PDG: cachez ce salaire que je ne saurais voir

Le Canada affiche le plus grand écart entre la rémunération des patrons et des employés, juste derrière les États-Unis. 

Le PDG de Bombardier, Alain Bellemare, et le président du conseil d’administration, Pierre Beaudoin (La Presse canadienne/Ryan Remiorz)

Depuis 1998, les sociétés cotées en Bourse doivent dévoiler les rémunérations de leur cinq cadres les mieux payés. On l’a vu récemment avec l’affaire Bombardier; l’exercice peut semer la consternation.

On apprenait que 32,6 millions $ US — une hausse de 50 % sur un an — ont été octroyés aux six plus hauts dirigeants du constructeur d’avions et de trains. Et ce, malgré les suppressions de milliers d’emplois et les aides de quelques trois milliards de dollars en fonds publics. Le président du conseil d’administration, Pierre Beaudoin, a par la suite renoncé à la hausse, tandis que les autres dirigeants l’ont repoussée à 2020.

N’empêche, devant de tels montants, une écrasante majorité de Québécois (93 % dans un sondage) a exprimé son désaccord concernant la rémunération des hauts dirigeants de Bombardier. Certains ont même manifesté dans la rue, deux fois plutôt qu’une.

On pourrait croire que divulguer les salaires versés à la tête des entreprises est une bonne chose. Gagner publiquement 100, 200, voire 354 fois la moyenne salariale de ses employés devrait créer une gêne chez les cadres, non?

Eh bien, non. C’est précisément l’effet inverse qui se produit, explique Yvan Allaire, président exécutif du conseil de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publique (IGOPP), joint par téléphone.

«C’est la grande faille de la rémunération des dirigeants. On s’est mis à dire combien vaut un PDG. Au Canada, on a commencé à se comparer non seulement entre entreprises canadiennes, mais aussi avec les américaines pour attirer les meilleurs candidats. Aussitôt, la rémunération de nos dirigeants a grimpé de façon remarquable», dit le professeur émérite de l’UQAM, qui a lui-même occupé le poste de vice-président exécutif de Bombardier de 1996 à 2001.

Résultat: le Canada affiche le plus grand écart entre la rémunération des patrons et des employés, juste derrière les États-Unis. Et cet écart ne fait que se creuser. En 1998, les PDG des 60 plus grandes entreprises canadiennes cotées en Bourse gagnaient en moyenne 60 fois le salaire médian des employés, selon des données compilées par l’IGOPP. En 2010, ce ratio atteignait 150 fois.

Une autre étude, celle-ci menée par le Centre canadien des politiques alternatives, dévoile qu’entre 2008 et 2015, la rémunération des 100 PDG les mieux payés du pays a gonflé de 30 % pendant que celui du Canadien moyen augmentait de 17,5 %.

Pour réduire les prétentions des cadres — et contourner l’échec de la publication de leurs salaires —, plusieurs pays se tournent vers d’autres mesures.

Chez nos voisins du Sud, par exemple, la loi Dodd-Frank oblige depuis 2017 chaque entreprise à publier le ratio entre la paie du patron et le salaire médian des employés. Cette information financière, qui devrait être plus précise que celle déjà compilée par Bloomberg, vise à encourager les entreprises à être plus équitables.

En Europe, plus de pouvoir est donné aux actionnaires. Devant l’inefficacité des conseils d’administration, qui sont censés s’assurer de la justesse de la rémunération des cadres, de plus en plus de pays européens misent sur le vote contraignant. Ici, ce sont les assemblées générales d’actionnaires qui donnent leur feu vert — ou non — aux salaires des dirigeants. Auparavant, ce vote n’était que consultatif.

La Suisse, les Pays-Bas, le Danemark et la Norvège ont tous rendu le vote des actionnaires contraignant, tout comme la France.

«Je pense que c’est vers [le vote contraignant] qu’on s’en va», dit Yvan Allaire. «Jusqu’ici, les législateurs canadiens et québécois ont été très prudents. Mais ça prend feu chez la population, les politiciens ont tendance à réagir. Ce qui n’est pas nécessairement une bonne chose. Comment s’adapter à chaque entreprise, à chaque contexte? Ce rôle appartient aux conseils d’administration. Le jour où on perdra confiance en eux, il faudra penser à d’autres formes de gouvernance.»

Limiter les indemnités de départs, les parachutes dorés et les primes lorsque les entreprises sont vendues constituent, selon lui, un bon point de départ.


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9 commentaires
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Le «débat» devrait plutôt porter sur le financement public d’entreprises privées et/ou d’activités qui devraient être excercées par le privé.

Le débat actuel n’est qu’un écran de fumée, à quand le vrai débat?

En passant l’Actualité devient un torchon gauchiste, je ne m’était pas trompé.

Bonne chance avec votre conformisme!

« Le «débat» devrait plutôt porter sur le financement public d’entreprises privées »
C’est votre commentaire qui est un « torchon gauchiste ». Le but du privé est de faire de l’argent par tous les moyens, y compris en soutirant de l’argent au public, en lui faisant payer les infrastructures et les externalités. En débattre EST gauchiste.

@ N Lemyre 11 avril 2017, 10 h 03 min:

« Le but du privé est de faire de l’argent par tous les moyens y compris en soutirant de l’argent au public… »

N’est-ce pas plutôt le contraire? Que serait le domaine public SANS le privé? Qui financerait l’État? Les extraterrestres?

L’État ne créée aucune richesse. Il ne fait que de redistribuer la richesse créée par le privé.

Si on observe les composantes du revenu d’un dirigeant par rapport à celles d’un employé, elles diffèrent considérablement. La plupart des gens qui ont un emploi, sont rémunérés sur la base d’un taux horaire. La partie variable est modeste (sauf dans quelques emplois liés directement aux résultats).

Pour un dirigeant, c’est exactement l’inverse, la partie variable est considérable ; il existe toutes sortes de leviers pour faire varier à la hausse cette partie variable, incluant des rémunérations différées. Lorsqu’on prend par exemple la rémunération de base offerte par Bombardier à son PDG Alain Bellemare, elle est attractive certes mais elle n’a rien d’exceptionnelle par rapport à celle pratiquée pour d’autres PDG.

Ce qui pourrait devenir exceptionnel, c’est cette partie variable de la rémunération.

On compare souvent la carrière d’un dirigeant à celle d’un sportif de haut niveau. La carrière d’un dirigeant peut être courte et parfois éphémère, puisque ces carrières sont souvent liées à des objectifs. Plus les risques sont élevés et plus la rémunération aura des chances d’être élevée si les risques sont finalement écartés.

Lorsque monsieur Bellemare a pris en 2015, les rênes de Bombardier, la situation de la compagnie était très critique, c’est un secret de polichinelle de dire qu’elle était si non au bord du gouffre, du moins Bombardier aurait dû se départir de plusieurs divisions pour pouvoir poursuivre dans le secteur des moyens (et peut-être futurs gros) porteurs qui offrent à long terme des possibilités de rentabilité élevée.

L’exercice de restructuration en cours donne effectivement une chance à Bombardier de retrouver le chemin de la rentabilité.

Ainsi lorsque les objectifs ne sont pas atteints, un PDG peut être remercié en tout temps. C’est cette précarité de l’emploi qui justifie aussi des salaires et des garanties élevées.

Au Canada, qui plus est, la tendance est la même que pour les sportifs professionnels et donc, ce sont les salaires américains qui exercent la pression sur les salaires canadiens. Ce n’est pas un hasard si des dirigeants ont leurs contrats libellés en dollars US comme c’est le cas pour ceux de Bombardier.

Ce qui donne de la force (théoriquement) aux PDG, c’est qu’avec eux viennent l’investissement. C’est d’ailleurs l’un des arguments apportés par le Premier ministre Couillard, c’est que si l’État s’immisce trop dans les affaires des entreprises privées ; on risque de faire fuir les investissements ici au Québec puisqu’on envoie au monde financier un message en vertu duquel on ne laisse pas ici les coudées franches aux entreprises privées.

Ce genre de message n’est pas l’apanage du Québec seulement, il se décline diversement un peu partout, puisque certaines croyances néo-libérales veulent que plus on laisse de liberté aux entreprises et plus elles investissent et plus elles créent des emplois.

Si je fais usage ici du terme de « croyances », c’est à dessein. C’est parce qu’il n’y a aucune preuve scientifique à ma connaissance que la compétitivité des entreprises soit seulement couplée au niveau des investissements, pas plus qu’il n’est prouvé qu’un revenu élevé pour des dirigeants soit un facteur fondamental dans la rentabilité de quelle qu’entité que ce soit, pas plus qu’il n’est prouvé que l’investissement soit supérieur partout où la pratique économique ressemble au : « laisser-faire, laisser aller »…. — Etcetera.

Si les écarts sont moins élevés notamment en Autriche, c’est simplement parce que la société autrichienne est plus sensible à certaines valeurs d’équité, parce que les Autrichiens sont bien éduqués et parce que l’État autrichien accorde une importance toute particulière à la formation professionnelle, la flexibilité dans les entreprises ; et surtout parce qu’on ne nait pas dirigeant d’une entreprise, on le devient, notamment en faisant ses preuves au sein d’une entreprise qui vous a donné la chance d’avoir pu y commencer.

Ce qui compte, c’est de donner aux gens la chance de pouvoir débuter, celle progressivement de devenir le meilleur, pour pouvoir finalement diriger. En ce sens, diriger c’est un poste élégant qui vous est donné pour pouvoir redistribuer d’une manière ou d’une autre à la société.

« … la loi Dodd-Frank oblige depuis 2017… » !
Ne serait-ce pas plutôt depuis 2010 ?

Bonjour M. Sauvageau,
La loi Dodd-Frank existe bel et bien depuis 2010. Mais ce n’est que depuis le début de 2017 que les entreprises doivent publier le ratio entre la rémunération des hauts dirigeants et le salaire médian des employés – une disposition qui fait partie de la loi Dodd-Frank.
Bien à vous,
Mathilde Roy

Je pense qu’une grande partie du problème c’est que ces émoluments pharaoniques sont payés en partie avec les fonds publics, par les contribuables qui paient leurs impôts et qui souvent en arrachent. Qu’une compagnie privée décide des salaires de ses dirigeants basés sur sa rentabilité et sur sa propre performance est une chose valable mais quand la rentabilité et les performances sont telles que la compagnie a besoin de « l’aide » des fonds publics, alors c’est une autre paire de manches. Que Bombardier se passe de l’aide des gouvernements et on n’en parlera plus… sauf qu’avec la performance douteuse de la compagnie, ils ne pourraient probablement pas se payer ce genre d’émoluments!

Ça fait des lustres que la famille Bombardier vit accrochée aux mamelles de l’État, cimenterie de Port-Daniel incluse.

Sans les fonds publics, cette compagnie aurait fermé ses portes il y a longtemps.

Ah…tiens…quelqu’un vient de faire la même analyse mais sur les salaires des responsables des sociétés de l’État québécois:
http://www.journaldemontreal.com/2017/04/17/de-gros-salaires-depuis-cinq-ans-des-rendements-ordinaires

Autre scandale en perspective?

Extrait:

« Alors que les profits des grandes sociétés d’État québécoises plafonnent depuis cinq ans, la rémunération de ses hauts dirigeants a connu le chemin inverse, bondissant bien au-delà des rendements obtenus, a constaté Le Journal. »

Exactement comme Bombardier mais ces sociétés sont financées ENTIÈREMENT par l’État…

La manif…c’est pour quand déjà???