Philanthropie durable

La philanthropie d’entreprise est essentielle, mais « elle ne doit pas devenir un moyen publicitaire », croit le président de L’Oréal Canada, Javier San Juan.

Javier San Juan
Javier San Juan

Pour fêter ses 100 ans, en 2009, le groupe L’Oréal a décidé de dépenser moins en célébrations et plus en… philanthropie. Il injecte donc près de 8 millions de dollars afin de réaliser « 100 projets pour rendre le monde plus beau » dans 100 villes où il est implanté – un budget qui s’ajoute aux 62 millions de dollars de sa fondation. À Montréal, le numéro un mondial du marché des cosmétiques a choisi de s’impliquer dans la lutte contre le décrochage scolaire à l’école secondaire La Voie, dans le quartier Côte-des-Neiges.

Une quarantaine d’élèves à risque de décrochage participeront à la création d’un spectacle multimédia. Ils pourront découvrir les métiers de comédien, maquilleur, technicien de scène, costumier… L’Oréal Canada a conclu une entente avec l’organisme Grands Frères Grandes Sœurs du Grand Montréal, qui œuvre déjà à l’école et qui supervisera le spectacle. Il permet par ailleurs à ses employés d’aménager leur horaire pour devenir bénévoles de cet organisme. Et il contribuera à financer la rénovation de l’auditorium.

À la tête de L’Oréal Canada depuis 2006, l’Espagnol Javier San Juan est un ardent défenseur de la philanthropie d’entreprise. « Ce n’est pas un simple coup publicitaire », assure ce polyglotte, qui a été en poste en France, en Espagne, en Russie, en Roumanie, en Argentine et en Uruguay avant d’atterrir à Montréal. « Nous souhaitons nous engager de façon durable. »

L’Oréal avait déjà des activités de philanthropie avant la création de sa fondation. Qu’est-ce que celle-ci apporte de plus ?

– La Fondation L’Oréal permet de mieux organiser et encadrer les activités de philanthropie des différentes divisions et marques du groupe dans le monde. Nous sommes énormément sollicités et ne pouvons répondre à toutes les demandes, aussi valables soient-elles. S’éparpiller dans d’innombrables petites causes revient au bout du compte à ne rien faire. La Fondation a donc défini trois axes stratégiques sur lesquels nous concentrons nos efforts : l’éducation, la science et la solidarité.

Le « projet citoyen » choisi pour Montréal est lié au décrochage scolaire. Investir ainsi dans l’éducation, est-ce une manière de pallier les manques de moyens de l’État ?

– Honnêtement, non. À chacun son métier. Ce n’est pas aux entreprises de se sub­stituer au gouvernement. Les élus doivent prendre leurs responsabilités et s’attaquer à ce problème – peut-être avec une meilleure gestion des ressources et une façon plus créative de les utiliser. Nous sommes ravis de pouvoir toucher ces
40 élèves, mais cela ne réglera pas le problème global.

Si vous aviez un conseil à donner à une entreprise québécoise souhaitant se lancer dans la philanthropie, que lui diriez-vous ?

– De ne pas avoir peur de se faire critiquer ! Certaines entreprises d’ici agissent avec discrétion par crainte de se faire dire qu’elles ne cherchent qu’à vendre plus de produits. Beaucoup aussi redoutent d’afficher leur succès – qui ne semble pas toujours très bien accepté au Québec. Il faut avoir le courage d’être sur la place publique : si on a des moyens d’aider et d’accompagner les plus vulnérables, il faut le faire – quitte à ne pas faire l’unanimité.