Philippe Dubuc, le phénix

Philippe Dubuc est passé près de tout perdre. Son atelier de couture, ses boutiques, sa maison, même son nom. Cinq ans plus tard, il tire des leçons de l’aventure.

Philippe Dubuc, le phénix
Photo : Philippe Jasmin

La descente aux enfers a été très rapide, raconte ce grand nom de la haute couture québécoise.

« Nous sommes passés dans une sorte de tordeur. C’est ce qui arrive quand on est tributaire d’une institution financière. On est à la merci de ses décisions », dit le designer de mode, attablé à la terrasse d’un café de la rue Saint-Denis, à Montréal, à côté du petit immeuble de trois étages sur lequel son nom est affiché en lettres argentées.

La faillite de Dubuc Mode de vie, en 2006, fut largement médiatisée. « Tout ce que tu as bâti se détruit en très peu de temps », raconte aujourd’hui le créateur de 45 ans.

Des fabricants l’ont contacté pour reprendre ses actifs, relancer sa marque. Les négociations ont achoppé, et aujour­d’hui, il s’en réjouit.

Dévasté financièrement, peinant à retrouver son sens créatif, ayant perdu une partie de son estime de soi, le designer s’est révélé résilient. Il a relancé son entreprise sur de nouvelles bases, s’est remis à la création, a adopté la philosophie des petits pas et a appris de ses erreurs.

« Nous étions trop diversifiés. Il y avait la création, les collections pour hommes et pour femmes, la fabrication à l’atelier. Nous étions détaillants et grossistes et nous jouions sur plusieurs marchés à la fois : États-Unis, Canada, Japon, Europe. »

Au moment de la faillite, Dubuc Mode de vie avait un chiffre d’affaires de trois millions de dollars, et seulement 400 000 dollars de dettes. Mais tout fonctionnait à crédit, sans capital de départ. La rapide expansion a trop tendu l’élastique. La banque « considérait qu’on ne respectait plus leurs ratios financiers », explique le créateur. Il avait eu des prêts d’Investissement Québec et de la Banque de développement du Canada, et avec un taux d’intérêt de 15 % – en raison des risques liés à l’indus­trie du vêtement -, les fins de mois arrivent vite.

Philippe Dubuc a finalement déclaré faillite. Il s’est retroussé les manches, avec Marie-Claude Gravel, son associée depuis 1994. Il a réhypothéqué sa résidence, obtenu de l’aide financière de parents et amis, et a pu compter sur la fidélité de sa clientèle. « Ce fut notre bouée de sauvetage. »

La boutique est demeurée ouverte, mais le créateur a dû se départir de la moitié de ses 13 employés. « Nous avons été en mode survie pendant six mois. Je n’ai jamais arrêté, on a continué sur une plus petite échelle. »

Fini la distribution internationale et la confection à grande échelle. Il s’est concentré sur la mode masculine haut de gamme, mais a maintenu son association de 12 ans avec la chaîne québécoise Simons, pour qui il produit une collection pour femmes à prix abordable. « Comme cela, je ne me cannibalise pas. »

Rue Saint-Denis, il vend main­tenant aussi des accessoires. Il fait également le design de lunettes pour un fabricant. Elles sont distribuées dans 250 points de vente et il perçoit des redevances. Il fabrique 25 % de ses vêtements dans l’atelier du troisième étage avec quelques coutu­rières et vend dans ses propres boutiques – une à Québec, ouverte en partenariat avec un ancien employé, et une autre qui doit ouvrir dans le Vieux-Montréal cet automne. « Nous grossissons petit à petit, à mesure que nous avons l’argent pour le faire. »

L’essentiel de la fabrication se fait en Pologne. « Je cherchais la qualité totale et un service hors pair. Les usines avec lesquelles je faisais affaire ici ont fermé. Et celles que j’ai contactées au Québec me répondaient que j’étais trop petit, trop créateur, que j’allais rompre leur chaîne de production », dit-il avec une certaine amertume.

De la faillite, il a tiré une grande leçon : il faut compter sur ses propres moyens. C’est un choc, mais on peut y survivre à condition de revoir ses objectifs et son plan d’affaires autrement.

Philippe Dubuc affirme que sa société est en bonne santé financière. Il n’a plus de dettes. C’est un marché de niche, bien sûr, mais c’est ce qu’il veut. « Malgré tout ce qui s’est passé, je suis fier de ce que nous avons accompli. Je suis content d’être encore là. » Il n’est certainement pas le seul à être content de cette résurrection…

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ET ENCORE…

L’industrie du vêtement emploie 73 000 personnes au Canada, dont environ la moitié au Québec. Ce secteur génère un chiffre d’affaires de 17 milliards de dollars par année et verse 3,4 milliards de dollars en salaires.