucher des centaines de travailleurs et à ouvrir de nouvelles installations. Mais depuis 2002, l’heure est aux délocalisations vers les pays émergents, en Asie surtout. Ceux qui, dans les pays occidentaux, tirent leur épingle du jeu sont les acteurs qui misent sur l’invention, la créativité ou les marchés hyper-spécialisés : c’est ce qu’on appelle l’économie du savoir, l’un des chemins qu’a pris Sherbrooke. Qu’est-ce que ça mange en hiver, l’économie du savoir ? Prenons l’exemple du quincaillier et marchand de bois Groupe Gaston Côté, qui a réorienté ses activités. Il a d’abord transformé son parc à bois en usine de matériaux préfabriqués, faisant passer son chiffre d’affaires de 10 à 50 millions de dollars et le nombre de ses employés de 50 à 250. On y étudie maintenant les panneaux solaires, qu’on expérimente dans des immeubles d’appartements écologiques. L’économie du savoir, c’est aussi l’ancienne fabrique de cure-dents L. Tanguay — aujourd’hui les Industries Touch —, qui a ouvert quatre usines en Chine avant de se lancer dans l’import-export de cure-dents, de pailles et de brochettes vers l’Italie, le Mexique, la République dominicaine. La nouvelle économie réussit bien aux quelques centaines de PME inventives installées à Sherbrooke, qui a fortement profité de l’ouverture du commerce, notamment vers les États-Unis grâce à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), entré en vigueur en 1994, mais aussi vers le reste du monde. Elle est ainsi devenue la deuxième agglomération exportatrice du Québec, après Montréal. Son secteur manufacturier — qui représente 21 % de l’économie régionale — a beau avoir souffert, comme partout en Occident, il est tout de même mieux implanté que dans le reste de la province (17 % de l’économie). Les changements les plus porteurs viendront sans doute des trois parcs spécialisés (le Technoparc, le Parc biomédical et le Parc Innovation) dont Sherbrooke s’est dotée et qui commencent à porter leurs fruits, après des débuts très lents voilà 15 ans. Ils abritent deux douzaines d’entreprises exploitant pour la plupart des brevets déposés par des professeurs de l’université et du centre hospitalier universitaire. Jusqu’à tout récemment, ces parcs vivotaient, mais depuis 2004, les investissements ont presque triplé — ils atteignent aujourd’hui les 200 millions de dollars et permettent d’employer 400 personnes. Et ce n’est pas fini ! On annonce l’ouverture prochaine d’un centre de recherche clinique et d’élevage d’animaux de laboratoire ainsi que l’embauche de 200 salariés supplémentaires. Les Sherbrookois sont perdus lorsqu’il s’agit de dire ce qui fait la spécificité de leur petite grosse ville — à moins que ce ne soit une grosse petite ville. Sans doute parce qu’aucune grande entreprise ne domine dans cette agglomération de PME. Les habitants de vieille souche évoquent son passé d’ex-cité textile, ses beautés naturelles, son relief impossible ou encore le fait que Sherbrooke est un marché-test pour les nouveaux produits. Mais la capitale des Cantons-de-l’Est est avant tout une ville universitaire. On n’y compte pas une université, mais deux (Sherbrooke et Bishop’s) ; on y trouve aussi trois collèges, une faculté de médecine et son centre hospitalier universitaire, plus un institut provincial de gériatrie et une ferme expérimentale fédérale. Tous ces organismes génèrent des revenus d’un milliard de dollars — la moitié de l’économie de la ville ! Mieux : Sherbrooke présente maintenant l’une des plus fortes concentrations de chercheurs et d’étudiants — 40 000 pour 160 000 habitants — en Amérique du Nord. Une étude de Research Infosource, institut de statistique spécialisé dans la recherche, classe Sherbrooke première au Canada parmi les villes de moins de 300 000 habitants pour l’intensité de ses efforts en recherche-développement privée, publique et parapublique. « Il est fini le temps où la Ville et l’université se tournaient le dos », dit le maire, Jean Perrault, dont le cabinet est en contact quotidien avec celui du recteur de l’Université de Sherbrooke. « Nous, notre modèle, ce n’est pas Montréal ou Toronto, c’est Stanford ou Oxford », ajoute Bruno-Marie Béchard, 42 ans, le très jeune recteur de cette fort dynamique université : saviez-vous qu’elle est celle, au Canada, qui tire le plus de revenus de ses brevets — de l’ordre de 10 millions de dollars —, après l’Université de la Colombie-Britannique ? Plus de 200 compagnies de téléphonie cellulaire partout dans le monde lui paient des redevances pour ses brevets dans le domaine de la compression de la voix ! C’est là aussi que l’on forme les médecins acadiens, que l’on a créé le premier MBA en français et que le groupe Franqus est en train d’élaborer le premier dictionnaire du français standard en usage au Québec. L’Université de Sherbrooke n’est que le vaisseau amiral d’un pôle universitaire dopé aux stéroïdes : la faculté de médecine vient de voir son bassin de desserte passer de 300 000 à un million d’habitants (depuis Granby, à l’est, jusqu’à Victoriaville, à l’ouest), ce qui se traduira par des ressources accrues. De son côté, le recteur de l’Université Bishop’s, Robert Poupart, a lancé l’initiative ZAP Sherbrooke, qui vise à faire de cette ville la plus « branchée » au Canada, avec des accès gratuits à Internet sans fil — il y en aura partout, même dans les cabinets de dentistes ! « C’est devenu un facteur important pour l’installation des grandes entreprises », dit Bruno Lacasse, directeur des technologies de l’information à Bishop’s. Et pour bien faire, les deux universités marchent main dans la main. Sherbrooke est la seule ville québécoise, hormis Montréal, qui offre une éducation complète en français et en anglais, de la maternelle jusqu’au doctorat. Curieusement, jusqu’en 2001, les universités Bishop’s et de Sherbrooke, l’anglophone et la francophone, s’ignoraient superbement. Plus maintenant. Elles créent des chaires communes, des coentreprises, et leur nouveau programme de génie et sciences humaines — un étudiant fait ses sciences humaines à Bishop’s et son génie à Sherbrooke — est unique au Canada. Et pour faire la liaison au plus haut niveau, au moins un membre de leurs conseils d’administration respectifs doit siéger aux deux établissements. Mais le principal problème de Sherbrooke — et qui doit être réglé de façon urgente —, c’est l’emploi : d’ici 2010, la ville devra pourvoir 26 000 postes, en raison de 16 000 départs à la retraite et de la création de 10 000 nouveaux emplois. La main-d’œuvre, abondante, bon marché et peu scolarisée, risque d’être carrément larguée par l’économie du savoir. On le voit déjà avec les immigrants (la ville accueille tous les ans 1 000 nouveaux arrivants), un capital humain mal utilisé. « Les musulmans et les Noirs, surtout, ont du mal à se placer, et un bon tiers des immigrants quittent la région pour la métropole », dit François Faucher, gestionnaire de projet à l’Association interculturelle de développement économique. Autre défi : faire rester les étudiants. En effet, plus de 85 % d’entre eux décident de s’en aller — souvent parce que les salaires moyens y sont plus bas que dans les villes comparables. L’une des solutions est de promouvoir une plus grande coopération entre le milieu universitaire et le secteur privé. La collaboration entre l’Université de Sherbrooke et Bombardier Produits récréatifs, mise en place en 2006, est à ce titre un bel exemple de réussite : cette coentreprise — qui a nécessité un investissement de 24 millions de dollars — a permis l’ouverture, dans le Parc Innovation, du Centre de technologies avancées. Les 50 chercheurs qui y travaillent ont pour mission de repenser les moteurs, les transmissions et les émissions des motoneiges et motomarines. En d’autres termes, de trouver des solutions au bruit et aux vapeurs toxiques émis par ces engins… « Toutes les universités ne réussissent pas à générer une forte activité entrepreneuriale, mais je crois que Sherbrooke a ce qu’il faut pour y parvenir », dit Jean Charest, qui est très fier de la création récente de la chaire de recherche en éthanol cellulosique, un carburant de remplacement, sous la direction du professeur Esteban Chornet. Cette initiative de 25 millions de dollars comprend deux usines-pilotes, dont une à Sherbrooke. « L’argent est venu à Sherbrooke parce que le professeur Chornet était à Sherbrooke. S’il avait été à Chicoutimi, les fonds seraient allés à Chicoutimi. Aujourd’hui, l’argent suit les cerveaux. » Mais tous les Sherbrookois ne sont pas d’accord avec les idées de grandeur que d’aucuns nourrissent pour leur ville ou avec la façon de procéder pour relever les défis actuels. « Je me méfie de la stratégie qui vise à miser sur l’université, car ce n’est pas ce qui marche le mieux », dit Karim Yaghmour, 32 ans, président de Kryptiva, une toute jeune entreprise qui se spécialise dans le cryptage de courriels. Natif d’Égypte, ce diplômé de Polytechnique a quitté Montréal et est venu s’installer dans la région en 2004 pour profiter de la qualité de la vie. Selon lui, Sherbrooke gagnerait à étudier le modèle économique de Kitchener-Waterloo, ville universitaire ontarienne qui connaît un développement à tout crin — le fameux BlackBerry en est originaire. Selon Karim Yaghmour, ce développement ne repose pas tant sur les universités que sur les gens de Kitchener, bien décidés à s’investir pour la ville qu’ils aiment. Et l’entrepreneur de résumer : « Il faut que Sherbrooke cultive son jardin à côté de ses établissements d’enseignement. » Docteur Jekyll et Mister Hyde Sherbrooke cache aussi quelques contrastes. Sherbrooke a un petit côté Docteur Jekyll et Mister Hyde. Elle présente de nombreuses qualités, souvent méconnues, comme un aéroport capable d’accueillir des Boeing 737, des maisons coûtant en moyenne 100 000 dollars de moins qu’à Montréal ou des transports en commun gratuits pour ses étudiants. La ville compte aussi deux quotidiens (La Tribune et The Record)et quatre stations de télé locaux. Mais ses défauts sont également nombreux : les classes sociales se mêlent assez peu, ce qui cloisonne les quartiers, et son joli centre-ville, avec ses rivières, ses parcs et ses boutiques, se transforme en l’espace de quelques mètres en zone quasi sinistrée. Par ailleurs, Sherbrooke présente quelques statistiques surprenantes : les immigrants y constituent maintenant environ 6 % de la population, presque autant que la communauté anglophone (8 %). Autre contraste frappant : la région a l’un des taux de décrochage scolaire les plus élevés au Québec (environ 33 %), mais aussi la plus forte concentration de titulaires de doctorats — 1 040, soit une proportion de 6,7 pour 1 000 habitants (à Montréal, elle est de 5,3 pour 1 000).

Affaires et économie

Par ici les affaires

Ce classement s’appuie sur cinq critères, soit les coûts d’exploitation d’une entreprise, le coût de la vie, le taux de chômage, la croissance du nombre de permis de bâtir et le taux de criminalité. Rang 2007 (Rang 2006) Ville 1 (10) Sherbrooke (Qc) 2 (2) Charlottetown (Î.-P.-É.) 3 (3) Saguenay (Qc) 4 (18) Moncton (N.-B.) 5 (4) Laval (Qc) 6 (ND) Trois-Rivières (Qc) 7 (5) St. John’s (T.-N.) 8 (6) Saint John (N.-B.) 9 (23) Oshawa (Ont.) 10 (ND) Longueuil (Qc) 11 (1) Québec (Qc) 12 (ND) Lévis (Qc) 13 (24) Grand Sudbury (Ont.) 14 (29) Abbotsford (C.-B.) 15 (20) Cape Breton (N.-É.) 16 (ND) Gatineau (Qc) 17 (16) Hamilton (Ont.) 18 (28) Saskatoon (Sask.) 19 (11) Kitchener-Waterloo (Ont.) 20 (ND) Red Deer (Alb.) 21 (22) Brampton (Ont.) 22 (14) Vaughan (Ont.) 23 (13) Winnipeg (Man.) 24 (30) Regina (Sask.) 25 (8) Markham (Ont.) 26 (38) Montréal (Qc) 27 (12) Ottawa (Ont.) 28 (7) Edmonton (Alb.) 29 (26) London (Ont.) 30 (25) Windsor (Ont.) 31 (17) Mississauga (Ont.) 32 (ND) Saanich (C.-B.) 33 (9) Halifax (N.-É.) 34 (ND) Barrie (Ont.) 35 (37) Toronto (Ont.) 36 (34) Calgary (Alb.) 37 (32) Surrey (C.-B.) 38 (19) Richmond (C.-B.) 39 (33) Burnaby (C.-B.) 40 (31) Vancouver (C.-B.)

Affaires et économie

Nouvelle carrière, nouvelle vie !

Quelques semaines avant Noël, l’an dernier, Véronique Collard a tiré un trait sur sa carrière d’avocate. Et sur le salaire considérable que celle-ci lui rapportait. Aujourd’hui, bandana sur la tête et tablier sur les hanches, elle se consacre à la confection de petits gâteaux et de crème glacée. Pour l’équivalent du salaire minimum. Les deux mains dans la farine, au milieu de ses fourneaux, cette mère de trois fillettes le déclare sans détour : « C’est le bonheur ! » Véronique Collard, 33 ans, et son associée, Pascale Guindon, 40 ans, sont les propriétaires d’Itsi Bitsi, paradis des cupcakes — petits gâteaux format muffin —, de la crème glacée maison et des objets-cadeaux, dont des assiettes, des tasses, des coussins. Le matin de décembre où, fébriles, elles ont ouvert pour la première fois les portes de leur boutique du quartier Saint-Henri, à Montréal, un vent frais est venu se mêler aux effluves sucrés des gâteaux. La vie professionnelle des deux femmes venait de prendre un nouvel élan. Toutes deux réalisaient un rêve caressé depuis longtemps, celui de tenir commerce. Un projet qui ne pouvait voir le jour qu’à une seule condition : qu’elles abandonnent leurs carrières respectives d’avocate et de graphiste. Depuis, elles travaillent sans compter les heures, l’une s’occupant des achats et du service à la clientèle, l’autre imaginant de nouvelles recettes de « gâtelets ». Et c’est réussi. Devant leur étalage, les clients salivent : choco-caramel, lavande et miel, espresso, pavot-citron… Pascale Guindon et Véronique Collard font partie d’un groupe de travailleurs — appelons-les « de la seconde chance » — dont on connaît encore peu de choses. Tant à Emploi-Québec qu’à Statistique Canada et à l’Institut de la statistique du Québec, on n’a pas recensé les personnes qui ont ainsi réorienté leur carrière au cours des dernières années. Ces travailleurs ne sont pas compris dans les statistiques ! En juillet, l’envoi d’un courriel à une trentaine de connaissances — leur demandant si des gens de leur entourage avaient fait « le grand saut » — a toutefois suffi à me convaincre que l’histoire des propriétaires d’Itsi Bitsi n’était pas unique. J’ai été inondé de réponses. « Mon frère a quitté son poste d’ingénieur pour devenir ébéniste », me dit l’un. « Ma belle-sœur, avocate, est devenue massothérapeute », indique l’autre. « Une amie de ma mère était boulangère. Elle a tout quitté pour retourner aux études. Aujourd’hui, elle est plâtrière », me dit une autre encore… On verra de plus en plus de ces « seconds débuts », estime Normand Roy, directeur du Centre d’étude sur l’emploi et la technologie, à Emploi-Québec. « Plus le marché du travail offre de bonnes perspectives, plus les possibilités de changement vont se présenter. » Au cours des trois prochaines années, 680 000 postes devront être pourvus au Québec. « À cause des départs à la retraite et du bon climat économique », dit Normand Roy. Le Conference Board du Canada, organisme spécialisé entre autres dans les analyses et prévisions économiques, estime de son côté qu’il manquera en 2020 un million de travailleurs pour satisfaire aux besoins du marché canadien du travail. Les carrières à vie, ça n’existe plus, affirme Martine Lemonde, directrice des services professionnels chez Brisson Legris, entreprise montréalaise spécialisée notamment dans l’orientation professionnelle et la gestion de carrière. Une affaire de génération, selon elle. « Les jeunes de la génération Y [30 ans et moins] sont des enfants rois. Ils ont grandi en pensant qu’ils ont droit à tout, et tout de suite. Dans leur esprit, l’entreprise qui les embauche est là pour les aider à se développer eux, et non l’inverse. Ils sont donc très enclins à changer sinon de carrière, du moins d’employeur. » Une tendance qu’elle remarque moins chez la génération précédente — la X —, qui a plutôt connu l’époque du « si vous avez un emploi, comptez-vous chanceux ! » Quant aux plus jeunes représentants de la génération des baby-boomers, à l’aube de la cinquantaine, ils estiment le moment venu de se consacrer à ce qu’ils aiment. « Ils me disent que ça fait des années qu’ils travaillent et se sacrifient pour leur famille, raconte la conseillère. Les enfants partis, ils veulent désormais faire ce qui leur tente. Penser d’abord à eux. » Et cela passe souvent par un nouveau métier, davantage collé à leurs aspirations profondes. Ce désir de changer d’air n’est pas propre au Québec. « On remarque la même chose partout au Canada », dit Robert Waghorn, directeur des communications à Monster.ca, site Internet international de recherche d’emploi. « Et cela s’accompagne parfois d’un déménagement à l’autre bout du pays. Nombre de pêcheurs de Terre-Neuve, par exemple, ont trouvé dans l’industrie des sables bitumineux de l’Alberta l’occasion de se lancer dans une nouvelle carrière. » Parmi les gens qui se disent mûrs pour un « second début », bien peu savent dans quel domaine se lancer. Leur envie de changement survient en réaction à quelque chose de plus ou moins bien défini, constate le psychologue industriel François Bernatchez, fondateur de l’entreprise Gestion Carrières, de Québec. « Lorsque je leur demande d’exprimer leurs désirs professionnels, la plupart m’énumèrent plutôt la liste de ce qu’ils ne veulent plus », dit-il. Manque de reconnaissance, stress, monotonie… Pourtant, savoir ce que l’on veut est de la plus haute importance, car c’est du reste de sa vie qu’il est question. « Les attentes qu’ont les gens à l’égard de cette deuxième carrière sont très élevées, encore plus que celles liées à leur premier job, ajoute François Bernatchez. La déception peut donc être immense. » Directrice de boutique de sport pendant près de 20 ans et aujourd’hui ébéniste à Saint-Joachim, à un jet de pierre du mont Sainte-Anne, Annie Turmel s’est astreinte à cet exercice de réflexion à la veille de ses 40 ans. Un processus douloureux, car si cette rouquine à l’air espiègle en avait ras le bol de son emploi, elle n’avait qu’une très vague idée de quoi serait fait son avenir. « Mais il me fallait un nouveau métier qui bouge. » Elle a donc démissionné, puis s’est rendue dans un centre local d’emploi pour y chercher de l’aide. « Dès que je me suis assise devant le conseiller, se rappelle-t-elle, je me suis mise à brailler comme un bébé. » Trois semaines plus tard, cette mère de deux ados avait trouvé : elle serait machiniste, peintre en bâtiment, ébéniste ou dynamiteuse ! Elle voulait que ça bouge, elle allait s’organiser pour être servie… Il lui fallait d’abord obtenir son diplôme d’études secondaires — elle avait abandonné en 1re secondaire —, puis suivre son cours d’ébénisterie au Centre de formation professionnelle de Neufchâtel, près de Québec. Presque trois ans d’études en tout. Sans salaire, mais avec une aide financière de 220 dollars par semaine accordée par Emploi-Québec. Psychologues industriels, conseillers d’orientation et directeurs des ressources humaines s’entendent : on ne change pas de métier sur un coup de tête. Car la deuxième carrière arrive souvent à un moment où les obligations familiales et financières sont importantes. « Rien ne garantit que la personne aura les revenus nécessaires pour soutenir le même train de vie », dit François Bernatchez. Annie Turmel est consciente que son retour aux études a eu des répercussions sur toute sa famille. Adieu Internet, téléphone cellulaire, vacances, deuxième voiture. « Et les enfants se chargeaient d’un repas par semaine en plus de faire la vaisselle. Moi, j’étudiais ! » Aujourd’hui, dans l’atelier où elle travaille, au milieu des scies, des planeurs et des toupies, est-elle plus heureuse qu’avant ? Silence. Elle regarde le ciel. « Plus heureuse ? Pas vraiment. Mais je suis beaucoup moins stressée. » Avant de parler ouvertement de leur désir de faire le grand saut, les gens vivent un profond malaise, dit François Bernatchez : « Ce changement implique un deuil professionnel. Mais plus on commence tôt à parler de ses projets, plus on a de chances de les réussir. » Dans son bureau, la conseillère d’orientation Martine Lemonde voit parfois débarquer des gens démolis. Souvent, des gens inquiets mais résignés. « Au moment où ils consultent pour changer de carrière, ça fait longtemps qu’ils y pensent. » Ceux qui veulent réussir leur réorientation doivent être capables de se tenir debout, dit François Bernatchez. « Il faut être convaincu, avoir foi en soi », ajoute Catherine Roux, 39 ans, qui a abandonné il y a cinq ans une carrière d’ingénieure pour se lancer dans le domaine de la communication et du marketing. « Quand vous faites un changement aussi draconien, vous devez faire fi de ce que les autres vont penser. » Au moment où elle a abandonné son poste de gestionnaire de projets, elle gagnait plus de 100 000 dollars et possédait une maison dans le quartier Plateau-Mont-Royal, à Montréal, ainsi qu’un chalet à Magog, tous deux hypothéqués. « Dans mon entourage, se rappelle cette grande rousse aux yeux olive, on se demandait ce qui pouvait bien se passer dans ma tête. » Pourtant, elle n’avait jamais été aussi sereine. « Pour la première fois de ma vie, je suivais mon instinct. J’avais étudié en génie parce que j’étais forte en sciences et que tout le monde me disait que c’était la voie à suivre. » Daniel Martel, de son côté, n’a pas eu à réfléchir longtemps. Le changement s’est imposé de lui-même lorsque l’imprimerie pour laquelle il travaillait depuis huit ans a fermé ses portes. Pour ce pressier, l’histoire se répète. En 25 ans, il a perdu son emploi trois fois déjà dans les mêmes circonstances. Aujourd’hui, à 40 ans, il en a assez de se « promener comme ça d’une imprimerie à l’autre ». Cette quatrième mise à pied est l’occasion, estime-t-il, de changer de métier. Ce Verdunois commencera, à la mi-octobre, un cours d’arpenteur à l’École des métiers du sud-ouest de Montréal, dans le quartier Saint-Henri. Mais il lui a fallu obtenir d’abord son diplôme d’études secondaires. Daniel Martel avait abandonné en 4e secondaire, il y a 25 ans. L’an dernier, à l’occasion de tests visant à évaluer ses connaissances scolaires, il a cependant été classé en 1re secondaire. Un choc pour ce colosse à l’épaisse chevelure noire. « J’en ai eu des sueurs froides et des maux de tête », dit-il. À l’éducation des adultes, entouré d’élèves tout juste sortis de l’adolescence et pas toujours très motivés — « ils jasent pendant les cours, se chamaillent » —, il a réussi à rattraper son retard et a terminé tout son secondaire. En une seule année scolaire ! « Pour moi, ce diplôme est une grande source de fierté, dit-il. Je me suis rendu compte que j’aimais l’école, finalement. Et que j’ai plus de talent que je le pensais ! » Sa réorientation, Daniel Martel ne la fait pas de gaieté de cœur. Si l’imprimerie n’avait pas fermé ses portes, il y serait toujours. « J’ai dû réhypothéquer ma maison pour payer mon emprunt auto et ramener le solde de mes cartes de crédit à zéro, dit-il. Mais surtout, j’aimais mon travail. Et le salaire était bon. Avec les heures supplémentaires, je gagnais 70 000 dollars par année. » Il espère que son nouveau métier lui permettra un jour d’en gagner autant. Le salaire des arpenteurs oscille entre 14 et 24 dollars l’heure, selon l’expérience. Daniel Martel a sans doute encore assez d’années de travail devant lui pour espérer atteindre le sommet de l’échelle salariale. Le modèle « 20 ans d’études, 30 ans de travail » ne tient plus, estime Florent Francœur, de l’Ordre des conseillers en ressources humaines et en relations industrielles agréés du Québec. Avec l’espérance de vie qui atteint désormais 80 ans, « même à 49 ou 50 ans, on peut très bien envisager de travailler encore 20 bonnes années », dit-il. Ça vaut donc le coup de changer ! Selon lui, les entreprises tirent profit des « jeunes » employés de 45 ans. Ainsi, une personne qui réoriente sa carrière au milieu de sa vie professionnelle arrive peut-être sans expérience dans son nouveau domaine, mais elle possède tout de même des compétences générales susceptibles de profiter à l’entreprise qui l’embauche. « Ces employés ont une expérience plus large, dit Florent Francœur, et un savoir-être : pour eux, il est souvent plus facile de travailler en équipe, de communiquer. Ils peuvent devenir des coachs précieux. » En privé, cependant, certains directeurs des ressources humaines tiennent un discours moins optimiste. Ces nouveaux travailleurs quadragénaires auront sans doute un patron plus jeune qu’eux. Ils se retrouveront au bas de l’échelle, avec un salaire de débutant. « Imaginez la modestie que cela exige de leur part, explique un directeur des ressources humaines. Sans compter les conflits et les frustrations que cela peut engendrer. Est-on prêt à donner une première chance à ces gens-là ? À être les premiers à les embaucher ? Pas sûr… » L’ex-ingénieure Catherine Roux l’a eu, elle, ce premier coup de pouce. Malgré son absence totale d’expérience en marketing. « Il y aura toujours une personne un peu cowboy quelque part qui va accepter de vous faire confiance, dit-elle. Et c’est tant mieux, car la vie est trop courte pour ne pas aimer ce qu’on fait ! »