Affaires et économie

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Pitié pour les jeunes!

Luc Godbout l’admet sans détour: si ses idées se concrétisent, «ça va faire mal». Dans Oser choisir maintenant (Les Presses de l’Université Laval), publié ces jours-ci, le fiscaliste et trois de ses confrères proposent d’augmenter dès cette année, au Québec, les impôts, taxes et tarifs des services publics de 8,7 %, soit de 4,5 milliards de dollars, afin de constituer un «bas de laine» et de pouvoir faire face aux lourdes conséquences du vieillissement de la population sur les finances publiques. «C’est ce qu’on appelle la stratégie “clairvoyante”. Plus on attendra, plus ce sera difficile et plus ce sera injuste envers les générations futures, qui devront régler seules la facture», dit Luc Godbout, 38 ans, professeur de comptabilité et de fiscalité à l’Université de Sherbrooke. Dans l’ouvrage qu’il signe avec l’économiste Pierre Fortin (chroniqueur à L’actualité) et les chercheurs Suzie St-Cerny et Matthieu Arseneau, les répercussions du vieillissement accéléré sont analysées minutieusement, avec un «optimisme prudent». Si on ne se serre pas la ceinture dès maintenant, concluent les auteurs, les prochaines générations devront — si elles veulent bénéficier de services comparables à ceux dont nous profitons actuellement — subir une augmentation du fardeau fiscal de 25 % entre 2025 et 2050. «Et rien ne pourra obliger les jeunes à rester au Québec si on accroît les taxes et impôts ainsi», s’inquiète Luc Godbout. L’actualité l’a rencontré à son bureau du Campus Longueuil de l’Université de Sherbrooke. Votre livre s’ajoute à une liste de documents sur les conséquences du vieillissement de la population, dont le manifeste des «lucides» et le rapport de la commission Ménard sur l’avenir des soins de santé. Est-ce de l’acharnement? — Une modification majeure de l’économie s’effectuera bientôt au Québec, et les gens n’en ont pas encore pris conscience. Ils n’en ont pas compris les répercussions. Ils se disent: «On vieillit, et après?» On entend aussi de l’information contradictoire, des gens qui disent, par exemple, que la dette était élevée après la Deuxième Guerre et qu’on s’en est sortis. Le contexte n’est plus le même! À cette époque, les naissances excédaient les décès de 100 000 par année. Aujourd’hui, l’écart atteint à peine 18 000. Et dans quelques années, les naissances seront moins nombreuses que les décès. Le vieillissement aura un effet déterminant sur toutes les missions de l’État. Il faut en prendre conscience et agir au plus vite. Pourquoi la population ne partage-t-elle pas votre sentiment d’urgence? — Il n’y a pas encore eu de véritable exercice démocratique pour bien faire comprendre les conséquences du vieillissement démographique. Il faudrait une commission d’enquête, sur le modèle de la commission Séguin, qui a étudié le déséquilibre fiscal. Avant cette commission, et même si l’ex-premier ministre Bernard Landry en parlait tous les jours, le déséquilibre fiscal n’était pas un enjeu majeur, parce que ni la population ni l’ensemble de la classe politique québécoise ne s’étaient approprié cette question. En voyant la facture concrète du vieillissement, aucun des grands partis politiques ne pourra se défiler. L’urgence d’agir fera consensus, j’en suis sûr. En quoi votre livre se démarque-t-il des autres sur le même sujet? — On a fait une foule de simulations jamais effectuées auparavant sur l’évolution des finances publiques du Québec, en adoptant un «optimisme prudent». Le constat est d’autant plus dur. Même en supposant une augmentation des taux d’emploi et de productivité, en tenant compte du fait que les revenus de retraite seront imposés et en émettant l’hypothèse que les dépenses de santé augmenteront moins vite dans les 50 prochaines années qu’elles ne l’ont fait dans les 10 dernières, on se dirige vers un gouffre! Il y a présentement un mini-baby-boom au Québec. En tenez-vous compte? — En 2005 et 2006, le taux de natalité a surpassé légèrement les prévisions de l’Institut de la statistique du Québec, sur lesquelles on se base. Est-ce vraiment une tendance lourde? On n’en sait rien, et même si c’était le cas, ça ne règlerait pas le problème. Tout au plus, ça ferait fondre de 10% le poids de la dette en 2050, mais ça ne l’empêcherait pas d’atteindre un niveau catastrophique. Ce n’est pas parce qu’on fait soudainement un peu plus d’enfants qu’on enlève du paysage les personnes âgées, les plus grands utilisateurs des services de santé. Aux yeux d’une partie de la population, représentée notamment par Québec solidaire, le vieillissement de la population est un faux problème monté en épingle par des gens de droite… — Je le sais. Il faut à tout prix renverser cette image-là. Je n’aime pas les étiquettes, mais ce n’est pas un truc de droite que nous publions! C’est même plutôt de gauche. Nous ne disons jamais qu’on devrait sabrer les services publics. Au contraire, nous expliquons comment on peut les sauvegarder. Les gens qui prétendent qu’il n’y a pas de problème ont le fardeau de la preuve. Comment voient-ils l’évolution des dépenses de santé, d’éducation, de la dette? Nous, nous présentons des chiffres. Nous n’inventons rien. Il y aura 1,2 million de personnes âgées de plus d’ici 25 ans. Personne ne peut nier ça. Il serait dangereux de se fermer les yeux et de ne rien faire. On ne sait pas comment agira le gouvernement au pouvoir en 2020, mais il pourra décider de sabrer les services, d’augmenter les taxes et impôts ou de s’endetter. Dans un cas comme dans l’autre, ce ne sera pas juste pour les générations futures, qui supporteront seules ce fardeau. Ce qu’on cherche à faire, c’est de répartir le fardeau sur le plus grand nombre, tout de suite. C’est l’objectif du Fonds des générations, créé en 2006 par le gouvernement Charest, non? — Le véhicule est créé, même s’il n’est pas parfait. Il reste à savoir à quel rythme on remplit le réservoir d’essence. À 600 millions de dollars par année, comme c’est le cas actuellement, c’est nettement insuffisant. Il faudrait multiplier cette somme par sept et y ajouter 4,5 milliards de dollars pour maintenir dans l’avenir les services publics avec les taux de taxation actuels. D’autres pays ont conçu des moyens pour faire face à l’explosion des coûts des programmes sociaux. Les Américains ont choisi de réduire les services, chaque année, pour contenir les dépenses. C’est impensable ici. Les Japonais ont préféré s’endetter, ce qui, au Québec, nous mènerait droit vers le gouffre. Les Suédois ont décidé d’augmenter annuellement, à petite dose, les tarifs des services publics, ce qui est une approche myope, parce que les coûts iront croissant. Ayons au moins un souci d’équité intergénérationnelle: augmentons les taxes et tarifs dès maintenant, et pour les 50 prochaines années, d’un pourcentage constant du PIB. C’est la stratégie clairvoyante. Quatre milliards et demi, c’est énorme. Où prendra-t-on cet argent? — De tous les côtés. On ferait mieux, par exemple, de placer dans un bas de laine les nouvelles sommes reçues d’Ottawa, plutôt que de réduire les impôts. Le gouvernement Harper veut baisser les taxes fédérales à la consommation? Profitons-en pour augmenter d’autant les taxes au Québec. La clé, c’est de bien expliquer à la population pourquoi on agit ainsi. La tendance mondiale est à la diminution des impôts sur le revenu et à la hausse des taxes à la consommation. C’est donc peut-être la voie à suivre, surtout qu’il existe déjà des mécanismes pour compenser les effets de ces mesures sur les gens à faible revenu. Il faudra aussi élargir le débat. Le gel automatique des tarifs des services publics a-t-il encore sa raison d’être? Devrait-on hausser les tarifs de l’hydroélectricité pour financer une partie du Fonds des générations? Posons-nous sérieusement ces questions. L’économiste et ex-premier ministre Jacques Parizeau a dit récemment qu’il valait mieux se préoccuper de notre productivité que de notre dette. Qu’en dites-vous? — L’un n’empêche pas l’autre! À mon avis, Jacques Parizeau sous-estime l’ampleur du vieillissement de la population. On peut, bien sûr, augmenter la productivité, favoriser la natalité et l’immigration. Mais tout cela ne renversera pas la pyramide des âges. Il faut bien comprendre ce que Lucien Bouchard a dit au sujet des Québécois qui ne travaillent pas assez. Il aurait dû mieux s’expliquer. Car c’est un fait: les gens prennent leur retraite plus tôt qu’avant. Est-ce seulement une question de loisirs? Ou y a-t-il quelque chose, au Québec, qui ferait que les gens ne voient pas d’intérêt à rester sur le marché du travail? Il faudrait peut-être revoir certains mécanismes de retraite. On veut que les gens restent au travail, mais de façon volontaire, pas comme s’il s’agissait de travaux forcés. Qu’arrivera-t-il si rien n’est fait? — Plus on attendra, plus la situation deviendra intenable. Depuis l’accession au pouvoir du Parti libéral du Québec, en 2003, tout l’argent frais est allé à la santé et à l’éducation. Continuera-t-on ainsi pendant 50 ans? Si oui, des commissions d’enquête sur des effondrements de viaducs, il y en aura beaucoup d’autres!

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Détaxer l’avenir

Les baby-boomers québécois commencent à partir à la retraite et la relève est clairsemée. Désormais, pour progresser, l’économie du Québec ne pourra plus compter sur le poids du nombre. Il faudra plutôt que chaque Québécois produise plus et mieux, autrement dit que la productivité collective s’accroisse. C’est seulement si la valeur de la production par travailleur augmente qu’il y aura plus d’argent à distribuer à tous en salaires accrus. Voilà un gros défi, car depuis 10 ans, la productivité du travailleur moyen a progressé à pas de tortue au Québec : de 1 % par année en moyenne. C’est l’investissement qui engendre la productivité. Les gouvernements ont ici un rôle important à jouer, en investissant en éducation et dans les infrastructures. Mais c’est l’investissement des entreprises dans les nouvelles idées, les nouvelles technologies et le nouvel équipement productif qui dynamise le tout. Or, la performance du Québec en matière d’investissement des entreprises n’est pas très impressionnante. Il y a quelques secteurs phares, tels l’aérospatiale, la biotechnologie et le multimédia, qui sont d’autant plus remarquables qu’ils sont isolés. La condition fondamentale pour que l’investissement au Québec sorte de sa torpeur actuelle est qu’il devienne beaucoup plus rentable pour les entreprises d’y investir que de le faire ailleurs. Il y a quelques années, les enquêtes périodiques de la société KPMG sur le coût d’investir dans une centaine de villes de la planète plaçaient Montréal et Québec parmi les moins coûteuses au monde. Mais depuis 2002, la valeur du dollar canadien est revenue à la normale en s’appréciant de 40 %. Les villes canadiennes ont dégringolé dans le classement. Montréal conserve le 13e rang parmi 65 villes d’Amérique du Nord, mais le coût d’y investir n’est plus que de 5 % inférieur à ce qu’il est à Boise, en Idaho, qui occupe le 39e rang. Pas de quoi sauter de joie. L’investissement au Québec a besoin d’une grosse poussée, pas d’un petit coup de mouchoir. L’État peut y contribuer en imprimant un virage majeur à ses impôts et subventions. Le tableau ci-dessous montre que des régions ou des pays comme l’Ontario, les États-Unis et la France continuent de taxer l’investissement des entreprises à des taux supérieurs à 30 % — tout en saupoudrant les subventions dans leurs secteurs favoris. Mais un nombre croissant de gouvernements, comme ceux du Nouveau-Brunswick, de la Suède ou de l’Irlande, ont décidé d’emprunter la voie inverse : ils ont abaissé leurs taux de taxation de l’investissement sous les 20 % pour l’ensemble des secteurs et commencé à « passer la gratte » dans les subventions. À observer la bonne performance de l’économie irlandaise, on se doute que cette deuxième stratégie est la meilleure pour qui veut accélérer la productivité et la création de richesse. On objectera qu’alléger le fardeau fiscal des entreprises, c’est mettre de l’argent dans les poches de leurs riches actionnaires. Erreur. D’une part, les actionnaires ne sont pas tous riches. Les principaux détenteurs d’actions d’entreprises québécoises sont ou bien des propriétaires de PME, ou bien de grands fonds de placement (le plus grand étant la Caisse de dépôt et placement du Québec) qui gèrent l’épargne-retraite des simples particuliers. D’autre part, dans les faits, les entreprises ne financent pas les impôts qu’elles paient par une réduction des dividendes versés aux actionnaires, mais en accordant de moins bons salaires à leurs employés et en imposant des prix de vente plus élevés à leurs clients. Justement ce qu’on veut changer. Sur le plan de la fiscalité, le Québec est à l’heure du choix. Ou bien il réduit l’impôt sur le revenu des particuliers d’un milliard de dollars, ou bien il réduit d’autant l’impôt sur le capital productif investi par les entreprises (et le saupoudrage de subventions). Dans le premier cas, on favorisera la consommation présente en se faisant plaisir. Dans le second, on encouragera l’investissement pour préparer l’avenir. C’est le combat perpétuel avec l’ange : le plaisir à court terme contre le sacrifice pour le bien commun à long terme. Taux de taxation de l’investissement des entreprises dans divers pays ou régions : Ontario 42,2 % États-Unis 36,7 % France 33,0 % Québec 30,8 % Australie 23,6 % Nouveau-Brunswick 19,6 % Suède 17,8 % Irlande 14,0 % Note : Le taux de taxation de l’investissement est un taux synthétique qui combine les dispositions des impôts sur les bénéfices, des taxes sur le capital et des taxes de vente sur l’équipement.

Société

Le capitalisme à visage mesquin

«Ah, nous disent-ils l’air penaud, c’est un grand malheur, c’est sûr, mais on n’y peut rien. Dans le nouveau grand marché du travail mondial, un employé sur quatre est chinois. Et en Chine, vous savez, il n’y a pas de vrais syndicats. Les salaires sont bas. Les conditions de travail pitoyables. [Soupirs!] Alors, il faut s’adapter. Travailler plus pour moins cher. Si seulement les Chinois étaient mieux traités, mieux protégés, mieux organisés, mieux payés. Mais ce n’est pas demain la veille…» Et si c’était demain la veille? Ce printemps, les députés chinois devront se prononcer sur une réforme des lois du travail qui entraînerait une véritable révolution, augmentant le pouvoir de négociation des salariés et celui du syndicat national, qui, bien que complètement à la botte du Parti communiste, fait preuve ces temps-ci d’un regain de conscience ouvrière. Que se passe-t-il? En 2005, 30 000 poursuites judiciaires, 300 000 conflits de travail, quatre millions de grévistes, voilà ce qui se passe. Le gouvernement chinois craint pour la paix sociale. Les employeurs, vivant dans un véritable far west du capitalisme, abusent. Selon la loi actuelle, le salarié n’a de protection que s’il a un contrat individuel, signé par son patron. Or, 80% des patrons n’en signent pas. Plus de 12% des salariés ne reçoivent même pas le salaire minimum, dérisoire, fixé par l’État. Lorsqu’ils sont payés. Selon l’Organisation internationale du travail, dans la province du Guangdong, plus de la moitié des employeurs retiennent illégalement une partie ou la totalité des salaires. Ça ne peut pas durer. Dans un geste surprenant de réalisme politique, le gouvernement a donc déposé l’an dernier ce projet de loi qui renverserait le rapport de force en faveur de l’employé et de son syndicat. Pas de contrat? On présumera qu’il existe. Changements aux conditions de travail? Négociation obligatoire avec le syndicat ou avec des «représentants élus». Contradiction entre la version de l’employeur et celle du salarié? À moins que l’employeur n’ait une preuve écrite, le juge présumera que le salarié dit vrai. L’État a mis à la disposition des travailleurs pendant 30 jours un site Internet pour obtenir leurs commentaires. Près de 200 000 salariés y ont déversé leurs malheurs et leurs espoirs. Ils n’étaient pas les seuls à commenter. Les grandes entreprises américaines et européennes ont lu le projet de loi. Elles furent catastrophées. Loin d’y voir une occasion de rehausser le niveau de vie des travailleurs chinois et de commencer à combler l’écart avec celui des salariés occidentaux, elles ont craint pour leurs marges de profit et ont laissé planer la menace de la délocalisation. Un lobbying intense leur a permis de convaincre les législateurs de diluer le projet de loi, dont une deuxième version vient d’être produite. Version encore trop généreuse au goût de la Chambre de commerce américaine, de Wal-Mart, Microsoft, Intel et General Electric, mais encore considérée comme un progrès réel par les organisations de travailleurs et de défense des droits de la personne. La partie se corse. Ce débat législatif n’est pas chinois, il est planétaire. En Europe, les syndicats ont forcé la Chambre de commerce européenne à faire volte-face. Hier opposée au projet de loi, elle s’y dit maintenant favorable. La suédoise Ericsson, par exemple, s’est dissociée des lobbys patronaux qui ont voulu faire reculer l’État chinois. Aux États-Unis, les travailleurs du textile sont montés au créneau, ralliant des représentants démocrates. La société Nike s’est soudain trouvée mal et s’est désolidarisée des efforts du lobby patronal américain à Pékin. Beaucoup d’autres (dont Google) se taisent. Dans cette affaire, les masques tombent. De grandes entreprises qui se gargarisent de «responsabilité sociale» et qui prétendent avoir, dans les pays émergents, un comportement exemplaire se battent aujourd’hui bec et ongles pour interdire aux travailleurs chinois des droits obtenus il y a des décennies par les salariés occidentaux. Il faut savoir de plus que la pression à la baisse sur les conditions de travail et les salaires, dans nos secteurs manufacturiers, provient non des manœuvres condamnables d’entrepreneurs chinois véreux dans le Guangdong, mais des pratiques des grandes sociétés occidentales installées en Chine. Au cours des 12 dernières années, les deux tiers de la fulgurante augmentation des exportations chinoises furent attribuables aux entreprises étrangères en sol chinois. Toute amélioration des conditions de travail des travailleurs de ces entreprises — donc de nos entreprises établies là-bas — aura un effet positif sur la qualité de vie des salariés, partout sur la planète. La mondialisation nous a entraînés vers le fond du baril. Mais voilà que le fond du baril monte. Honte à ceux qui freinent cette ascension. — Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net.

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Indexons, pour l’amour du ciel!

Le gel des tarifs d’électricité. Voilà ce que décrétait, en 1998, Guy Chevrette, alors ministre des Ressources naturelles du Québec. Ce gel aura duré jusqu’à la fin de 2003. Cette année-là, Hydro-Québec demandait un rattrapage tarifaire de 6% pour 2004. Devant la réprobation générale, la société d’État a dû se contenter d’un réajustement de 4,4%. Il y a eu d’autres augmentations de 2004 à 2007, mais encore aujourd’hui, l’indexation des tarifs est en retard de 50% sur l’inflation subie depuis 1998. Après l’électricité, voici l’assurance automobile. Depuis 1985, les prestations versées par ce régime public ont explosé. Mais les contributions des Québécois au fonds n’ont presque pas augmenté. Inévitablement, en 2006, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a dû avertir que son fonds courait droit à la faillite. Le coût du permis de conduire un véhicule de promenade et celui de l’immatriculation d’une motocyclette doubleront donc d’ici 2010. Naturellement, les propriétaires de véhicules, et surtout les motocyclistes, sont furieux. Ensuite, les garderies. En 1997, la ministre de la Famille du Québec, Pauline Marois, a lancé le nouveau système de garderies à contribution réduite, au tarif quotidien fixe de cinq dollars. Après six ans de gel et une explosion phénoménale des coûts du programme, ses successeurs, Claude Béchard et Carole Théberge, ont été conspués pour avoir porté le tarif à sept dollars. Ce nouveau tarif est lui-même gelé depuis trois ans. Enfin, les droits de scolarité à l’université. Depuis 1994, ces droits sont gelés à 1 668 dollars pour une année de 30 unités. Dans les autres provinces canadiennes, ils sont actuellement de deux à trois fois plus élevés. Plus tôt cette année, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a fini par annoncer qu’il autoriserait une hausse des droits de scolarité de 30%, étalée sur une période de cinq ans, de 2007 à 2012. L’indexation sera partielle. Elle ne compensera qu’une fraction de l’inflation que les universités auront subie depuis 1994. Comme il fallait s’y attendre, une majorité de Québécois s’opposent à la mesure annoncée. Encore une belle chicane en perspective. Ainsi va le Québec, de crise tarifaire en crise tarifaire. Il y a une certaine fourberie à annoncer que les tarifs des services publics seront gelés. Nos politiciens n’ignorent pas que cette promesse est impossible à tenir. Mais ils s’en fichent, sachant très bien que ce sera à leurs successeurs de se débrouiller avec la crise qui s’ensuivra inévitablement. Il faut mettre fin à ce manège. Comment? Tout simplement en décrétant une politique générale d’indexation annuelle automatique des tarifs. Au Canada et au Québec, depuis 15 ans, les prix augmentent en moyenne de 2% par année. Nous sommes tellement habitués à cette inflation que nous ne nous en rendons même plus compte. Qui a envie de déchirer sa chemise sur la place publique chaque année lorsque Kraft augmente le prix de son beurre d’arachides de 2% ou que Lafleur fait de même avec ses saucisses à hot-dog? Ce sont les hausses de tarifs importantes et inattendues qui nous font grimper aux rideaux. Alors, éliminons ces augmentations inopinées en indexant annuellement les tarifs sur le coût de la vie, pour l’amour du ciel! Il y a déjà des organismes publics qui donnent l’exemple. Le Régime des rentes du Québec indexe ses prestations de retraite. Les prestations d’assurance-emploi du Canada sont également indexées. La Régie du logement décrète un taux d’indexation annuel des loyers. Le ministère du Travail indexe le salaire minimum en fonction du salaire moyen. Une bonne partie de l’impôt sur le revenu est indexée sur le coût de la vie. Alors, pourquoi pas les tarifs d’électricité, les contributions à l’assurance automobile, le tarif des garderies, les droits de scolarité et l’aide sociale? Rien que 2% par année et hop! une autre crise est évitée. Que diriez-vous de garder notre énergie collective pour des enjeux vraiment importants?

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Les deux visages de Québec

Henri Massé n’avait jamais vécu une situation comme celle-là. «Il s’est perdu plus d’emplois depuis 2002 que pendant les cinq récessions majeures des 25 dernières années», affirme le patron de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), qui a elle-même perdu 50 000 adhérents, licenciés par leurs employeurs. Pourtant, Henri Massé, 60 ans, en a vu d’autres. Il est actif dans le mouvement syndical depuis près de 40 ans et il dirige la plus importante centrale syndicale du Québec depuis 1998. Partout où il se rend, il rencontre des travailleurs inquiets. Seront-ils les prochains à s’ajouter à ces sombres statistiques? Leurs employeurs seront-ils mis K.-O. par un concurrent de Chine ou d’ailleurs? L’humeur est telle à la FTQ que son président croit que des milliers d’emplois supplémentaires pourraient être éliminés si les gouvernements n’interviennent pas rapidement. «J’ai vécu des dizaines et des dizaines de fermetures d’entreprises, dit Henri Massé, dans son bureau, à Montréal. C’est un drame réel pour ceux qui perdent leur emploi.» Il me parle de ces travailleurs congédiés par la scierie de Domtar à Malartic, en Abitibi, qui n’ont pas les compétences pour travailler dans les mines ou qui sont trop âgés pour apprendre un nouveau métier. «Le secteur manufacturier est au cœur de l’économie des régions. Il n’y a qu’une minorité qui va retrouver un emploi aussi bien payé», ajoute-t-il. Ça va mal? Pas partout. «On doit faire sortir les patients des hôpitaux pour trouver des travailleurs!» affirme Paul-Arthur Huot, président-directeur général de Pôle Québec Chaudière-Appalaches, l’agence de développement économique de la grande région de Québec. Cet agronome de 52 ans est aussi haut en couleur que dynamique. Directeur général au ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire du Canada de 1992 à 2001, il est l’un des instigateurs du Salon international de l’alimentation. Il se fait ensuite le champion du développement économique en prenant la présidence des Manufacturiers et exportateurs du Québec, puis, en janvier 2005, de Pôle Québec Chaudière-Appalaches. Dans cette région, l’économie est tellement performante que l’on parle d’une pénurie de main-d’œuvre. Le taux de chômage n’est que de 4,5% à Québec et de 5,5% en Beauce, contre 7,8% pour l’ensemble du Québec. Ça va tellement bien, selon Paul-Arthur Huot, que le taux d’inoccupation des locaux commerciaux et industriels est le plus bas d’Amérique du Nord, moins élevé qu’à Calgary. Tout semble sourire à cette région. Même les entreprises du secteur du textile et du meuble résistent à la concurrence internationale. Symbole de cette effervescence, une partie de la charpente métallique du prochain stade des mythiques Yankees de New York est fabriquée à Saint-Gédéon-de-Beauce. De plus, le chantier de la station de ski Le Massif, dans Charlevoix, injectera 230 millions de dollars dans l’économie locale, et celui du terminal méthanier Rabaska, à Lévis, ajoutera 840 millions s’il obtient le feu vert. La bonne performance de sa région n’a pas rendu Paul-Arthur Huot insensible. «Quelque 130 000 emplois perdus, c’est beaucoup de drames humains et de rêves déçus», dit-il. Cette hécatombe aurait-elle pu être évitée? Pas vraiment, croient les économistes. Pour faire une analogie avec le hockey, on pourrait dire que, de 1993 à 2002, l’économie canadienne a joué en avantage numérique. La faiblesse du dollar canadien a donné un avantage concurrentiel considérable aux entreprises manufacturières du pays, au moment même où le traité de libre-échange leur facilitait l’accès au marché américain. Alors que la taille du secteur manufacturier diminuait dans tous les pays du G7, ce dernier était en croissance au Canada et au Québec. Des centaines de milliers d’emplois étaient créés et le solde commercial du Canada avec les États-Unis ne cessait de grimper. Ce sont surtout les entreprises employant beaucoup de main-d’œuvre qui ont profité de cette conjoncture exceptionnelle. Avantagées par la faiblesse du dollar canadien, et se croyant peut-être bénies des dieux, elles n’ont cependant pas fait les investissements nécessaires pour devenir aussi productives que leurs concurrentes étrangères. Le château de cartes — car il s’agissait d’un château de cartes — s’est écroulé avec la remontée très rapide du dollar canadien et la concurrence plus vive des produits chinois après l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001. «Nos membres savent que leurs usines ne sont pas au même niveau technologique que d’autres ailleurs, et cela les rend très inquiets, dit Henri Massé. Les entreprises québécoises ne sont pas assez productives.» Exemple parmi tant d’autres, 1 200 emplois directs ont été perdus à l’usine Goodyear de Salaberry-de-Valleyfield, fermée à cause d’une technologie désuète. La situation ne s’améliore pas. Selon le Conseil du patronat du Québec, les investissements privés ont diminué en moyenne de 1,2% au Québec de 2004 à 2006, alors qu’ils étaient en hausse de 4,8% dans le reste du Canada, même en excluant l’Alberta. Que faire pour inverser la tendance? Henri Massé presse les gouvernements d’aider les entreprises à se moderniser. Il préconise aussi la tenue d’un grand sommet du secteur de la fabrication. «Ce n’est pas vrai que l’économie, ça tourne tout seul; il faut s’en occuper, dit-il. Le secteur manufacturier est en train de passer au feu au Québec.» Les gouvernements ont beau jeu. Ils peuvent toujours prétendre que le taux de chômage est à son plus bas niveau depuis 30 ans, malgré les dizaines de milliers d’emplois perdus dans le textile, le bois et d’autres secteurs industriels. Mais il est trompeur, ce taux de chômage. Car le Québec ne crée pas beaucoup d’emplois: à peine 34 200 pour l’année 2006. Le taux de chômage fond tout seul, puisque la population active du Québec n’a augmenté que de 4 900 personnes en 2006 (contre 108 300 en Ontario). Cette statistique est peut-être la plus alarmante, car elle indique que des milliers de Québécois ne se donnent même plus la peine de chercher un emploi. Selon Paul-Arthur Huot, la restructuration de l’économie et la mondialisation ont touché brutalement et rapidement l’ensemble de l’économie, pas seulement le secteur manufacturier. Les exportations de biens et de services ont chuté, et de nombreux emplois dans le secteur des services ont également été délocalisés, notamment au profit de l’Inde. Huot préconise donc des allégements fiscaux ainsi que l’abolition des taxes sur le capital et sur la masse salariale, qui minent la compétitivité de toutes les entreprises. Henri Massé veut limiter les mesures aux seules entreprises manufacturières. De façon générale, Paul-Arthur Huot se fait aussi moins alarmiste. Selon lui, le Québec serait en train de perdre 20% de son industrie manufacturière, mais les autres entreprises devraient s’en tirer. Celles qui subsisteront seront plus fortes et plus vigoureuses. Le président de la FTQ et le PDG de Pôle Québec Chaudière-Appalaches ont toutefois un point en commun. Au-delà des investissements et des mesures fiscales, ce sont les dirigeants d’entreprises qui influenceront le cours des choses. Invité à prononcer un discours devant les Manufacturiers et exportateurs du Québec, Henri Massé a lancé un appel «aux vrais entrepreneurs présents dans la salle, à ceux qui prennent des risques». «Il y a de la place au Québec pour beaucoup plus de bons entrepreneurs», dit-il. De son côté, Pôle Québec Chaudière-Appalaches est parti à la recherche des entrepreneurs de sa région. Une enquête a permis de recenser 80 entreprises qui ont obtenu une croissance annuelle moyenne de plus de 30% depuis 2000. L’organisme a rencontré leurs dirigeants pour établir des pratiques commerciales exemplaires. Paul-Arthur Huot les a déjà baptisés «les manufacturiers nouveaux». Trois caractéristiques reviennent systématiquement: leur personnel a une approche client, ils misent sur l’innovation et ils s’assurent de la fidélité des employés compétents. De bons entrepreneurs, même le président de la FTQ en cherche!

Affaires et économie

Course contre la montre… avec obstacles

Si on laisse aller le réchauffement climatique, l’économie mondiale sera durement éprouvée. Selon un rapport que l’ex-économiste en chef de la Banque mondiale, sir Nicholas Stern, remettait au premier ministre de la Grande-Bretagne, Tony Blair, le niveau de vie mondial diminuera même de 5% à 20%. Il s’agit d’un très grand défi posé à nos économies et à nos institutions politiques. La question est de savoir comment nous nous y prendrons pour réduire rapidement et massivement nos émissions de gaz carbonique (CO2), principal gaz à effet de serre, afin de ralentir la progression du taux de carbone dans l’atmosphère, puis de le stabiliser. La concentration de CO2 s’est accrue de plus de 50% depuis 200 ans. Cette augmentation a épousé étroitement la courbe d’accélération de l’usage des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz naturel). L’examen des carottes de glace de l’Antarctique a révélé que le taux de CO2 dépasse maintenant de loin les variations naturelles des 650 000 dernières années. Comme le CO2 emprisonne la chaleur dans l’atmosphère, sa concentration accrue transforme de plus en plus la planète en serre chaude. La température moyenne mondiale a déjà augmenté de 0,5oC depuis 1980. Les plus grands savants du globe réunis par les Nations unies sont formels: le réchauffement récent est très probablement le résultat de l’activité humaine et non de facteurs naturels. Ils estiment que les 30 milliards de tonnes de CO2 émises chaque année équivalent au double de ce que les forêts de la terre sont capables d’absorber. Ils en déduisent que la température de la planète montera encore de 2oC à 5oC d’ici la fin du siècle. C’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Des bouleversements majeurs de l’écologie terrestre s’ensuivront: le niveau des mers montera; le climat sera plus instable; on manquera d’eau potable ici et là; l’agriculture subira des changements brusques; des populations entières voudront se déplacer vers des régions moins chaudes. Il y a tout de même de l’espoir. Tout indique que si on leur donne les bons signaux, les consommateurs et les entreprises accepteront d’envoyer moins de résidus du charbon, du pétrole et du gaz naturel dans l’atmosphère. Au départ, on n’aura pas le choix: les taxes sur ces combustibles fossiles devront augmenter. (Désolé, je n’y peux rien.) Il faudra multiplier les «Bourses du carbone», qui rendront le CO2 plus coûteux à émettre pour les entreprises. Empêcher la surexploitation des forêts, parce qu’elles aident à absorber le CO2. Encourager les technologies de captage et de stockage sur terre des gaz à effet de serre. Réglementer les pires sources de CO2: l’extraction pétrolière, la production thermique d’électricité, le transport, l’exploitation des sols, la construction. Promouvoir la recherche de nouvelles énergies plus propres. Gérer les émissions de gaz carbonique à l’échelle mondiale ne sera pas une mince tâche. Cela exigera une action collective, donc politique, et non seulement individuelle. Premier obstacle: bien des gens refusent encore d’admettre le lien entre l’usage des énergies fossiles et le réchauffement planétaire. Ce sont sans doute les mêmes qui continuent à nier le lien entre la cigarette et le cancer du poumon. Deuxième obstacle: à supposer que les différents pays reconnaissent le problème, ils ne s’entendront pas nécessairement sur la solution. Il a fallu toute une décennie pour négocier le timide protocole de Kyoto. Troisième obstacle: même là où on admet la solution, on peut néanmoins refuser d’agir. Des pays comme le Canada, les États-Unis, la Chine et l’Inde relâchent ensemble 15 milliards de tonnes de CO2 par année, mais refusent actuellement d’appliquer le protocole. La résistance politique de divers groupes dans ces pays est extrêmement vive. Ils veulent tous le bien de l’humanité, mais ils ne veulent pas payer. Non seulement nous sommes engagés dans une course contre la montre, mais c’est une course d’obstacles. — Pierre Fortin est professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal.

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Monsieur Vacances et Monsieur Travail

Chaque été, plus de 100 000 Québécois se demandent s’ils voleront sur les ailes d’Air Canada ou d’Air Transat pour se rendre en France ou ailleurs en Europe. Ils sont convaincus, comme la plupart des gens, que les deux sociétés montréalaises sont concurrentielles. Jean-Marc Eustache, président de Transat A.T., s’en défend bien. «Je ne suis pas en concurrence avec Air Canada», dit-il. Lui, c’est Monsieur Vacances. Il est né en Algérie en 1948 et il est arrivé au Québec à l’âge de neuf ans. C’est un fabricant de voyages. En 1977, il reprend Tourbec, agence de voyages orientée vers la clientèle étudiante. En 1982, avec ses complices de toujours Lina De Cesare et Philippe Sureau, il crée Trafic Voyages, un «voyagiste» — c’est-à-dire un créateur et un organisateur de circuits touristiques — spécialisé dans les destinations européennes. C’est pour transporter les clients de Tourbec et de Trafic Voyages qu’il fonde, en 1987, Transat A.T. et sa division Air Transat, une compagnie de vols nolisés. La flotte, qui compte aujourd’hui 15 avions, est principalement affectée aux liaisons vers le Sud en hiver et vers l’Europe en été. Elle est bien petite si on la compare aux 163 Airbus, Boeing et Embraer d’Air Canada. Air Canada est une compagnie aérienne régulière, la 11e au monde. Elle transporte 31 millions de passagers par année. Beaucoup de vacanciers, certes, mais aussi des millions de voyageurs d’affaires qui se rendent quotidiennement à Toronto, New York ou Calgary. Monsieur Travail s’appelle Montie Brewer. Né en 1957, au Michigan, il dirige le transporteur national depuis décembre 2004. Il est le quatrième Américain de suite à occuper ce poste. Sa mission: relancer une compagnie qui a frôlé la mort. Sa vaste expérience l’avait préparé à cette tâche difficile. Il a géré une compagnie aérienne à faibles coûts, il a restructuré les liaisons de trois autres transporteurs et il a été l’un des négociateurs de Star Alliance, le premier réseau aérien international. Arrivé à Air Canada en 2002, c’est un gestionnaire de haut niveau dans «une industrie extraordinairement complexe et très dépendante de facteurs extérieurs», dit-il. Je ne connais pas de secteur plus sensible et plus vulnérable que le transport aérien. Des attentats terroristes à New York ou à Londres, une épidémie de SRAS à Toronto, un tsunami en Asie ou un ouragan dans le golfe du Mexique, et les clients restent chez eux; le prix du carburant s’enflamme, et les résultats financiers piquent du nez. L’an dernier, les coûts de carburant d’Air Canada ont augmenté de 347 millions de dollars, ce qui a provoqué des pertes de 74 millions. Air Canada, qui fête ses 70 ans en avril, affronte toutes les secousses qui agitent le monde de l’aviation. Et quelles secousses! De 2001 à 2005, les compagnies aériennes américaines ont perdu 35 milliards de dollars. Accablée de dettes, non rentable depuis 1999 et menacée par WestJet, Air Canada se met à l’abri de ses créanciers en 2003. Pendant 19 mois, Montie Brewer et son patron, Robert Milton, tentent d’éviter l’écrasement. Robert Milton, président d’Air Canada de 1999 à décembre 2004, met en place une stratégie audacieuse. En septembre 2004, il crée une société parapluie, ACE Aviation Holding, dont il devient président. Cette société regroupe toutes les activités de l’ancienne Air Canada. Il divise par la suite le holding en quatre sociétés distinctes, qui seront chacune cotées séparément à la Bourse, soit la compagnie aérienne Air Canada, le transporteur régional Jazz, le programme de fidélisation Aéroplan et Services techniques Air Canada (qui assure l’entretien des appareils). ACE a terminé l’année 2006 avec un bénéfice de 408 millions de dollars. Reste maintenant à rentabiliser Air Canada. Les coûts de main-d’œuvre ont diminué de 25% après la restructuration. La compagnie fera aussi l’acquisition d’appareils beaucoup plus économiques à exploiter. Mais la structure tarifaire mise au point par Montie Brewer constitue la pièce maîtresse du redéploiement. «Ceux qui ont travaillé sur ce dossier ont étudié le fonctionnement de plusieurs industries très éloignées en apparence de la nôtre, notamment la téléphonie cellulaire», raconte-t-il. Comme les forfaits des compagnies de téléphones mobiles, la nouvelle grille tarifaire permet d’offrir aux clients différentes catégories de billets, correspondant chacune à un prix et à un niveau de service différents. Les passagers peuvent aussi choisir à la carte les services auxquels ils tiennent. «Nous misons sur la flexibilité et la transparence», dit Montie Brewer. Empruntant encore à la téléphonie mobile, Air Canada a instauré un système de réservation qui s’apparente à l’abonnement. Par exemple, les voyageurs peuvent acheter une Passe de 10 vols sur la liaison Montréal-Toronto à un prix très avantageux. Il y a même une Passe Entreprise, qui peut être utilisée par différents voyageurs d’affaires travaillant pour une même société. Montie Brewer ne voit que des avantages à cette nouvelle façon de voyager: des rentrées d’argent assurées pour Air Canada, des passagers plus fidèles qui obtiendront de meilleurs prix. Les résultats sont prometteurs: les avions d’Air Canada n’ont jamais été si remplis et la société maintient son emprise sur 60% du marché intérieur canadien. Cela veut dire que WestJet ne gagne plus de terrain à ses dépens. Trois publications spécialisées américaines viennent d’ailleurs de saluer la réussite du transporteur canadien et de son président. Si Monsieur Travail mise sur des coûts d’exploitation plus bas et des clients plus fidèles, Monsieur Vacances vend du rêve. Pour donner le goût de partir vers l’une ou l’autre des 60 destinations desservies par l’entreprise et promouvoir ses forfaits, Transat fait imprimer des millions de brochures chaque année. La société tire l’essentiel de ses profits de la portion terrestre du forfait. «Pour nous, l’avion est un moyen de transporter nos clients vers une destination vacances, et non une finalité», dit Jean-Marc Eustache. Environ 40% des passagers d’Air Transat ont réservé leurs chambres d’hôtel, loué une automobile ou acheté un circuit touristique par l’intermédiaire des 430 points de vente des six agences de voyages du groupe. Air Canada vend maintenant plus de 60% de ses vols intérieurs par Internet. Cela marque-t-il le déclin inexorable des agences de voyages? Pas pour les vacanciers, assure Jean-Marc Eustache. Selon lui, 90% des voyages de vacances sont encore réservés par les agences. Transat A.T. n’arrête d’ailleurs pas d’en acheter pour consolider son réseau. L’entreprise se dirige vers des revenus de trois milliards de dollars à la fin de l’exercice 2007. Malgré le prix du carburant et toutes les turbulences, Montie Brewer et Jean-Marc Eustache débordent d’optimisme. Air Canada est plus légère et mieux équipée qu’elle ne l’était pour résister aux intempéries. Transat A.T. est portée par des vents favorables et veut augmenter sa vitesse de croisière. «Les gens continuent de voyager, peu importe les conditions économiques. Au lieu de s’offrir un hôtel quatre étoiles, ils iront peut-être dans un trois-étoiles. Mais ils voyageront. Cela fait maintenant partie de leurs habitudes.»

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Les pièges du salaire minimum

Le 1er mai prochain, le gouvernement du Québec fera passer le salaire minimum de 7,75$ à 8$ l’heure. Cette décision équivaut à trois bonnes nouvelles. La première est que le salaire minimum du Québec rejoindra au sommet ceux de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Dans ces trois provinces, le salaire minimum sera le même, soit 8$ l’heure. Mais les travailleurs au salaire minimum du Québec jouiront d’un important avantage sur leurs collègues ontariens et britanno-colombiens, parce qu’au Québec le coût de la vie est 15% moindre qu’en Ontario et 10% moindre qu’en Colombie-Britannique. Le salaire minimum du Québec procurera aux travailleurs au bas de l’échelle le pouvoir d’achat réel le plus élevé de tout le Canada. La deuxième bonne nouvelle est que le revenu annuel disponible d’une personne seule travaillant à temps plein au salaire minimum au Québec sera supérieur au seuil de faible revenu couramment utilisé par Statistique Canada. Travailler 40 heures par semaine au taux de 8$ l’heure assurera un revenu annuel brut de 16 640$ et un revenu disponible de 14 960$ (après impôts, cotisations et crédits). Ce n’est pas un gros revenu, puisqu’il est tiré d’un salaire minimum. Malgré tout, il dépassera le seuil de faible revenu disponible de Statistique Canada. Modifié en fonction du coût de la vie, ce seuil sera de 14 710$, en 2007, pour une personne seule vivant au Québec. À lui seul, le salaire minimum à 8$ n’élimine pas la pauvreté des familles. Pour ces dernières, il faut l’apport d’autres mesures d’aide de l’État, comme les prestations pour enfants, la prime de travail, etc. Mais pourquoi donc ne pas porter plutôt le salaire minimum à 10$, comme certains le proposent? La raison est que s’il est trop élevé, le salaire minimum détruit l’emploi et répand le chômage. Le salaire est le coût de la main-d’œuvre. Or, plus la main-d’œuvre coûte cher, moins les employeurs (surtout les PME) en embauchent. Il s’agit d’éviter que le revenu supplémentaire que l’on gagne grâce à un taux horaire plus élevé ne soit annulé par la réduction du nombre d’emplois et d’heures travaillées. Il faut donc augmenter le salaire minimum autant qu’on peut, mais sans dépasser le niveau où l’emploi des travailleurs peu qualifiés ou peu expérimentés (l’emploi des jeunes, notamment) commence à être sérieusement atteint. Un compromis est nécessaire. Où se situe ce compromis? La recherche contemporaine au Canada et aux États-Unis a démontré de manière assez convaincante ce qui suit. Si le salaire minimum équivaut à moins de 45% du salaire moyen, l’emploi et le nombre d’heures travaillées tiennent bon. Mais si le salaire minimum dépasse 50% du salaire moyen, le chômage commence à se répandre parmi les travailleurs situés au bas de l’échelle. Dans les années 1970, au Québec, le salaire minimum a grimpé jusqu’à 58% du salaire horaire manufacturier. Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans a explosé à 17%, soit 10 points au-dessus du taux de chômage des hommes de 25 à 54 ans. Depuis 2001, le salaire minimum s’est stabilisé à 46% du salaire moyen. Le taux de chômage des jeunes n’a dépassé celui des hommes que de six points. Cela a un effet considérable sur les perspectives d’emploi des jeunes et des autres petits salariés. Avec le relèvement annoncé, qui le portera à 8$ en mai prochain, le salaire minimum du Québec s’établira encore à 46% du salaire moyen des employés payés à l’heure. Qu’on maintienne cette ligne de conduite, adoptée depuis 10 ans au Québec, constitue la troisième bonne nouvelle. Dans les circonstances économiques actuelles, la barre des 8$ est à peu près le maximum auquel on peut hisser le salaire minimum pour combattre la pauvreté sans détruire l’emploi et répandre le chômage parmi les travailleurs au bas de l’échelle. Le geler à 7,75$ pendant qu’il augmente dans les autres provinces aurait été sans-cœur. Le porter bien au-dessus de 8$ aurait été téméraire et irresponsable. — Pierre Fortin est professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal.

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Montréal technopole: la revanche des cerveaux

Parmi la faune bigarrée qui s’affaire autour des écrans du Centre national d’animation et de design de Montréal (Centre NAD), une école spécialisée dans les nouvelles technologies et les nouveaux médias, on ne voit que Mathieu Bérubé. Avec ses bottes Dr. Martens lacées jusqu’à mi-mollet, sa chemise rouge à carreaux et les nattes gominées qui jaillissent comme des chicots d’épinette de son crâne nu, il a tout du punk. Mathieu a 18 ans et vient de Rivière-du-Loup. « Là-bas, on me regardait comme un extraterrestre. Ici, je me fonds dans le décor! » Il a trouvé sa voie il y a deux ans en voyant une publicité du Centre NAD à MusiquePlus: « Devenir designer de jeux vidéo. » Il a fait un emprunt à la Caisse populaire de sa ville natale afin de payer les frais de scolarité, 12 500 dollars pour huit mois de cours. Comme des milliers de jeunes, Mathieu Bérubé rêve de faire partie des troupes de choc de la nouvelle économie. Avec plus de 2 100 entreprises qui emploient 83 000 personnes dans les secteurs des télécommunications et des technologies de l’information, Montréal se classe au premier rang, en Amérique du Nord, pour la densité d’emplois en technologies de pointe. « Au cours des 10 dernières années, 40% des nouveaux emplois créés à Montréal l’ont été par des sociétés qui misaient sur le capital intellectuel: c’est la proportion la plus élevée au Canada », dit Carlos Leitao, économiste principal à la Banque Royale du Canada. Depuis la création de la Cité du Multimédia, dans le Vieux-Montréal, en 1997, la métropole a même réussi à s’imposer comme un des pôles internationaux de ce grand carrefour technologique qu’on appelle « multimédia », qui regroupe l’imagerie et le son numériques et permet de produire des effets spéciaux pour le cinéma, des jeux vidéo, en plus de bricoler des contenus pour Internet. «Une société de multimédia peut faire appel à 45 corps de métier, dit Isabelle Marrazani, du Centre NAD. Graphistes, informaticiens, illustrateurs, scénaristes, spécialistes des effets spéciaux, musiciens, vidéastes…» Tout a commencé d’une façon bizarre, par le bluff d’un drôle de zig du nom de Sylvain Vaugeois, président du petit cabinet d’experts-conseils Groupe Vaugeois. Culotté, le verbe haut, l’élégance ostentatoire, Vaugeois, 43 ans, a l’air de Mandrake le magicien. Au printemps 1996, avec son équipe, il concocte le plan Mercure, dont l’objectif est de créer 25 000 emplois au Québec (100 000 avec les emplois indirects) dans les nouvelles technologies de l’information et du multimédia. Sa recette? Que le gouvernement rembourse une partie substantielle des salaires annuels – 25 000 dollars – pendant cinq ans. Ancien conseiller politique, Vaugeois connaît personnellement Bernard Landry, qu’il inonde d’appels téléphoniques, de lettres et de rapports. Mais le ministre des Finances fait la sourde oreille. Qu’à cela ne tienne, en décembre 1996, Vaugeois s’envole pour Paris, où il rencontre les frères Guillemot, propriétaires d’Ubi Soft, un des 20 principaux éditeurs mondiaux de jeux vidéo. «En France, nous pensions que Sylvain Vaugeois était mandaté par le gouvernement québécois, dit Sabine Hamelin, directrice générale d’Ubi Soft Canada. Nous n’avions aucune intention d’ouvrir de nouveaux studios de production à l’étranger, et n’avions jamais pensé à Montréal. Mais l’offre nous a paru intéressante.» Un mois plus tard, le président de la société, Yves Guillemot, débarque à Montréal avec son frère Michel, responsable de la mise en marché. Ce n’est qu’en rencontrant Bernard Landry que les deux hommes se rendent compte que Vaugeois n’était pas un émissaire du gouvernement, et qu’il ne parlait qu’en son nom! «Mais ils avaient compris que, avec ses écoles spécialisées, ses universités et son foisonnement de talents, Montréal présentait beaucoup d’intérêt, poursuit Sabine Hamelin. Les négociations avec le gouvernement ont continué.» Et en avril 1997, Ubi Soft, qui exploite aujourd’hui des filiales dans 16 pays, s’installe pour la première fois à l’étranger, à Montréal, et y construit sa principale unité de production, où travaillent 500 personnes. Ce nombre devrait passer à 800 d’ici trois ans. Les frères Guillemot ont par ailleurs annoncé l’implantation, l’an prochain, d’une filiale de Guillemot International, une autre de leurs sociétés, qui fabrique des composantes électroniques: 300 postes de plus! En 1997, Bernard Landry a créé le Bureau de la nouvelle économie (BDNE), manifestement inspiré du plan Mercure. La différence: plutôt qu’une contribution annuelle de 25 000 dollars par emploi pendant cinq ans, Québec subventionne 40% du salaire, jusqu’à concurrence de 15 000 dollars, pendant 10 ans. Au mois de juin suivant, le BDNE lance l’idée d’une Cité du Multimédia à Montréal. Pour bénéficier des largesses gouvernementales, les sociétés doivent s’installer dans le Faubourg des Récollets, un quadrilatère d’usines désaffectées coincé entre le Vieux-Montréal et l’autoroute Bonaventure. Avant même de surgir de terre, la Cité du Multimédia devient un des projets les plus contestés de la décennie. Les propriétaires de tours de bureaux du centre-ville fulminent, parce que le taux d’inoccupation est déjà élevé à Montréal. Ils arguent qu’en subventionnant indirectement la construction ou la rénovation d’édifices le gouvernement leur fait une concurrence déloyale. Les producteurs de multimédia, pour leur part, sont scandalisés: ils estiment que leur jeune industrie a davantage besoin de soutien à la formation et de capital-risque que de béton. Aiguillonnés par les critiques qui fusent de toutes parts, les médias parlent d’«éléphant blanc». Pourtant, le «miracle» semble en train de prendre forme. Et les résultats, qui dépassent les prévisions, ont cloué le bec aux sceptiques. Pendant qu’il me guide dans les rues encombrées de gravats et obstruées par les camions, Guy Meyer se frotte les mains. Et ce n’est pas pour les réchauffer, en cette froide matinée. «Regardez les grues: il n’y en a pas beaucoup comme ça à Montréal!» dit-il en me montrant les potences métalliques qui charrient d’énormes chaudrons de ciment dans le ciel du Faubourg des Récollets. Guy Meyer est directeur du groupe immobilier Valor, qui gère les immeubles de la Cité du Multimédia. «Nous avions 10 ans pour lotir le quartier, mais si nous continuons à ce rythme, tout sera loué dans moins de deux ans.» De la main, il désigne la «phase VI», une enveloppe d’acier et d’aluminium greffée sur la carcasse d’une vieille usine de briques rouges. Chaque «phase» est en fait un édifice qu’on rénove ou reconstruit. Il y a place pour une douzaine d’immeubles dans le quadrilatère. Le sixième, qui prend forme sous nos yeux, est déjà loué au complet. Le plan prévoyait la création de 10 000 emplois étalée sur 10 ans. Dix-huit mois après sa mise en chantier, 67 sociétés, dont 15 étrangères, avaient déjà signé des baux et annoncé 7 591 nouveaux postes. Parmi celles-ci, des vedettes locales telles que Cognicase, Intellia ou Generation Net, mais aussi de grands noms internationaux comme Motorola ou Microïds. «Les propriétaires d’immeubles qui me critiquaient me font aujourd’hui de beaux sourires, parce qu’ils se sont rendu compte que la Cité était en train de revitaliser le Vieux-Montréal et tout le voisinage, dit Bernard Landry. D’ailleurs, nous avions plusieurs raisons d’encourager la concentration dans un seul périmètre. Ces entreprises ont des besoins précis en matière de câblage à fibres optiques et les bâtiments doivent être construits en conséquence. Et, comme dans la Silicon Valley, la proximité est importante, parce qu’elle est stimulante sur le plan intellectuel et qu’elle favorise les occasions de partenariat et de fusion.» Les producteurs de multimédia ont aussi changé leur fusil d’épaule. «On nous parle de la Cité à l’étranger, et certains de nos membres, qui désapprouvaient l’initiative, s’y installent, dit Gilbert Ouellette, directeur de l’Association des producteurs de multimédia. Les loyers sont chers, de 25 à 30 dollars le pied carré, alors qu’ailleurs à Montréal on trouve des locaux à 10 dollars le pied carré. Mais l’aide fiscale compense la différence de coût.» L’objectif de 10 000 nouveaux emplois sera probablement atteint en 2001, sept ans plus tôt que prévu. Bernard Landry n’a pas l’intention de s’en tenir là. «Je vais chauffer le four», promet-il. Chauffer le four, c’est subventionner. D’ailleurs, la Cité du Multimédia n’est qu’un des volets des programmes du BDNE pour soutenir la création d’emplois dans le secteur des technologies de l’information et du multimédia. Le gouvernement a mis en place des formules similaires à Québec et en région (les Centres des technologies de l’information et les Carrefours de la nouvelle économie), et il accorde une série d’avantages fiscaux aux sociétés qui créent des emplois dans le domaine des technologies de l’information: dégrèvements d’impôt sur le revenu, remboursement d’une partie des coûts d’achat du matériel spécialisé, exemptions de taxes sur le capital… «Les quatre programmes coûteront environ 180 millions de dollars sur cinq ans et créeront au total quelque 12 000 emplois», dit le coordonnateur du BDNE, André Parent. Faut-il absolument acheter les emplois de ces secteurs de pointe, pourtant réputés lucratifs? «Montréal présente de nombreux avantages, mais ce sont les subventions qui font pencher la balance en sa faveur», dit Sabine Hamelin, d’Ubi Soft Canada. Motorola, Icestorm Digital, le CEFRIO, tous insistent sur l’importance de l’aide fiscale québécoise. Malgré un essor remarquable, le créneau du multimédia reste étroit. Le marché mondial de sa principale activité, la production de jeux vidéo, est de 15 milliards de dollars. C’est bien, mais on ne bâtit pas une économie sur une simple portion de cette assiette! «Nous n’en sommes qu’au début, dit Gilbert Ouellette, de l’Association des producteurs de multimédia. Nous attendons tous la grande vague de fond qui va balayer l’économie mondiale: celle du commerce électronique. Les entreprises qui feront de la vente au détail par Internet auront toutes besoin d’un environnement visuel interactif attrayant, c’est-à-dire d’un contenu multimédia, pour captiver les consommateurs zappeurs et surfeurs.» Comme tous les penseurs de la nouvelle économie, Hervé Fisher, président du Marché international du multimédia, est persuadé que Montréal doit sauter dans le train du cybercommerce: «Avec toutes les entreprises de nouvelles technologies présentes ici, nous avons atteint une masse critique intéressante, dit-il. Maintenant, il faut prendre position pour que Montréal devienne une des grandes places internationales du commerce électronique.» Aucune ville canadienne n’est encore entrée dans cette course. En 1998, au pays, les consommateurs avaient acheté pour 688 millions de dollars «en ligne», mais les deux tiers de ces transactions ont été faites dans des sites américains. Quelques entreprises semblent vouloir se préparer au décollage. Le Groupe Alexis Nihon vient de s’associer au Mouyal Corporation Group pour racheter l’ancien édifice de la Chambre de commerce, côte du Beaver Hall. Les nouveaux propriétaires envisagent d’en faire un centre de commerce électronique. À Montréal International – l’agence chargée d’attirer les investisseurs étrangers dans la métropole québécoise -, on mentionne un groupe de New York qui voudrait en faire autant avec la Place Dupuis, rue Sainte-Catherine. Sylvain Vaugeois, concepteur du plan Mercure, voit plus grand: il souhaite faire de Montréal la capitale canadienne, sinon mondiale, du cybercommerce! La maquette est faite, les devis sont déjà établis. Le «Centre mondial du commerce électronique» abritera des entreprises locales et internationales, et se dressera en plein coeur du centre-ville. Un imposant complexe, composé de neuf tours, qui pourra accueillir 20 000 employés. Coût de la construction: 800 millions de dollars. Le gouvernement subventionnerait non seulement les salaires en haute technologie, mais aussi ceux de tous les employés – informaticiens ou secrétaires – des entreprises admissibles. «Si nous voulons persuader les AOL-Time Warner, Amazon.com et autres grands noms du commerce électronique de s’installer à Montréal, il faut frapper leur imagination avec quelque chose qui ait valeur de symbole, dit Sylvain Vaugeois. On n’a pas construit la Baie-James avec des outils de jardinage! Au Québec, depuis Expo 67 et les Jeux olympiques, le premier réflexe, c’est toujours de se demander s’il y a moyen de faire petit.» D’où son projet de «campus» du cybercommerce. Et son désir de voir les emplois de ce secteur subventionnés au même titre que ceux du multimédia… Bernard Landry ne se prononce pas. «Nous recevons les projets et nous les évaluons. Si nous estimons pouvoir tout récupérer en retombées fiscales en moins de cinq ans, cela nous intéresse», dit-il. Vaugeois piaffe d’impatience: «Christophe Colomb n’avait pas fait d’étude de marché avant de découvrir l’Amérique! Une société comme Ubi Soft n’avait aucune raison de venir à Montréal. On l’a relancée et les résultats sont là. Jamais une telle occasion ne s’est présentée dans l’histoire du Québec! Dans 10 ans, on se rendra compte qu’il aurait fallu penser 100 fois plus grand et investir 10 fois plus.» À lire aussi : La ville aux 100 clochers L’ère du zapping intellectuel Chaude concurrence

Affaires et économie

Ça gaze à Inuvik!

C’est le golf le plus septentrional du continent et il porte bien son nom. Le «Road’s End» (bout de la route) se limite présentement à un terrain d’entraînement situé sur une étendue rocailleuse en bordure d’Inuvik, dans le nord des Territoires du Nord-Ouest. Mais Claude Gervais, l’un de ses fondateurs, est convaincu de pouvoir rassembler les fonds nécessaires pour aménager un parcours de neuf trous d’ici l’été. Au diable les problèmes causés par le soleil de minuit, qui en juillet brûle presque toute végétation: on posera du gazon artificiel près des tertres de départ et sur les verts. «Les journées de 24 heures ont au moins un avantage, dit ce Manitobain de 55 ans, établi ici depuis 2001. Si je n’arrive pas à dormir à 11 h du soir, je prendrai mon sac de golf et j’irai frapper des balles!» Il ne devrait pas manquer de partenaires, car Inuvik, la plus grande agglomération canadienne au nord du cercle polaire arctique avec ses 3 500 habitants, pourrait connaître un boom sans précédent au cours des prochaines années. Si les autorités fédérales donnent le feu vert au «projet Mackenzie», cette ville deviendra le lieu de départ d’un gazoduc de 1 220 km —l’équivalent de la distance entre Québec et Kuujjuaq —, qui s’étendra, par-delà monts et rivières, jusqu’en Alberta. L’objectif: exploiter les colossales réserves de gaz naturel enfouies sous le sol glacé de la vallée du fleuve Mackenzie, près de la mer de Beaufort. «Il y a tellement de gaz là-haut que ce serait suffisant pour chauffer toutes les maisons du pays pendant au moins 10 ans», dit Pius Rolheiser, porte-parole du consortium pétrolier qui pilote ce mégaprojet. Et c’est sans compter les hydrates de méthane — autre forme d’énergie — récemment détectés. Évalué à 7,5 milliards de dollars, ce gazoduc est le plus imposant et le plus coûteux projet jamais envisagé dans le Grand Nord canadien. Les travaux pourraient débuter dès 2008 et métamorphoser cette région particulièrement aride et méconnue du pays, à commencer par Inuvik (voir l’encadré «Carte et faits saillants du projet»). «L’avenir de la ville est lié à celui du gazoduc», dit le maire, Derek Lindsay, qui me reçoit dans son minuscule bureau, adjacent à la salle du conseil municipal. Nouvellement élu, cet homme frêle dans la cinquantaine, aux larges lunettes et à la barbe blanche, a dû quitter son travail de comptable l’automne dernier pour se consacrer exclusivement à son nouvel emploi, récemment converti en un poste à temps plein. Parmi ses tâches: préparer la ville en vue d’un éventuel boom. «On a des centaines de terrains prêts à accueillir de nouvelles maisons.» Inuvik ne compte qu’un seul feu de circulation, et son plus grand immeuble (qui abrite le siège social fraîchement rénové de la Société de développement régional inuvialuite) fait à peine quatre étages. Son centre-ville se résume à une poignée de bâtiments, hébergeant le North Mart (unique supermarché de la ville), un Pizza Hut, quelques bars, un hôtel et des bureaux de l’État — Inuvik est le centre administratif des huit localités dispersées dans le delta du Mackenzie. Pourtant, à quelques centaines de mètres du centre-ville, sur l’avenue Mackenzie, l’effervescence est déjà palpable. Nombre d’entrepreneurs ont misé sur l’avenir de la ville, dont la population pourrait quadrupler au cours des prochaines années, selon certaines estimations. Trois nouveaux hôtels y ont été construits depuis deux ans. Le dernier en date, l’hôtel Mackenzie, achevé en juin 2006, compte une centaine de chambres, toutes dotées d’un accès Internet haute vitesse. Des vols quotidiens assurent désormais la liaison entre Inuvik et les villes de Yellowknife, de Calgary et d’Edmonton. À leur bord, de nombreux employés et dirigeants des industries du pétrole et du gaz, qui ont fait d’Inuvik leur quartier général pour explorer le sous-sol riche en hydrocarbures du delta du Mackenzie et de la mer de Beaufort. Cette agitation a toutefois un air de déjà-vu aux yeux du maire Lindsay, qui se garde bien de célébrer avant que l’Office national de l’énergie (organisme fédéral indépendant qui réglemente certains aspects de l’industrie énergétique) et la Commission d’examen conjoint du projet gazier Mackenzie en aient scellé le sort. Comme beaucoup d’autres résidants d’Inuvik, Derek Lindsay a encore en mémoire la frénésie des années 1970, quand les multinationales Imperial Oil, ExxonMobil, ConocoPhillips et Shell ont découvert dans la région de gigantesques champs gaziers. Ces sociétés pétrolières avaient alors remué ciel et terre pour obtenir l’autorisation de construire un gazoduc, mais elles s’étaient heurtées à une opposition farouche des autochtones. Dans un témoignage-choc devant la commission d’enquête fédérale chargée d’évaluer le projet, le chef déné de Fort Good Hope, Frank T’Seleie, avait violemment interpellé le président du consortium pétrolier: «Vous êtes comme le Pentagone, qui planifiait le massacre d’innocents Vietnamiens. […] Vous arrivez avec vos troupes pour nous voler notre terre. Vous venez détruire un peuple qui a 30 000 ans d’histoire. Pourquoi? Pour 20 ans de gaz? Êtes-vous fous à ce point?» En 1977, après trois années d’enquête, la commission royale dirigée par le juge Thomas Berger avait recommandé au gouvernement d’imposer un moratoire de 10 ans sur la construction du gazoduc, le temps de trouver un terrain d’entente avec les autochtones. Trois décennies plus tard, les géants de l’industrie pétrolière n’ont pas encore pu commercialiser la moindre molécule de gaz, mais ils reviennent à la charge avec, cette fois, un as dans leur jeu. Dans un revirement spectaculaire, les autochtones se sont récemment ralliés au projet, après avoir conclu avec Ottawa des ententes leur reconnaissant des droits ancestraux sur de vastes territoires. «C’est notre chance de briser notre dépendance envers l’État», dit Fred Carmichael, 66 ans, président du Conseil tribal des Gwich’ins, l’une des deux principales communautés autochtones d’Inuvik. Debout devant une énorme carte géographique épinglée sur un mur de son bureau, Fred Carmichael montre du doigt une ligne pointillée traversant, du nord au sud, l’immensité virginale des Territoires du Nord-Ouest, grands comme la France, l’Allemagne et l’Italie réunies. «Le tracé du futur gazoduc», dit fièrement cet ancien pilote de brousse qui préside aussi le conseil d’administration de l’Aboriginal Pipeline Group, propriétaire du tiers des actions du gazoduc projeté. À ses yeux, il s’agit d’un investissement à long terme pour les siens. «On a perdu notre économie, basée sur le trappage et le commerce de la fourrure, dit-il d’un ton grave. Le pétrole et le gaz, c’est tout ce que nous avons.» Les peuples autochtones, insiste-t-il, toucheront des centaines de millions de dollars en redevances, qu’ils pourront investir dans des projets de développement. «Soyons réalistes, le pipeline ne détruira pas nos terres. Mais si on ne le construit pas, l’absence d’assise économique va détruire notre peuple.» La plupart des leaders des principales communautés autochtones des Territoires du Nord-Ouest partagent son point de vue. Même l’ancien chef de Fort Good Hope, Frank T’Seleie, appuie désormais le projet. L’opposition la plus féroce au gazoduc vient du Sierra Club du Canada, qui a lancé une campagne intitulée «Mackenzie Wild». Selon ce groupe environnementaliste, le projet menace des forêts boréales encore intactes du sud des Territoires et de l’Alberta, et risque de nuire à plusieurs espèces animales, tels le caribou et le grizzli. Le Sierra Club accuse aussi les promoteurs de vouloir acheminer de grandes quantités de gaz naturel vers Fort McMurray, en Alberta, et d’encourager ainsi une exploitation encore plus intensive des sables bitumineux, l’une des plus importantes sources de pollution du pays. Quoique minoritaires, certains autochtones désavouent encore le projet de gazoduc. Antoine Mountain, artiste déné originaire de Fort Good Hope, a récemment écrit un vibrant réquisitoire dans le Drum, hebdomadaire d’Inuvik publié en anglais. «Qu’elle vienne de l’armée, de l’Église ou de la grande entreprise, avec ou sans partenariat avec les autochtones, toute invasion mène ultimement au même résultat: une occupation étrangère et maléfique de notre mère la Terre.» Ses arguments semblent toutefois avoir peu de résonance auprès des jeunes autochtones. «Les traditionalistes invoquent de mauvaises raisons», dit Dez Loreen, 23 ans, éditeur et unique journaliste du Drum. «Ils prétendent que ça va ruiner la terre de nos ancêtres et empêcher les gens de chasser. Combien d’entre eux pratiquent vraiment ce qu’ils prêchent? Que les chasseurs de caribous parlent pour eux-mêmes.» Séduite par les retombées économiques que promettent les promoteurs, la nouvelle génération soutient le projet, insiste Dez Loreen, véritable moulin à paroles, aux épaules carrées et aux cheveux décolorés, qui caresse ouvertement l’ambition de devenir un jour maire d’Inuvik (il en prédit même l’année: 2012!). «Les gens d’ici veulent tous les avantages de la ville sans avoir à déménager dans le Sud. Inuvik n’a déjà rien à envier à Yellowknife en ce qui a trait à la qualité de vie. On n’a pas le sentiment d’être reclus, même si on est au nord du cercle polaire. Mais les gens exigent des maisons de plus en plus grandes, veulent améliorer leur niveau de vie et pensent que le gazoduc y contribuera.» Dez Loreen compare déjà Inuvik à Fort McMurray, ville-champignon albertaine devenue la capitale mondiale des sables bitumineux. Si son développement suit une courbe semblable, Inuvik devra aussi faire face à des défis importants (voir «La face cachée du boom», 1er oct. 2006). À commencer par le recrutement de la main-d’œuvre. «Attirer des travailleurs sera tout un défi, admet le maire, Derek Lindsay. Beaucoup de gens ont du mal à s’adapter aux nuits ensoleillées de l’été et aux journées sans soleil de l’hiver.» Pour les aventuriers, Inuvik revêt un aspect romantique. C’est, après tout, l’ultime terminus sur la route des Amériques, l’équivalent, côté arctique, d’Ushuaia, capitale de la Terre de Feu. Mais en décembre, la ville n’a rien de romantique… Lors de mon passage, le soleil se levait vers 11 h 30 et ne brillait que deux petites heures avant de se coucher, replongeant le décor dans la pénombre et le froid (entre –21° et –29° en moyenne en décembre). Pas étonnant que de nombreux citadins s’empressent de quitter la ville pour la période des Fêtes. Comme dans bien des villes nordiques, les Blancs qui s’aventurent ici sont souvent attirés par l’inconnu, le mystère associé aux grands espaces. C’est ce qui a convaincu Claude Gervais, chef adjoint des pompiers, de quitter The Pas, au Manitoba. «Je viens du nord du Manitoba, mais ce n’était pas encore assez pour moi. Je voulais essayer le vrai Nord, le Grand Nord.» Cinq ans plus tard, il ne regrette pas son choix. À bord de sa camionnette, il m’offre une tournée de sa ville d’adoption. «Tout ça n’existait pas quand je suis arrivé», dit-il en désignant un des nouveaux pâtés de maisons, lesquelles sont construites sur pilotis, comme la plupart des bâtiments. Il ne sera toutefois pas témoin du vrai boom qui attend Inuvik si le projet de gazoduc va de l’avant. À l’instar de beaucoup de travailleurs venus du «Sud», il y repartira sous peu, histoire de se rapprocher des siens. Mais il se réjouit déjà en pensant aux futurs résidants d’Inuvik qui frapperont des balles sur son golf

Affaires et économie

Lendemains d’arnaque

Réal Ouimet a un an et demi de rage dans les yeux. La chute de Norbourg, en août 2005, a ruiné sa retraite. Sur les 130 millions de dollars qui ont été détournés des fonds communs gérés par Vincent Lacroix, 310 000 appartenaient à l’ancien directeur de la police de Bromont. C’était son fonds de retraite, 38 ans d’épargne, son rêve de sillonner les États-Unis en véhicule récréatif avec sa femme. Cet été, il a reçu un chèque du liquidateur chargé de distribuer ce qui reste dans les coffres de Norbourg. «J’ai eu envie de le retourner», lance-t-il. La somme inscrite était de… 800 dollars! Le grand moustachu de 63 ans s’est remis au travail, à temps plein. «Il faut bien payer le chauffage.» Il me reçoit, walkie-talkie à la main, dans son petit bureau de la station de ski Bromont, où il assure la sécurité autour des chalets. En août 2006, afin de marquer le premier anniversaire de l’affaire Norbourg, Réal Ouimet et une vingtaine d’autres investisseurs floués se sont rendus à Candiac pour manifester devant la maison de Vincent Lacroix. Celui-ci, accompagné d’un avocat, a invité une délégation de cinq manifestants à entrer. L’ex-policier était du groupe. «Vincent Lacroix nous a fait asseoir dans son grand salon et nous a offert un café.» La discussion a duré deux heures. «Nous lui avons dit qu’il méritait qu’on lui casse les deux jambes, mais que cela ne mènerait à rien. Ce que nous voulions, c’était qu’il nous rende notre argent.» L’ancien président de Norbourg est resté de marbre. Il a dit qu’il avait une stratégie pour rembourser les investisseurs. Mais qu’il ne pouvait en dévoiler les détails avant son procès, prévu en mai prochain. Un an et demi après la perquisition policière dans les bureaux de Norbourg, à Montréal, Vincent Lacroix reste un homme libre. Et les propriétaires de parts de fonds communs de placement, comme Réal Ouimet, ne sont pas mieux protégés contre la fraude. Pourtant, les enjeux sont grands. Car les fonds communs sont les piliers des REER et des caisses de retraite de centaines de milliers de Québécois. Ils offrent généralement un meilleur rendement que les certificats de placement garanti et comportent moins de risques que les actions, sans causer les soucis d’un placement dans l’immobilier. Au Québec, en 2005, il y avait 84,1 milliards de dollars d’actif dans les fonds communs. C’est un magot énorme, près de quatre fois le budget annuel de la santé de la province. Québec fait penser à un directeur de banque qui, des mois après un hold-up, se demande encore où installer de nouvelles caméras de sécurité. Dans la foulée de l’affaire Norbourg, le ministre des Finances, Michel Audet, a demandé à la Commission des finances publiques de l’Assemblée nationale de se pencher sur la question de la protection des épargnants. Il y a 10 mois, les députés membres de la Commission devaient entendre des experts et ensuite proposer des corrections à apporter dans le secteur des fonds communs. Mais les choses ont tardé. Les audiences publiques ont été reportées à l’automne 2006, puis à la première semaine de février 2007. Le député libéral Sam Hamad, qui préside la Commission, s’explique: «Nous avons eu des conflits d’horaire en avril dernier. Et à l’automne, notre vice-président, Rosaire Bertrand, a eu des problèmes de santé.» Rosaire Bertrand est un député péquiste et l’opposition tenait à ce qu’il soit présent, ajoute Sam Hamad. Après la faillite du courtier en énergie Enron, qui a ruiné des milliers d’épargnants en décembre 2001, il n’a fallu que sept mois au gouvernement américain pour agir. En juillet 2002, le président Bush signait la loi Sarbanes-Oxley, série de mesures strictes qui ont réformé de fond en comble les règles comptables des entreprises. L’Assemblée nationale n’est pas restée immobile dans le dossier de la protection des épargnants en 2006, dit Sam Hamad. Entre autres modifications juridiques, les élus ont adopté un projet de loi qui ouvre une brèche dans le mur de confidentialité séparant les vérificateurs comptables et les enquêteurs de l’Autorité des marchés financiers (AMF), le gendarme des marchés au Québec. On corrige ainsi une absurdité du système: en raison du secret professionnel, les vérificateurs des entreprises faisant l’objet d’une enquête ne pouvaient transmettre d’information à l’AMF. Cette dernière a pour sa part fait une annonce-surprise en janvier. Elle versera 31 millions de dollars afin d’indemniser 925 des 9 200 victimes de Norbourg. Ces privilégiés ont eu la «chance» d’acheter leurs parts de fonds communs chez l’un des quelque 20 représentants ayant reçu des commissions indues de Vincent Lacroix pour qu’ils vendent ses produits plutôt que d’autres. C’est ce qui explique le petit nombre d’investisseurs dédommagés: le Fonds d’indemnisation des services financiers, géré par l’AMF, protège les épargnants contre la fraude des vendeurs de produits financiers, mais pas contre celle des gestionnaires. L’ex-policier Réal Ouimet n’est pas du groupe des indemnisés. Aussi, en 2006, l’AMF a obligé les gestionnaires de fonds communs à faire examiner les décisions d’investissement où il pourrait y avoir conflit d’intérêts par un comité indépendant d’au moins trois experts. Et elle planche sur un règlement pancanadien qui forcerait les sociétés de gestion à s’inscrire auprès des autorités, comme doivent le faire les représentants en assurances et en valeurs mobilières. Il n’existe actuellement aucun registre de gestionnaires que le public peut consulter. On a changé deux ou trois roues dentées dans la machine. Mais le secteur des fonds communs a besoin de réglages plus importants, affirme Claude Béland, qui a dirigé le Mouvement Desjardins de 1987 à 2000. «Le gouvernement manque de leadership. Il ne donne pas l’impression que la protection des épargnants est une priorité.» Ce vieux routier de la finance est membre de la Coalition pour la protection des investisseurs, groupe d’experts qui doit se faire entendre à la Commission des finances publiques. Le groupe a reçu l’appui d’autres poids lourds, comme l’ex-premier ministre du Québec Bernard Landry et l’ancien ministre des Finances libéral Yves Séguin. Le monde de la finance a bien changé depuis 20 ans, explique Claude Béland. Les fonds communs, qui s’adressaient à une clientèle d’investisseurs avertis, sont devenus des produits de consommation courante. Résultat: l’argent des comptes d’épargne a été transféré dans les fonds communs. En chemin, l’épargnant a perdu son filet de sécurité. L’assurance-dépôts garantit jusqu’à concurrence de 100 000 dollars les fonds déposés à la banque. Les fonds communs (la grande majorité, du moins) n’offrent aucune garantie, ni sur le rendement ni sur le capital. Acheter des parts de fonds communs d’actions, c’est placer ses jetons sur le grand tapis de jeu de la Bourse. Les fonds communs permettent d’atténuer le risque, en misant simultanément sur plusieurs numéros. Mais on peut perdre beaucoup si la roulette ne tourne pas en notre faveur. Surtout lorsque la petite boule s’arrête sur la case «fraude»… «On a déplacé la responsabilité du risque de l’établissement financier vers l’épargnant, dit Claude Béland. Mais les autorités n’ont pas instauré un encadrement suffisamment solide.» Ce financier n’est pas seul à se questionner sur l’efficacité du système canadien de réglementation des valeurs mobilières. Le gouverneur de la Banque du Canada, David Dodge, a dit lui-même, en 2004, que le Canada était perçu dans le monde comme le far west des marchés financiers. Le pays compte 13 organismes de réglementation dans ses provinces et territoires — l’AMF en est un. Cela donne une impression de fouillis, qui nuit aux entreprises canadiennes à la recherche de capitaux sur les marchés étrangers, avait conclu le patron de la banque fédérale. La réputation du pays a été écorchée, en octobre, avec la parution dans l’influent Wall Street Journal d’un article au titre clair: «Au Canada, les cas de fraudes peuvent s’éterniser.» On y rappelait le scandale de Livent, ce promoteur torontois de spectacles de Broadway qui a fait une faillite retentissante en 1998. Son fondateur, Garth Drabinsky, a été accusé d’avoir dissimulé des pertes massives aux actionnaires. Neuf ans plus tard, son procès n’a toujours pas eu lieu. Le journal évoquait aussi le scandale de la compagnie minière Bre-X, une fraude boursière de six milliards — la plus importante de l’histoire du Canada — qui reste impunie après 10 ans! Le dossier Norbourg a tout de même avancé d’un pas en mars 2006. Les premières accusations contre Vincent Lacroix ont été déposées par l’AMF. L’enquête a montré, dit l’organisme, que le gestionnaire a manipulé la valeur des fonds sous sa responsabilité et camouflé l’opération en transmettant de faux renseignements aux autorités. S’il est reconnu coupable, Vincent Lacroix pourrait écoper d’une peine maximale de cinq ans de prison. C’est ce que prévoit la Loi sur les valeurs mobilières. Avec une libération conditionnelle au tiers de la peine, ce qui est courant pour une première condamnation, il ne passerait pas plus de 20 mois derrière les barreaux. Cela pourrait toutefois être le début d’une longue saga judiciaire. Car un autre procès, criminel celui-là, pend comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de Vincent Lacroix. Dans un tel procès, l’ancien président de Norbourg serait passible d’un maximum de 14 ans de prison. Mais il faudra peut-être attendre des mois, voire des années, avant que des accusations soient portées. L’Équipe intégrée de la police des marchés financiers — une escouade de la GRC qui a ses bureaux à la tour de la Bourse de Montréal — amasse méticuleusement les preuves. Les enquêtes sur les crimes de cols blancs sont de véritables casse-tête, dit la procureure de la Couronne Brigitte Bishop, du Bureau de lutte aux produits de la criminalité. «Dans une agression contre une personne, la preuve se trouve sur les lieux du crime et dans les témoignages des gens. Mais en cas de crime économique, elle se cache dans des documents.» Il faut les lire, comprendre les colonnes de chiffres, trouver les failles. «Je me souviens d’affaires où les boîtes de documents remplissaient un local entier!» Punir les fraudeurs est nécessaire. Mais ce n’est pas assez, dit l’ancien président du Mouvement Desjardins Claude Béland. «Il faut créer un climat de confiance. Réduire le risque que court un épargnant lorsqu’il confie son argent à un gestionnaire chargé de l’investir sur les marchés.» La solution? Mieux connaître les gestionnaires. Attribuons-leur une note, dit la Coalition pour la protection des investisseurs. Ainsi, l’investisseur saura à quoi s’attendre lorsqu’il achète des parts de fonds communs. Car dans le système actuel, l’épargnant avance à tâtons. Reynald N. Harpin le sait bien. Ce financier, membre de la Coalition, a géré les 10 milliards de dollars des caisses de retraite d’Alcan de 1995 à 2005. Il devait sélectionner des gestionnaires de confiance partout dans le monde. «C’est une règle d’or en finance: les rendements passés d’un fonds ne sont pas garants de l’avenir», explique-t-il. Un investisseur avisé se renseignera plutôt sur le gestionnaire, sur son style de gestion, sa notoriété, son intégrité. Mais cette information ne se trouve pas dans Google. «Les grandes caisses de retraite, comme celle d’Alcan, ont l’avantage de disposer de bases de données et de consultants qui fournissent toutes sortes de renseignements sur les gestionnaires, dit-il. Mais le simple investisseur, lui, n’a rien de tout ça.» Un système de notation sur le risque, comme celui qui régit le secteur des obligations, améliorerait les choses, dit Reynald N. Harpin. Les gestionnaires seraient notés selon une série de critères basés sur les meilleures pratiques de gestion dans le monde. La note indiquerait la possibilité plus ou moins élevée qu’une fraude se produise au sein de la société de gestion. L’investisseur qui s’intéresse à un fonds particulier n’aurait qu’à demander à son planificateur financier la note du gestionnaire. Si un tel système avait existé il y a un an et demi, bien peu de gens auraient confié leur pécule à Vincent Lacroix. À Norbourg, les barrières de sécurité empêchant le gestionnaire d’avoir un accès direct à l’argent des fonds n’avaient pas été mises en place (voir «La vie après Norbourg», L’actualité, févr. 2006). Pour cette raison, Vincent Lacroix n’aurait pas franchi l’étape de la certification, qui précède la notation. «Il n’aurait même pas reçu de note!» dit Reynald N. Harpin. L’idée de notation n’est pas nouvelle. Un système semblable existe depuis 1998 en France, en Angleterre, en Allemagne et en Belgique. Les États-Unis suivent aussi la tendance. Depuis janvier 2007, en vertu de la Pension Protection Act, les gestionnaires de régimes de retraite à cotisation déterminée (dans lesquels l’employé est responsable de ses investissements) doivent se soumettre chaque année à une évaluation. La Coalition pour la protection des investisseurs va plus loin. Elle préconise la mise en place d’un fonds d’indemnisation contre la fraude d’un gestionnaire. Le fonds pourrait rembourser un investisseur floué jusqu’à concurrence d’une certaine somme: 200 000 dollars? 300 000? Il s’agirait en quelque sorte d’une assurance, dont les primes seraient établies d’après les notes des gestionnaires. «Pour un gestionnaire bien noté, la prime serait plus basse, car le risque de fraude serait moins élevé», dit Reynald N. Harpin. L’idée est belle sur le papier, mais son application est impraticable, croit le conseiller en placement Michel Marcoux, président d’Avantages Services Financiers. L’assurance-dépôts montre la limite de ce type de protection, dit-il. Rien n’est plus solide financièrement qu’une banque. Pourtant, la couverture de cette assurance est limitée à 100 000 dollars. Il serait donc difficile d’offrir à prix abordable une couverture plus importante contre des fraudes qui peuvent s’élever à des centaines de millions de dollars. «Ce serait un poids pour ce secteur d’activité. Les entreprises refileraient les coûts supplémentaires aux investisseurs en augmentant les frais de gestion qu’elles leur imposent.» Toutes ces réflexions ne redonneront pas à Réal Ouimet ses 310 000 dollars. Mais l’ancien directeur de la police de Bromont garde espoir. Un recours collectif au nom des investisseurs floués de Norbourg a été autorisé en septembre 2006 par un juge de la Cour supérieure du Québec. Il cible, entre autres, la filiale canadienne de Northern Trust, une grande société de Chicago. Ce gardien des valeurs, qui avait la charge de conserver en dépôt l’argent des fonds gérés par Norbourg, aurait transféré des sommes substantielles d’un compte à un autre sur simple demande de Vincent Lacroix, sans poser de questions, soutient la poursuite. L’AMF est aussi sur le banc des accusés. Elle aurait été négligente dans ses inspections de Norbourg et aurait commis de nombreuses fautes lors de l’enquête. L’AMF a rejeté ces allégations, rappelant que c’est elle qui a révélé au grand jour ce scandale financier. Un procès pourrait se tenir d’ici deux ans. Mais Réal Ouimet croit à un règlement à l’amiable. «Une grande entreprise comme Northern Trust ne laissera pas une faute grave entacher sa réputation.» Il me regarde dans les yeux, comme pour me convaincre. «Elle paiera.»

Affaires et économie

Le géant québécois du farniente

Faites le test. Demandez à quelqu’un ce qu’il pense de Transat. «Air Transat?» vous répondra-t-on une fois sur deux. Alors que la ligne aérienne ne constitue que l’une des 22 entreprises de la galaxie Transat! Aujourd’hui, le géant peut conquérir un client au Canada, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Belgique. Il peut lui proposer un forfait vacances vers 60 destinations, l’y mener et, sur place, lui louer une voiture ou lui mitonner des excursions. Bien sûr, Air Transat est toujours là. Avec ses 15 Airbus et ses 2,5 millions de passagers par an, c’est le plus important transporteur nolisé international au Canada. S’y sont greffées des entreprises dans huit pays, qui, ensemble, emploient plus de 6 000 personnes. Chiffre d’affaires en 2005: 2,4 milliards de dollars, l’équivalent de tout le Club Med! Transat est considéré comme l’un des 10 plus grands voyagistes du monde. Transat se compose aujourd’hui de voyagistes (grossistes), d’agences de voyages, de prestataires de services à destination (des excursions, par exemple) et de services aéroportuaires. Et dire que tout ça a commencé par une agence de voyages pour étudiants. Tourbec, qui avait fait voyager des milliers de jeunes Québécois, agonisait quand Jean-Marc Eustache a décidé de la relancer à la fin des années 1970. C’est là, probablement, que s’est produite l’alchimie entre lui, Philippe Sureau et Lina De Cesare, donnant naissance au trio magique qu’il fallait pour créer de grandes choses. Les complices ont ensuite fondé Trafic Voyages, qui organisait des séjours en France pour des Québécois qu’ils faisaient voler sur Quebecair. À la mort de ce transporteur, Trafic s’est alliée à un groupe d’employés de la défunte ligne aérienne pour en créer une nouvelle, fin 1986. Mais c’est le vol inaugural d’Air Transat (Montréal-Acapulco), le 14 novembre 1987, qui a marqué la véritable naissance de l’entreprise. Vingt ans plus tard, le trio est toujours là et ne dort pas sur la manette des gaz. «Nous sommes en développement», dit Jean-Marc Eustache, président de Transat. Dans sa mire, plusieurs cibles. Le Royaume-Uni, d’abord, où Air Transat vole depuis toujours, mais où Transat n’avait pas encore de pied-à-terre. C’est maintenant chose faite, grâce à l’acquisition d’un voyagiste. «L’été, le Royaume-Uni est le premier marché au Canada, dit Jean-Marc Eustache, et dans les deux sens: des Canadiens vont en Europe et des Britanniques viennent au Canada.» L’autre grand projet du trio, c’est l’hôtellerie, à peu près la seule facette du voyage qui lui échappe encore. Pas question d’ouvrir des hôtels Transat, mais plutôt de devenir partenaire (à hauteur de 30% ou 35%) d’hôtels déjà établis. «Pour contrôler la qualité du produit, dit le PDG. Et ramener à nos actionnaires une partie de l’argent qu’on laisse actuellement à l’hôtelier.» Idée séduisante, quand on pense que l’hôtellerie dégage des marges bénéficiaires d’environ 20%, contre 3% ou 5% pour les voyagistes. «On investirait dans les Caraïbes, poursuit le dirigeant, peut-être sur la Riviera Maya, à laquelle les Américains, qui ne connaissaient que Cancún dans cette région, commencent à s’intéresser.» L’entreprise lorgne donc les États-Unis — où elle n’a encore posé qu’un orteil —, pour y acquérir des voyagistes. Ce marché offre un potentiel énorme, mais il est encore largement fermé sur lui-même, car les Américains, dont la majorité n’ont pas de passeport, voyagent essentiellement à l’intérieur de leurs frontières. Mais le ciel de Transat n’est pas uniformément bleu. Des nuages, il y en a toujours. La hausse du prix du carburant, qui gruge les profits; les ouragans de l’automne 2005, qui ont refroidi l’ardeur des consommateurs. Tout l’été et tout l’automne derniers, les clients ont attendu à la dernière minute pour réserver, forçant l’entreprise à réduire ses prix, érodant d’autant sa marge de profit, déjà petite dans ce secteur d’activité. Et pas de répit à l’horizon: cet hiver, la venue de deux nouveaux concurrents risque d’épicer la sauce. Vacances Maestro s’attaque au marché de la région de Québec, tandis que Sunwing débarque à Montréal et à Québec. Inquiet, Jean-Marc Eustache? En tout cas, il n’en laisse rien voir. «En 20 ans, des concurrents, nous en avons vu arriver plus d’un, dit-il. Ils ont tous disparu! Cette année, Sunwing ajoute 40 000 places d’avion aux quelque 600 000 que compte le marché québécois. C’est important. Mais pas dramatique. Disons que le consommateur aura un bon choix de dernière minute cette année… Mais ça ne m’empêche pas de dormir.» Parmi les motifs possibles d’insomnie, le PDG parle plutôt des ouragans, des tsunamis, du prix du pétrole qui augmente. Et des attentats. On raconte que, dans l’après-midi du 11 septembre 2001, Jean-Marc Eustache et sa garde rapprochée ont pris la décision la plus difficile de leur vie: mettre à pied près de 25% de leurs employés. «Après le 11 septembre, dit-il, les téléphones se sont tus. Et n’ont pas sonné pendant une semaine. En trois mois, nous avons perdu 40 millions de dollars.» Depuis, Jean-Marc Eustache, prudent, se garde des liquidités de 100 millions de dollars, au cas où…